Dans une lettre confidentielle datée du 22 octobre, Matignon demandait à Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom de se tenir prêts à suspendre plusieurs réseaux sociaux pendant les mouvements sociaux de ce week-end. Samedi 17 octobre, plus de 800 000 personnes ont défilé partout en France en soutien au mouvement lycéen. Dans la foulée, les manifestants ont annoncé un « acte II » pour le samedi suivant, le 24 octobre.
Alors que les mouvements contestataires se jouent largement en ligne, et notamment sur les réseaux sociaux, le gouvernement n’exclut pas leur interdiction temporaire, sur fond de crise nationale. Selon une lettre révélée par le média Blast le 24 octobre au soir, le Premier ministre avait écrit deux jours plus tôt aux patrons des quatre grands opérateurs (Orange, Free, SFR et Bouygues) pour leur demander de se préparer à couper Snapchat, TikTok et Instagram. X, le réseau d’Elon Musk, aurait été ajouté à la liste après l’envoi du courrier.
Dans son courrier Matignon invoque les émeutes des 17 et 18 octobre, durant lesquelles ces plateformes auraient servi à organiser les pillages, désigner les cibles ou signaler la position des forces de l’ordre. Les opérateurs sont ainsi priés d’« anticiper dès aujourd’hui » les opérations techniques, afin de pouvoir, sur simple instruction, suspendre l’accès « sans délai » et « pour une durée de quelques heures ». Un blocage DNS envisagé La méthode retenue est un filtrage DNS.
De manière simplifiée, c’est lui qui traduit une adresse comme tiktok.com en adresse IP que le smartphone sait joindre. En filtrant cet annuaire, l’opérateur fait mine de ne plus connaître le numéro. Le dispositif visait surtout les connexions mobiles, l’accès depuis la fibre ou l’ADSL devrait être préservé « dans la mesure du possible ».
Le problème, c’est que ce type de blocage se contourne en quelques secondes. Il suffit de changer de résolveur DNS dans les réglages de son téléphone, d’activer un VPN ou… de se connecter au Wi-Fi le plus proche. Les opérateurs n’ont pas manqué de le souligner lors d’une visioconférence de 70 minutes organisée le 23 octobre avec le Secrétariat général du gouvernement et la Direction générale des entreprises.
Le gouvernement voulait un blocage limité aux réseaux mobiles et à certaines zones géographiques. Réponse des opérateurs : impossible à mettre en place à court terme. Ils ont aussi questionné la proportionnalité de la mesure et réclamé une décision officielle, signée et motivée, Orange insistant sur la nécessité d’un arrêté.
Matignon estimait au contraire qu’une instruction individuelle adressée à chaque opérateur suffirait, sans publication au Journal officiel. Le fantôme de la Nouvelle-Calédonie Si les juristes des opérateurs ont tiqué, c’est qu’ils ont un précédent bien en tête. En mai 2024, Gabriel Attal, alors Premier ministre, avait fait couper TikTok en Nouvelle-Calédonie en pleine période d’émeutes.
Le 1er avril 2025, le Conseil d’État a jugé ce blocage illégal. Non pas parce qu’une coupure serait impossible par principe, mais parce qu’elle avait été décidée pour une durée indéterminée, sans être conditionnée à l’impossibilité de recourir à des mesures moins radicales. La haute juridiction a donc laissé la porte entrouverte.
En « circonstances exceptionnelles », une interruption reste envisageable, à condition d’être indispensable, provisoire, et qu’aucune solution moins attentatoire aux libertés ne soit disponible dans l’immédiat. On retrouve d’ailleurs ce vocabulaire dans la lettre de Matignon, qui parle de « quelques heures » et d’une suspension « la plus ciblée possible ». Sauf que l’argument de l’absence d’alternative tient mal.
Le 23 octobre, le jour même de la réunion avec les opérateurs, Matignon annonçait publiquement avoir réuni Meta, Snap, TikTok, Reddit, Discord et Google. En 2022, l’ONG Freedom House recensait 22 pays ayant recours au blocage des réseaux sociaux, pour la plupart des régimes autoritaires. La France n’a pas franchi le pas samedi, mais la tuyauterie est désormais prête, et le calendrier est connu : de nouvelles journées de mobilisation sont déjà annoncées pour le 31 octobre et le 5 novembre.
Gabriel Attal, lui, plaidait dès le 19 octobre pour garder le blocage sous le coude si le mouvement se poursuivait.