Travail du clic : Scale AI poursuivie en justice dans quatre pays européens Captation à 360° User/Chimera - Clarote & AI4Media - Better Images of AI Mathilde Saliou Le 27 octobre à 17h06 Quatre organisations européennes déposent cinq plaintes contre la société états-unienne Scale AI. Par l’intermédiaire de sa plateforme Outlier, celle-ci déploie en effet une quinzaine de traçeurs sur les ordinateurs des annotatrices et annotateurs qui lui prêtent leurs service. Elle leur impose par ailleurs une collecte de données sensibles importante.
Une erreur ? En France, en Italie, aux Pays-Bas et en Autriche : au total, cinq plaintes (dont deux en Autriche) ont été déposées ce 27 octobre contre la société de préparation de données Scale AI. En cause : les pratiques de cette société de sous-traitance essentielle à la chaîne de production de l’intelligence artificielle vis à vis des travailleurs qu’elle sollicite.
Quatre structures sont à la manœuvre de cette quintuple action en justice : l’Association autrichienne noyb, spécialiste de la protection de la vie privée ; le groupe de recherche DipLab, mené par les universitaires Antonio Casilli, Paola Tubaro et Mathilde Abel ; l’association de juristes Intérêt à agir et le groupe Reversing Works. Collectivement, ces entités contestent la manière dont Scale AI trace et collecte des données sensibles sur les plus de 900 000 personnes qu’elle fait travailler sous un statut d’indépendant. Pour les quatre organisations, les vérifications biométriques de l’identité des travailleurs et la collecte de multiples données numériques à partir de sa plateforme de travail Outlier enfreignent le droit européen, en particulier le Règlement général sur la protection des données (RGPD).
Données des consommateurs, données des entraîneurs Mi octobre, les équipes de DipLab publiaient un rapport de 45 pages sur les pratiques de surveillance des travailleurs et travailleuses du clic auxquelles s’adonne Outlier. Produit de Scale AI, cette plateforme n’est qu’un exemple parmi d’autres des outils déployés par des sociétés de l’industrie du business process outsourcing (BPO) pour assurer la répartition et de la rémunération des micro-tâches qui cimentent nombre de pratiques numériques – modération de réseau sociaux, entraînement de systèmes d’IA, etc. Le document dressait un constat principal : si le débat public relatif aux activités des plateformes technologiques s’inquiète principalement de la collecte non consentie des données des consommateurs, il se tourne rarement vers celle des travailleuses et travailleurs qui font partie intégrante de la chaîne de production de nos outils numériques. Ce constat n’est pas surprenant en soi : auprès de Next, le chercheur Clément Le Ludec, ancien de DipLab, soulignait début octobre le paradoxe entre le peu de valeur accordée aux emplois d’annotation de données et la valeur financière accordée aux sociétés qui leur fournissent du travail.
Scale AI est l’un des meilleurs exemples en la matière : à l’été 2025, Meta a dépensé 14 milliards de dollars pour racheter 49 % de ses parts et débaucher son fondateur Alexandr Wang. Un investissement faramineux, qui n’a pas empêché la société de licencier 200 personnes et de mettre fin aux interactions avec 500 sous-traitants dans les semaines qui ont suivi. Parmi ses clients, Scale AI compte les acteurs les plus connus de l’industrie occidentale de la tech, dont Meta lui-même, OpenAI, Google, Anthropic, xAI, ou encore le gouvernement des États-Unis.
Droit Clément Le Ludec : « Ne pas voir le travail de données nécessaire à l’IA nous arrange » Droit Vendredi 02 octobre 2026 à 08h37 02/10/2026 08h37 4 Mais ce que ce nouveau rapport de DipLab et les cinq dépôts de plainte qui s’en suivent soulignent, c’est qu’au-delà du profit financier, une telle société tire aussi un profit informationnel, en termes de données d’entraînement, de ses interactions avec les annotatrices et annotateurs qui lui permettent d’exister. Concrètement, les équipes de DipLab ont suivi des usagers de la plateforme Outlier dans douze pays européens et constaté que travailler par son intermédiaire impliquait de lui céder quantité de données personnelles, d’informations biométriques ou de données financières. Captation de données non rémunérées Techniquement, les scientifiques ont repéré seize traceurs déposés sur les ordinateurs des travailleurs du clic suivis.
Certains visaient à récupérer des données comportementales, en suivant leurs activités sur Facebook, LinkedIn, Snapchat, Twitter ou Quota ; d’autres, des données techniques, de type clics, mouvements de souris, voire en enregistrant l’activité de l’écran. D’autres, enfin, consistaient à suivre leurs activités de très près, y compris en recourant à la reconnaissance faciale ou en demandant aux internautes travailleurs de soumettre leurs papiers d’identité (via le recours à des outils comme Persona, victime d’une fuite de 70 000 documents d’identité en 2025, Recruitics, Forethought ou Sentry, par exemple). Ces données – de même que le temps passé à attendre que de nouvelles tâches soient rendues disponibles, ou celui passé à étudier les directives spécifiques à chaque tâche – ne donnent lieu à aucune compensation.
Leur collecte ne se traduit pas, non plus, par une meilleure sécurité de l’emploi. Au contraire, DipLab constate que parmi son panel de personnes enquêtées, plus de la moitié sont jeunes (moins de 30 ans), éduquées (avec des diplômes de niveau bachelor ou master), mais gagnent en moyenne 1 214 euros par mois, un montant 30 % plus bas que le coût de la vie moyen répertorié dans chacun des pays étudiés. S’ils sont employés en tant que freelance, ces internautes tirent en réalité de 70 % à la totalité de leurs revenus de leur travail via Outlier, ce qui les rend très dépendants à ses obligations de collecte de données ou ses variations de fonctionnement.
Par ailleurs, relève noyb, de telles collectes de données facilitent diverses formes de profilage et de ciblage publicitaire poussés. Ces cinq plaintes ont donc été déposées devant quatre pays européens : elles visent d’abord à contester une violation potentielle du principe de minimisation de la collecte de données institué par le RGPD. Elles interrogent également les fondements juridiques qui autorisent Scale AI à déployer sans consentement des traceurs sur les ordinateurs d’annotatrices et annotateurs européens, ainsi que le bien-fondé de la collecte de données biométriques.
IA IA : Au Parlement européen, des travailleurs du clic appellent à réguler l’entraînement humain IA Lundi 25 novembre 2024 à 15h10 25/11/2024 15h10 2 Cet article est en accès libre, mais il est le produit d'une rédaction qui ne travaille que pour ses lecteurs, sur un média sans pub et sans tracker. Soutenez le journalisme tech de qualité en vous abonnant. Accédez en illimité aux articles d'un média expert Profitez d'au moins 1 To de stockage pour vos sauvegardes Intégrez la communauté et prenez part aux débats Partagez des articles premium à vos contacts Abonnez-vous Signaler un commentaire Voulez-vous vraiment signaler ce commentaire ?
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