Entretiens / Énergie et matières premières 28 octobre 2026 Guerre en Iran et tensions au Moyen-Orient : quels bouleversements pour les marchés pétroliers ? Guerre en Iran et tensions au Moyen-Orient : quels bouleversements pour les marchés pétroliers ? 8 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Francis Perrin Directeur de recherche à l’IRIS Au mois de septembre, le prix du moyen du Brent de la mer du Nord a atteint le deuxième taux le plus élevé de l’année.
Ce prix très élevé s’inscrit dans la flambée des cours provoquée par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, notamment la guerre en Iran déclenché par les États-Unis et Israël le 28 février 2026. La stratégie iranienne visant à bloquer le détroit d’Ormuz a fortement réduit l’offre mondiale et a contribué à une reconfiguration des flux pétroliers. Quel est l’état des lieux actuel des marchés pétroliers ?
Quels positionnements adoptent l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et ses pays alliés (OPEP+), les États-Unis et la Chine ? Face à cette crise, quelle a été la réaction de l’Union européenne (UE) et de quels leviers dispose-t-elle ? Le point avec Francis Perrin, directeur de recherche à l’IRIS.
Le prix du pétrole a atteint au mois de septembre son niveau le plus élevé depuis le mois d’avril. Comment expliquer une telle hausse de prix et quel bilan peut-on dresser de l’impact des conflits au Moyen-Orient sur les marchés pétroliers ? En septembre, le prix moyen du Brent de la mer du Nord était de 114 dollars (USD) par baril, soit un niveau très élevé.
C’est le record en 2026 juste après avril (un peu plus de 117 dollars par baril). Et, sur janvier-septembre, la moyenne (un peu plus de 93 dollars par baril ) est la plus élevée depuis 2022 (100,80 dollars par baril sur 12 mois), année marquée par le début de la seconde guerre en Ukraine. Le 27 octobre, le Brent a clôturé à 114 dollars par baril environ.
La flambée des prix du pétrole brut et des produits raffinés est la première conséquence de la guerre d’Iran et de la stratégie iranienne visant à bloquer le détroit d’Ormuz, l’un des détroits les plus stratégiques au monde par lequel passent normalement des navires (tankers) transportant de l’ordre de 20 millions de barils par jour de pétrole brut et de produits raffinés. L’Iran a par ailleurs visé et frappé de nombreuses installations énergétiques dans les pays arabes du Golfe, notamment pétrolières et gazières. Outre la hausse des prix, la stratégie iranienne a généré une baisse de la production et des exportations pétrolières du Moyen-Orient, ce qui a réduit l’offre pétrolière mondiale.
Cette baisse a été particulièrement forte pour les produits raffinés, notamment le gazole et les carburants avion, dont les prix ont d’ailleurs augmenté beaucoup plus fortement que les prix du brut. Le prix d’un baril de gazole est ainsi quasiment deux fois plus élevé que celui du pétrole… Elle a aussi provoqué une forte baisse des revenus pétroliers des pays arabes du Golfe, pour lesquels le pétrole est évidemment une ressource essentielle, et met gravement en danger leur modèle économique.
Face à cette chute de l’offre pétrolière mondiale, les pays importateurs de pétrole, en tout cas ceux qui ont les moyens de détenir des stocks stratégiques de brut et de produits raffinés, ont mis sur le marché une partie importante de ceux-ci pour limiter la flambée des prix et les risques de pénurie. Il s’agit en particulier des pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE, Paris), qui regroupe 32 États, et de la République populaire de Chine. Les compagnies pétrolières ont quant à elles puisé dans leurs stocks commerciaux.
Selon l’AIE, les stocks pétroliers mondiaux auraient baissé de 509 millions de barils entre l’avant-guerre d’Iran et la fin septembre 2026 (1 baril = 159 litres). Le 11 mars dernier, l’AIE a décidé de mettre sur le marché 400 millions de barils extraits de ses stocks stratégiques, ce qui constitue un record historique pour cette agence créée en 1974. Un point positif cependant.
Depuis plusieurs semaines, les volumes de brut exportés par les pays arabes du Golfe sont beaucoup plus importants qu’auparavant car de nombreux tankers arrivent à traverser Ormuz sous protection militaire américaine. Et il faut ajouter à cela le brut exporté grâce à trois oléoducs contournant Ormuz (Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Irak-Turquie). Pourtant, comme indiqué ci-dessus, les prix du pétrole restent très élevés car les incertitudes demeurent très grandes, les menaces de l’Iran ne sont pas à prendre à la légère et les rumeurs sur de prochaines frappes américaines et israéliennes contre l’Iran après les élections de mi-mandat aux États-Unis le 3 novembre contribuent à maintenir une forte pression haussière sur les cours de l’or noir.
Face à une reconfiguration des flux pétroliers, quels positionnements adoptent les pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP+), les États-Unis et la Chine ? L’OPEP+, qui regroupe 21 pays depuis le 1er mai 2026, a décidé d’augmenter son plafond de production à plusieurs reprises entre avril et septembre avant de le geler en octobre et en novembre. Ces hausses ont été plutôt théoriques compte tenu du blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran mais elles montrent la volonté de cette coalition de continuer à alimenter le marché mondial.
Mais l’OPEP+ et l’OPEP (11 États membres actuellement) ont perdu le 1er mai un pays important, les Émirats arabes unis (EAU), un grand producteur et exportateur de pétrole. Ce départ, qui est pour partie lié à la guerre d’Iran et à des divergences avec d’autres pays arabes dont l’Arabie saoudite, s’explique aussi par le fait que les EAU étaient mécontents depuis quelque temps du quota de production que l’OPEP+ leur a attribué. Ce pays a investi des sommes considérables pour accroître sa capacité de production et se trouvait limité par un quota devenu trop bas.
Les EAU sont aussi un État qui est très avancé sur la route de la diversification économique. Ce retrait de l’OPEP et de l’OPEP+ est également un moyen de se rapprocher encore davantage des États-Unis et de l’administration Trump, qui n’est pas un grand ami de l’OPEP et de l’OPEP+. Sans surprise, les États-Unis jouent un rôle clé.
Ils bloquent les ports iraniens depuis le 13 avril, à l’exception d’une période de trois semaines environ entre le 20 juin et le 10 juillet 2026, et escortent des convois de tankers depuis le mois d’août. Ces actions ont contribué à réduire très fortement les exportations pétrolières de l’Iran et à accroître de façon significative celle des pays arabes, ce qui a inversé le rapport de forces en matière de pétrole. Les États-Unis ont aussi continué à accroître leur production pétrolière nationale, qui devrait atteindre 14 millions de barils par jour à la fin de l’année et, ce, seulement pour le pétrole brut.
Si l’on ajoute au brut d’autres liquides, souvent associés au gaz naturel, on arrive à un niveau stratosphérique de 22 millions de barils par jour environ. Ce pays est de loin le premier producteur mondial de pétrole, il exporte du pétrole (mais il en importe un peu plus qu’il n’en exporte) et il est un très gros exportateur net de produits raffinés, ce qui revêt une très grande importance dans le contexte actuel. Deuxième consommateur mondial et premier importateur mondial de pétrole, la Chine est très préoccupée par la guerre d’Iran et par ses conséquences, notamment pétrolières.
Le pays a réduit sa consommation pétrolière et a fortement diminué ses importations pétrolières, ce qui a largement contribué à atténuer l’impact de la crise de 2026 sur le marché pétrolier mondial. La Chine a puisé dans ses stocks, qui sont très abondants. Même si elle soutient l’Iran, elle ne souhaite pas du tout que ce pays bloque Ormuz et elle ne perd pas une occasion de souligner qu’il faut trouver une issue diplomatique à ce conflit.
Elle n’a pas joué un rôle très actif, en tout cas publiquement, dans la recherche d’une solution à cette guerre mais elle soutient les efforts de médiation du Pakistan qui ont débouché notamment sur un cessez-le-feu en avril. Un cessez-le-feu très relatif mais qui a cependant permis de réduire fortement l’intensité militaire du conflit. Le 17 juin 2026, Washington et Téhéran ont signé un protocole d’accord (MoU – Memorandum of Understanding) mais celui-ci a rapidement volé en éclats.
Face aux pressions de Washington, les membres du G7, et notamment l’Union européenne (UE) et la France, ont annoncé de la libération de jusqu’à 100 millions de barils de pétrole et de diesel sur quatre mois. Que traduit cette annonce des marges de manœuvre de Bruxelles face aux États-Unis, désormais principal fournisseur de pétrole pour l’Union européenne avec la Norvège et le Kazakhstan ? Quels sont les leviers dont dispose l’UE et la France face à la crise énergétique actuelle ?
Annoncée le 2 octobre, cette décision du G7 a effectivement été adoptée sous forte pression américaine. Le président Trump avait évoqué un possible arrêt des exportations américaines de gazole, ce qui aurait encore aggravé une situation très tendue pour ce produit clé du fait de la situation au Moyen-Orient et de la guerre entre l’Ukraine et la Russie. L’une des contreparties de ces 100 millions de barils de brut et de gazole est que Washington s’est engagé à ne pas limiter ses exportations énergétiques vers les autres pays du G7.
L’Union européenne (UE) a alors poussé un « ouf » de soulagement. Mais l’accord du 2 octobre prévoyait également que le G7 maintiendrait ses sanctions contre la Russie, ce qui n’a pas empêché Donald Trump de conclure sept jours plus tard un accord avec Vladimir Poutine pour que la Russie exporte du gazole sur le marché mondial et vers les États-Unis… Ce coup de poignard dans le dos de l’Ukraine et de l’UE prouve, s’il en était besoin, à quel point le président des États-Unis nous tient en haute estime.
Pour l’UE et ses États membres, il faut un mélange de solutions à court terme, à moyen terme et à long terme. Le récent voyage du président français au Moyen-Orient, à la recherche d’approvisionnements supplémentaires de gazole notamment, s’inscrit dans la première catégorie, de même que la mobilisation des stocks stratégiques au sein de l’AIE et l’assouplissement de certaines réglementations environnementales. L’UE semble par ailleurs redécouvrir le caractère stratégique de l’industrie du raffinage, ce qui confirme qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire.
À plus long terme, l’accélération de la transition énergétique a beaucoup de sens pour un ensemble de pays pauvres en énergies fossiles et subissant de plein fouet les perturbations du marché pétrolier mondial. Énergie et environnement Proche et Moyen-Orient, monde méditerranéen