Face aux sanctions, le Venezuela n’oppose plus seulement la résistance d’un État : son isolement prolongé a fait émerger des circuits financiers capables de les contourner durablement. Les crypto-monnaies ont accompagné cette bascule — d’abord instrument politique aux mains de l’État, aujourd’hui réseaux décentralisés que les autorités peinent à surveiller et à démanteler. Par Giovanni D’Avanzo Les pressions diplomatiques, le gel des avoirs et les restrictions d’accès aux marchés financiers internationaux ne caractérisent plus principalement la situation du Venezuela face aux sanctions.

Au contraire, le cas du Venezuela montre qu’un isolement prolongé peut favoriser l’émergence de circuits capables de contourner les sanctions et de perdurer grâce à des fonds illicites. Les crypto-monnaies ont accompagné cette transition : d’abord instrument politique aux mains de l’État, elles alimentent désormais des circuits financiers décentralisés que les autorités peinent de plus en plus à surveiller et à démanteler. Tout d’abord, le Venezuela a tenté de résister aux sanctions grâce à des mécanismes centralisés.

En 2018, il a lancé le Petro, une crypto-monnaie soutenue par l’État, pour contourner les restrictions financières internationales. Bien que le Petro n’ait pas réussi à s’imposer à grande échelle, son effondrement n’a pas mis fin à l’utilisation des crypto-monnaies au Venezuela ; il a au contraire accéléré le passage de systèmes transparents et contrôlés par l’État à des alternatives décentralisées. Au fil du temps, des stablecoins, des intermédiaires financiers informels et des systèmes hybrides crypto-fiat ont vu le jour pour permettre des transferts de valeur transfrontaliers tout en limitant l’exposition aux contrôles réglementaires traditionnels.

Contrairement au Petro, ces systèmes s’appuient sur des infrastructures décentralisées, sans soutien de l’État : ils résistent donc mieux aux mesures répressives ciblées. En conséquence, le contournement des sanctions s’effectue de plus en plus par le biais de réseaux que les autorités de régulation ont davantage de mal à identifier, à surveiller et à démanteler. L’arrestation de Nicolás Maduro en janvier 2026 a écarté la figure politique au cœur du réseau financier illicite du Venezuela.

Elle n’a toutefois pas nécessairement démantelé les circuits et les pratiques qui ont émergé au fil de plus de dix ans d’isolement financier. La corruption endémique, les réseaux criminels capables de s’adapter et le recours généralisé aux crypto-monnaies renforcent la probabilité que le Venezuela reste une juridiction à haut risque, quel que soit le détenteur du pouvoir politique. Le départ de Maduro pourrait affaiblir la coordination de l’État et réduire le soutien des institutions ; toutefois, les réseaux décentralisés de crypto-monnaies et les intermédiaires informels pourraient poursuivre leurs activités de manière indépendante.

Dans ces conditions, on ne sait pas si les sanctions suffiraient, à elles seules, à ramener le Venezuela vers les circuits financiers traditionnels. Le cas du Venezuela illustre une limite plus générale des sanctions : une fois les circuits financiers alternatifs établis, un changement de dirigeants ne suffit pas toujours à les démanteler. Une fois les circuits financiers alternatifs établis, un changement de dirigeants ne suffit pas toujours à les démanteler.

Le Petro : la crypto-monnaie soutenue par l’État comme outil de contournement des sanctions En décembre 2017, le président Maduro a annoncé la création du Petro, une crypto-monnaie émise par l’État et officiellement adossée aux réserves pétrolières du Venezuela. Lancé en 2018, le Petro visait à contourner les sanctions américaines et internationales, qui limitaient de plus en plus l’accès du Venezuela aux systèmes financiers mondiaux. Il devait permettre au gouvernement de recevoir des paiements en dehors des circuits financiers réglementés.

Les États-Unis ont réagi en adoptant le décret présidentiel nᵒ 13827, qui interdit aux personnes américaines d’effectuer des transactions en Petro et le prive ainsi d’accès aux marchés libellés en dollars. Le Petro n’a pas atteint plusieurs de ses objectifs, car ses concepteurs ne l’ont pas véritablement décentralisé. Les principales plateformes d’échange de crypto-monnaies ne l’ont jamais coté, et les citoyens vénézuéliens n’ont pas pu l’acheter avec des bolivars lors de son lancement.

Ces échecs ont sapé la confiance des utilisateurs internationaux, limité la liquidité et freiné l’adoption du Petro. En janvier 2024, le gouvernement a mis fin à son utilisation sans annonce publique, en convertissant les avoirs restants en bolivars. Cependant, l’échec du Petro n’a pas mis fin à l’utilisation des crypto-monnaies au Venezuela.

Il a démontré que les actifs numériques visibles et centralisés étaient exposés à des mesures répressives ciblées, et a accéléré la transition du Venezuela vers des mécanismes plus difficiles à surveiller et à perturber. Le recours aux stablecoins et aux réseaux financiers informels À la suite de l’effondrement du Petro, les mécanismes vénézuéliens de contournement des sanctions se sont tournés vers les stablecoins, les plateformes peer-to-peer (de gré à gré) et les intermédiaires financiers informels. Le Tether (USDT), qui fonctionne principalement sur la blockchain TRON, s’est imposé comme le mécanisme dominant.

À la fin du premier trimestre 2024, Petróleos de Venezuela S.A. (PDVSA) a imposé à ses nouveaux clients d’effectuer leurs transactions pétrolières en USDT, en acheminant les paiements via des portefeuilles numériques afin de contourner le système bancaire SWIFT. Rien qu’en juillet 2024, on estime à 119 millions de dollars le montant des crypto-monnaies vendues au secteur privé vénézuélien, ce qui témoigne de l’ampleur de cette évolution. En tant que stablecoin indexé sur le dollar américain, l’USDT présente un intérêt certain par rapport au Petro, car il ne nécessite pas de contrepartie du gouvernement vénézuélien, ce qui rend plus difficile l’attribution des transactions individuelles à des entités soumises à des sanctions.

Les plateformes informelles d’échange entre particuliers et les courtiers de gré à gré se sont rapidement développés entre les banques locales et les places financières offshore. Ils respectent très peu les obligations de connaissance du client (KYC). Ces intermédiaires, qui encaissent des bolivars sur place et transfèrent des USDT à l’étranger, multiplient les étapes des transactions et compliquent le repérage des flux par les équipes de conformité.

Le scandale de corruption de 2023 qui a touché la SUNACRIP, l’autorité vénézuélienne de régulation des crypto-monnaies, a aggravé cette vulnérabilité en limitant les contrôles nationaux. Faute de réglementation efficace, les acteurs qui utilisent les crypto-monnaies à des fins illicites au Venezuela recourent désormais couramment aux stablecoins, passent d’une blockchain à l’autre et utilisent des services de mixage. Pour les institutions financières, le défi consiste désormais à identifier les activités illicites dissimulées au sein de l’adoption généralisée et légitime des crypto-monnaies par les particuliers, favorisée par l’hyperinflation.

L’affaire Jorge Figueira, rendue publique en janvier 2026, met en lumière l’ampleur de l’utilisation illicite des crypto-monnaies au Venezuela. Figueira, de nationalité vénézuélienne, est accusé par les autorités d’avoir blanchi environ un milliard de dollars. Selon elles, il a converti des fonds illicites en USDT, puis les a fait transiter par plusieurs portefeuilles numériques et sociétés fictives.

Il les a ensuite transférés à des fournisseurs de liquidités établis aux États-Unis pour les convertir en dollars, avant de les distribuer à des particuliers en Colombie, en Chine, au Panama et au Mexique. Pour traiter cette affaire, les enquêteurs ont dû analyser la blockchain en profondeur et coordonner leurs efforts à l’échelle internationale. Cela montre l’ampleur du travail de conformité et d’enquête désormais nécessaire pour repérer et démanteler des réseaux de contournement des sanctions et de blanchiment de capitaux toujours plus sophistiqués.

Conséquences de l’après-Maduro L’arrestation de Maduro, le 3 janvier 2026, marque un tournant important dans les relations entre les États-Unis et le Venezuela, mais son impact sur l’infrastructure financière illicite du pays est plus limité que prévu. Les États-Unis ont rapidement adapté leurs sanctions. Le 18 mars 2026, ils ont publié la licence générale nᵒ 52 pour autoriser certaines transactions de PDVSA.

Ils ont aussi assoupli les restrictions visant le secteur pétrolier dans la licence générale nᵒ 46B. Enfin, le 1ᵉʳ avril 2026, ils ont officiellement retiré la présidente par intérim Delcy Rodríguez de la liste des « ressortissants spécialement désignés et des personnes bloquées » (liste SDN) de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC). Ces mesures marquent un tournant vers l’engagement économique, mais elles ne tiennent pas compte des réseaux financiers décentralisés qui se sont développés pendant la période des sanctions.

Les « flottes fantômes », les réseaux de paiement du pétrole en USDT et les intermédiaires informels entre crypto-monnaies et monnaies fiduciaires peuvent fonctionner sans coordination étatique. Les réseaux commerciaux de la diaspora libanaise et les activités de change liées au Hezbollah, profondément ancrés dans l’économie vénézuélienne, fonctionnent également sans bénéficier du soutien du gouvernement. Si l’éviction de Maduro affaiblit la protection politique qui permettait l’exploitation de ces systèmes au niveau de l’État, l’infrastructure sous-jacente reste intacte.

Les organisations criminelles, notamment le Cártel de los Soles et le Tren de Aragua, ont profité du climat financier permissif du Venezuela. Elles poursuivent leurs activités et tirent des revenus illicites de sources qui ne dépendent d’aucune personnalité politique en particulier. L’avenir du Venezuela sous la présidence par intérim de Rodríguez est incertain.

Les facteurs qui ont favorisé l’émergence d’un système financier alternatif persistent : l’hyperinflation, l’accès restreint aux banques traditionnelles, la familiarité de la population avec les crypto-monnaies et la corruption des institutions. L’assouplissement de certaines sanctions ouvre la voie à des activités commerciales légitimes, mais accroît également le risque que des réseaux illicites opèrent parallèlement aux circuits autorisés. Pour les professionnels de la conformité, le risque ne diminue pas du seul fait que Maduro n’est plus au pouvoir.

Phase Mécanisme dominant Contrôle de l’État Détectabilité 2017-2018 Petro, crypto d’État adossée au pétrole Total Élevée (facilement ciblable) Depuis 2024 USDT et stablecoins, plateformes de gré à gré, intermédiaires informels Aucun Faible Après janvier 2026 Flottes fantômes, cartels, réseaux de la diaspora Nul Très faible Pour les professionnels de la conformité, le risque ne diminue pas du seul fait que Maduro n’est plus au pouvoir. Risques émergents et implications pour les professionnels de la conformité Les sanctions américaines contre le Venezuela ont mis à mal les structures politiques et économiques du pays, mais n’ont pas réussi à mettre fin aux activités financières illicites. Au Venezuela, l’initiative centralisée du Petro a cédé la place à un usage clandestin et décentralisé des crypto-monnaies.

Cette évolution montre que les sanctions peuvent transformer les méthodes de contournement et les circuits financiers illicites sans les faire disparaître. Les autorités ont pris les mesures coercitives les plus sévères contre des entités et des personnes liées à l’ancien régime de Maduro. Toutefois, l’instauration de sanctions n’affecte ni les flottes fantômes, ni les réseaux de paiement pétroliers fondés sur les crypto-monnaies, ni les intermédiaires informels qui convertissent les crypto-monnaies en monnaies fiduciaires.

L’assouplissement de ces sanctions ne favorise pas non plus leur essor. Après la capture de Maduro, les États-Unis ont assoupli les sanctions visant le pétrole et les ressources naturelles du Venezuela. Cette décision pourrait annoncer une évolution de leur politique : réduire la pression économique générale, renouer de manière ciblée avec des secteurs stratégiques et préserver l’accès aux marchés énergétiques vénézuéliens.

L’infrastructure de financement illicite, elle, ne suit pas cette logique : elle continue d’exister, et des organisations criminelles telles que le Cártel de los Soles et le Tren de Aragua poursuivent leurs activités malgré la pression exercée par l’application des sanctions américaines. Dans le Venezuela de l’après-Maduro, les flux financiers illicites deviennent de plus en plus difficiles à détecter. Les équipes de conformité doivent donc anticiper un recours accru à des circuits décentralisés de blanchiment, qui échappent aux intermédiaires financiers traditionnels et aux points de contrôle réglementaires.

Pour réduire ces risques, les établissements doivent appliquer systématiquement des mesures de vigilance approfondie à l’égard de l’ensemble de leurs clients et adapter leurs procédures de connaissance client (KYC) au niveau de risque, en accordant une attention particulière aux personnes politiquement exposées et aux autres personnalités publiques. Les institutions financières devront étendre leur surveillance au-delà des canaux bancaires traditionnels, en intégrant le renseignement de source ouverte (OSINT) et en menant une analyse plus approfondie des systèmes informels de transfert d’argent, y compris les crypto-monnaies et les échanges entre particuliers. Ces mesures visent à réduire les vulnérabilités que les acteurs malveillants exploitent.

Elles renforcent également la capacité des institutions à repérer les nouvelles techniques de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme qui contournent les systèmes financiers officiels. Conclusion Au Venezuela, le passage du Petro aux réseaux décentralisés de stablecoins montre que les sanctions peuvent modifier les pratiques financières sans mettre fin aux activités illicites. Le cas vénézuélien illustre un défi majeur lié à l’application des sanctions : une fois que les structures permettant de contourner les restrictions financières sont en place, elles ont tendance à perdurer au-delà des conditions politiques qui les ont fait naître.

Loin de mettre fin à la dépendance du Venezuela vis-à-vis des crypto-monnaies, l’échec du Petro a accéléré la transition vers des systèmes moins visibles, moins centralisés et plus difficiles à surveiller. Les transactions pétrolières libellées en USDT, les plateformes entre particuliers, les intermédiaires hybrides crypto-fiat et les réseaux informels de courtage se sont imposés comme des mécanismes adaptables, capables de fonctionner parallèlement aux systèmes financiers officiels. L’arrestation de Maduro et l’assouplissement de certaines sanctions de l’OFAC laissent entrevoir un éventuel changement de cap de la politique américaine, mais ils ne font pas disparaître le risque de non-conformité associé au Venezuela.

Les « flottes fantômes », les réseaux de paiement fondés sur des stablecoins et les organisations criminelles actives au Venezuela dépendent peu d’un dirigeant politique particulier ; un changement à la tête du pays ou un allègement ciblé des sanctions ne devrait donc pas perturber sensiblement leurs activités. Les conditions qui ont donné naissance au système financier alternatif du Venezuela persistent. Pour les spécialistes de la conformité, le Venezuela constitue moins un cas d’école illustrant l’échec des sanctions qu’un signe révélateur de la forme que prend de plus en plus le contournement des restrictions financières dans un monde où les crypto-monnaies occupent une place prépondérante.

Les contrôles traditionnels s’appuient sur des intermédiaires centralisés : relations de correspondance bancaire, réseau SWIFT et établissements financiers réglementés. L’expérience du Venezuela montre qu’une pression soutenue exercée par les sanctions peut inciter au développement d’infrastructures financières alternatives permettant de contourner ces goulots d’étranglement, créant ainsi des réseaux de transactions à plusieurs niveaux qui nécessitent l’analyse de la blockchain, le renseignement de source ouverte (OSINT) et une coordination internationale entre les forces de l’ordre. L’affaire Jorge Figueira montre à quel point les enquêteurs doivent désormais approfondir leurs investigations pour repérer des activités que la surveillance classique des transactions permettait autrefois de détecter.

D’autres juridictions soumises à des sanctions pourraient continuer à s’inspirer du modèle vénézuélien. Tant que les autorités cibleront les personnes et les entités sans s’attaquer à l’infrastructure financière que ces acteurs ont contribué à mettre en place, leur politique de sanctions restera incomplète. Les transitions politiques ne suffisent pas à combler les lacunes dans l’application des sanctions ; pour y remédier, les autorités doivent s’attaquer durablement aux risques de non-conformité, qui persistent bien après que les médias cessent d’en parler.

Les transitions politiques ne suffisent pas à combler les lacunes dans l’application des sanctions.