Pour se faire une place dans la course aux centres de données spatiaux, Alatyr mise sur une architecture modulaire et un robot capable d'assembler des centaines de tuiles en orbite. La start-up française vise à terme un réseau de data centers souverains, avec une première infrastructure attendue autour de 2030."Placer des data centers dans l’espace, c’est une évidence." En janvier dernier, quand Elon Musk lance cette phrase à la volée à l’occasion du Forum économique mondial de Davos, elle ne passe pas inaperçue.Quelques jours plus tard, le 31 janvier, il contacte la FCC, le régulateur américain des télécoms, et dépose la demande officielle pour lancer un million de satellites, capables de produire jusqu’à 120 gigawatts d’énergie et d’alimenter des dizaines de millions de processeurs spécialisés dans l’intelligence artificielle. Dans l’espace, les satellites peuvent en effet profiter d’une ressource quasi illimitée: l’énergie solaire.

Un atout de taille alors que la demande énergétique liée à l’IA explose.Tirer son épingle du jeuEt Elon Musk n’est pas le seul. En mars, Blue Origin, l’entreprise de Jeff Bezos, est entrée dans la course avec le Project Sunrise, une constellation géante de plus de 50.000 satellites. En octobre dernier, c'est Google qui a mis en orbite un satellite expérimental embarquant ses propres puces d’IA."Des millions de vaisseaux spatiaux et des dizaines de projets ont vu le jour ces six derniers mois afin de compléter les réseaux informatiques terrestres à haut débit", notait Patricia Cooper, consultante spatiale américaine lors d'une discussion sur les centres de données orbitaux organisée par les Nation Unies en septembre dernier.La France compte aussi tirer son épingle du jeu.

"La Chine et les États-Unis ont déjà pris une longueur d’avance. Pour l’Europe, développer ses propres infrastructures est désormais indispensable", estime Emeric Lhomme, ancien dirigeant d'Ariane Groupe et cofondateur d’Alatyr. Pour ça, la start-up française veut justement proposer une alternative moins chère, plus responsable et souveraine.

Et sous forme de kit à assembler…Puzzle géant dans l'espaceÀ l’origine, Alatyr ne travaillait pourtant pas sur les centres de données orbitaux. La start-up s'est d’abord lancée dans le développement de grandes infrastructures robotiques en orbite, notamment pour la fabrication industrielle et la recherche pharmaceutique. Elle a réorienté son activité à la fin de 2025 vers les data centers spatiaux."C'est un marché gigantesque", justifie Emeric Lhomme.

"On ne voit pas d'autre activité dans le spatial qui a un tel potentiel de croissance." À l'horizon 2040, les data centers orbitaux pourraient représenter 15% du marché total des data centers dédiés à l’IA, soit environ 320 milliards de dollars par an, selon le scénario le plus probable cité dans un rapport de juillet dernier du Boston Consulting Group (BCG).Le projet repose sur une architecture bien différente de celle des constellations de petits satellites envisagées par plusieurs acteurs américains."On ne peut pas plier, déplier et déployer de très grandes infrastructures en orbite. Alors l'objectif, c’est d'avoir un design très modulaire", précise Emeric Lhomme.L’entreprise prévoit d’assembler en orbite pas moins de 551 tuiles légères et très fines, transportées par des lanceurs lourds. Certaines seront équipées de panneaux solaires, d’autres de radiateurs pour le refroidissement ou encore de puces informatiques.Une fois acheminées dans l’espace, à environ 1.500 kilomètres de la Terre, c’est le robot tripode BYLD qui prend le relais.

Il aura la lourde tâche de reconstituer "comme un puzzle géant" un centre de données spatial de 240 mètres de long pour 90 mètres de large. Le tout, en orbite et en moins d’un mois.Les tuiles du data center orbital d'Alatyr et son robot Byld © AlatyrCette maintenance est d'autant plus nécessaire que les équipements informatiques sont soumis à une double contrainte: l'obsolescence technologique et les radiations, qui peuvent endommager les composants électroniques. La start-up entend donc "maintenir son infrastructure en orbite et ne remplacer que les équipements informatiques obsolètes." Les GPU, par exemple, seront renouvelés environ tous les cinq ans.Tout aussi puissant que les modèles terrestresPour ça, BYLD restera en orbite et se chargera de la maintenance, notamment du remplacement des processeurs installés dans les tuiles informatiques de 5 à 8 mètres de diamètre.

L'objectif: faire durer les installations plus de quinze ans sans multiplier les satellites ni les débris spatiaux.Les premières démonstrations d’assemblage robotisé ont déjà été réalisées sur Terre, selon le dirigeant. La start-up entend réaliser un test en orbite fin 2028. Fin 2030, la start-up prévoit d’assembler et de mettre en service le premier Citadel, un data center orbital de 4 mégawatts.

Il faudra ensuite passer à l’échelle industrielle.L'infrastructure Citadel © Alatyr"L'idée, c'est de faire x10, puis encore x10, et x100 sur la production dans les années qui suivent le déploiement du premier Citadel. On vise le gigawatt de puissance d’ici 2040 afin d’être tout aussi compétitif, voire plus, que les data centers sur Terre", compare Emeric Lhomme.Le réseau d’Alatyr doit permettre à la fois d'entraîner les modèles et de répondre directement aux requêtes des utilisateurs d’IA. En rapprochant les serveurs au sein d’une même infrastructure, la start-up espère réduire considérablement le temps de réponse.

"Nous allons avoir une densité de calcul qui reproduit l’architecture d’un data center", insiste l’entrepreneur.Un cloud de secoursReste à transformer cette promesse technologique en service commercial. Alatyr prévoit de lancer une première version bêta de son cloud à la fin de 2027 ou au début de 2028,afin de le tester auprès de futurs clients avant même l’assemblage de son premier centre de données en orbite."Le premier usage des data centers en orbite à l'horizon 2030, ça va être d'assurer la résilience et la continuité des activités les plus critiques", détaille Emeric Lhomme. Les activités militaires ou sécuritaires, les services essentiels comme la météorologie, le trafic aérien, mais également les secteurs de l'énergie, de la santé ou de la finance, sont par exemple concernés.

"L'objectif c’est disposer d'une infrastructure de calcul indépendante des réseaux terrestres, capable de prendre le relais en cas de catastrophe naturelle, de cyberattaque ou de destruction physique d'un centre de données", poursuit-il.Autre avantage avancé par Alatyr: la souveraineté. "Le data center orbital n'est, par définition, attaché à aucun territoire spécifique. Pour un data center souverain destiné à des activités sensibles françaises ou européennes, on opérera depuis la France, sous réglementation française et européenne, en s’appuyant au maximum sur des technologies françaises", précise le dirigeant.

La start-up a déjà noué des partenariats stratégiques avec des opérateurs de cloud, comme Illiad et des fabricants de GPU européens, comme le français SiPearl.Le modèle pourra aussi être décliné à l'étranger. "Par exemple, si Singapour a besoin d’un data center souverain sans pouvoir en construire sur son territoire, une société de droit singapourien pourra l’opérer pour le gouvernement singapourien", poursuit-il.Un pari qui reste à financerÀ plus long terme, Alatyr espère rendre ces infrastructures compétitives face aux data centers terrestres. Aujourd’hui, envoyer des équipements en orbite reste plus coûteux que de les installer sur Terre.

La start-up compte toutefois sur la baisse du prix des lancements et sur les contraintes croissantes qui pèsent sur les infrastructures terrestres: raccordement au réseau électrique, accès à l’énergie, refroidissement et disponibilité des terrains.SpaceX prévoit de passer à plusieurs milliers de lancements par an au début des années 2030, contre 165 en 2025. Cette cadence pourrait faire baisser le coût du transport spatial, aujourd’hui estimé entre 2.500 et 5.000 dollars le kilo. En parallèle, les factures d'électricité sur Terre explosent.

"On vise une convergence des coûts à l’horizon 2040", souligne Emeric Lhomme.Falcon 9 : SpaceX condamne le spatial européen – 05/10 27:07En attendant, Alatyr doit encore financer son développement technologique avant de pouvoir passer à la production industrielle. La start-up prépare une nouvelle levée de fonds pour financer son test en orbite. Emeric Lhomme reste toutefois évasif sur le coût du projet.

"La phase initiale de développement peut être financée par du venture capital. C'est moins cher que beaucoup d'autres deeptech dont on entend souvent parler, et certainement beaucoup moins cher que de l'IA qui nécessite des budgets astronomiques pour des modèles", estime le cofondateur, qui espère attirer des investisseurs français ou européens.Sur le même sujetRefroidissement, coût astronomique, empreinte écologique… Six infographies pour comprendre le casse-tête géant du million de data centers orbitaux dont rêve Elon MuskCar derrière la promesse de centres de données en orbite se joue aussi la capacité européenne à disposer de ses propres infrastructures de calcul, sans dépendre exclusivement des géants américains.

Reste désormais à assembler les premières briques de ce cloud orbital.Sujets liés :InnovationEntreprisesActualitésTechTop ArticlesPour corriger la presbytie, de simples gouttes dans les yeux pourront-elles bientôt remplacer les lunettes?14 millions de plaques d'immatriculation dérobées lors d'une cyberattaque: que risquent les automobilistes concernés?"Même dans les familles aimantes et à l’écoute, certains sujets restent difficiles à aborder": face au harcèlement, un quart des jeunes victimes se tournent vers l’intelligence artificielle pour trouver du soutien"Ça leur fait une publicité énorme": entre prestige et démonstration des capacités de leurs modèles, pourquoi les mathématiques sont devenus le terrain de jeu des entreprises d'IA?Meta veut attirer les grands créateurs de Youtube et va jusqu'à leur proposer 500.000 dollars: l'objectif est de doper la production de vidéos longues sur Instagram