Une manifestation prorusse dans la capitale du Burkina Faso, Ouagadougou, le 19 février 2022. PHOTO OLYMPIA DE MAISMONT/AFP Nommez un seul pays. C’est la question que j’ai posée, sans détour, à ceux qui voient désormais en Moscou le garant naturel de notre sécurité : un seul pays où la présence russe a apporté la sécurité et la stabilité.
Elle est simple, donc redoutable. Les noms viennent vite, puis se retirent un à un à l’examen. Ce n’est pas faute de terrains : Syrie, Libye, Centrafrique, Mozambique, Haut-Karabakh, Kazakhstan, Mali, Burkina Faso, Niger.
À lire aussi : Afrique. La Libye, terrain de rivalités géopolitiques entre Washington, Moscou et Kiev Ajouter aux favoris C’est qu’aucun ne résiste à une distinction que l’on se garde bien de faire : la durée d’un régime n’est pas la sécurité d’une population, et la survie d’un palais n’est pas la stabilité d’un pays. De la Syrie au Mozambique La Syrie devait être la vitrine.
Le 30 septembre 2015, l’aviation russe entre en guerre alors que le pouvoir de Damas vacille. Alep est reprise fin 2016, au prix d’un siège et de bombardements dont les quartiers est portent encore la trace. Le régime gagne neuf ans de sursis.
Puis, le 27 novembre 2024, une offensive part d’Idlib ; onze jours plus tard, le 8 décembre, Damas tombe et le chef de l’État [Bachar El-Assad] est à Moscou. La garantie russe a bien fonctionné, mais sur le tarmac : elle a évacué un homme. Elle n’a protégé ni les millions de Syriens déplacés, exilés ou enterrés pendant ces neuf années, ni l’État qu’elle prétendait sauver.
À lire aussi : Sahel. Au Niger, l’intervention décisive de la force russe Africa Corps en soutien au régime Ajouter aux favoris La Centrafrique vient ensuite, et il faut lui reconnaître ce qu’elle a de réel. Arrivés en 2018, les instructeurs russes ont aidé, aux côtés des troupes rwandaises, à repousser en janvier 2021 l’offensive rebelle [de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) contre le régime du président, Faustin-Archange Touadéra] sur Bangui.
La capitale a tenu. Mais voyons ce que cette sécurité a coûté, et à qui elle a profité. Des experts mandatés par les Nations unies ont documenté des exécutions sommaires, des tortures et des violences contre des civils.
Des gisements d’or ont été concédés à des sociétés liées au partenaire. Le référendum de 2023 a ouvert au président la voie d’un troisième mandat. Le régime a gagné en longévité ; des préfectures entières vivent encore au rythme des groupes armés.
On a sécurisé un pouvoir, on n’a pas pacifié un territoire. Au Mozambique, les hommes de Wagner envoyés à Cabo Delgado à l’automne 2019 se sont repliés au bout de quelques semaines, après leurs premières pertes. En Libye, l’appui russe à l’offensive du maréchal Haftar sur Tripoli, en 2019 et 2020, n’a pas pris la ville ; il a ajouté un acteur armé de plus à une partition qui dure encore.
Des régimes qui achètent leur survie Ce ne sont pas des échecs accidentels, c’est un modèle. Le contrat de sécurité russe a pour contrepartie non la paix, mais la loyauté. Il se paie en concessions minières, en bases, en votes dans les enceintes internationales, et son client n’est pas une nation : c’est une présidence.
Or un palais se protège avec une garde ; un pays se pacifie avec un accord politique, une justice qui fonctionne et une administration qui rend des services. Le premier produit se vend et se renouvelle ; le second ne s’achète à personne. Et un prestataire payé pour contenir une menace n’a aucun intérêt économique à la voir disparaître.
À lire aussi : Géopolitique. Libye : le clan Haftar impliqué dans la libération de deux mercenaires de Wagner au Mali Ajouter aux favoris Soyons justes, car l’argument se discrédite dès qu’il plaide pour un autre tuteur. [Les opérations françaises] Serval puis Barkhane [qui ont constitué les principales interventions militaires de la France au Sahel contre le djihadisme] n’ont pas stabilisé le Mali en neuf ans. L’intervention de l’Otan en Libye [contre le régime Kadhafi], en 2011, a ouvert l’arsenal qui a armé le Sahel.
La présence américaine en Afghanistan s’est achevée après vingt ans à l’aéroport de Kaboul, en août 2021. Aucune force étrangère n’a jamais produit seule une stabilité durable. La Russie confirme la règle, avec une circonstance aggravante : elle ne prétend même pas bâtir un État.
Elle ne vend que la survie de ceux qui l’emploient. Échec au Mali, succès au Niger Venons-en au Mali. Le déploiement commence en décembre 2021.
En mars 2022, à Moura, au moins 500 personnes sont tuées en quelques jours, selon le rapport publié en mai 2023 par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. En novembre 2023, [la ville de] Kidal est reprise : c’est le trophée que l’on exhibe depuis. En juillet 2024, Tinzaouatène.
En juin 2025, [le groupe paramilitaire fondé et dirigé par Evgueni Prigojine] Wagner cède la place à l’Africa Corps [société paramilitaire qui, contrairement à Wagner, est directement contrôlée par le ministère de la Défense russe], changement d’enseigne sans changement de méthode. À lire aussi : Vu de Guinée. Face aux offensives djihadistes, le Mali est devenu le “ventre mou” sécuritaire du Sahel Ajouter aux favoris Depuis le 3 septembre 2025, le blocus des axes [par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, Jnim] impose ses horaires aux camions.
Le 25 avril 2026, les attaques coordonnées emportent le ministre de la Défense, Kidal rebascule, et l’Africa Corps l’évacue avec Aguelhok et Tessalit. Le 18 juillet, un convoi mixte tombe dans l’embuscade de Tabrichat ; fin juillet, de Wami à Ikharabane, des villages incendiés et des frappes sur des civils sont dénoncés. Qu’est-ce qui a tenu pendant tout ce temps ? [Le palais de] Koulouba.
Le 28 avril, trois jours après l’offensive, le chef de l’État [Assimi Goïta] sortait de son silence pour recevoir l’ambassadeur de Russie. Le Niger a fourni la démonstration que Bamako n’ose pas formuler. Dans la nuit du 28 au 29 août 2026, lors de la mutinerie de Niamey, c’est avec l’appui de l’Africa Corps que la base 101 a été reprise : la diplomatie russe l’a revendiqué elle-même.
La force qui n’a pas tenu Kidal, ni sauvé le convoi de Tabrichat, ni protégé les villages du Centre, on la voit surgir la nuit où c’est le palais qui tremble. Il n’y a là ni hypocrisie ni mystère : c’est le contrat, exécuté à la lettre. Un palais n’est pas un pays Ce contrat a un coût que ne paient pas ceux qui le signent.
Une population qui comprend que la force étrangère protège le pouvoir […] cesse de renseigner, compose avec les groupes armés, parfois leur fournit des recrues, et chaque exécution sommaire recrute pour l’ennemi. Le garant du régime finit ainsi par entretenir l’insécurité qu’il prétend combattre, et par se rendre indispensable au pouvoir qui l’emploie. C’est une dépendance qui se renforce à mesure qu’elle échoue.
À lire aussi : Analyse. En Afrique, Russie et Ukraine s’affrontent aussi sur le marché des drones Ajouter aux favoris La stabilité durable n’a jamais eu qu’une source : politique. Elle suppose un règlement négocié de la question du Nord [une zone, nommée par les rebelles touareg l’“Azawad”, et dont ils réclament l’indépendance], qu’aucune reprise de ville n’a jamais tranchée.
Elle suppose que les crimes commis contre les civils, de quelque camp qu’ils viennent, soient instruits et jugés. Elle suppose un État présent au greffe, au dispensaire et à l’école, là où les populations vivent aujourd’hui sous la loi de ceux qui tiennent les routes. Rien de cela ne se sous-traite, ni à Moscou, ni à Paris, ni à personne.
Nommez un seul pays : je n’ai pas posé cette question pour humilier, mais pour vérifier. Que ceux qui citeront Bangui disent jusqu’où l’on peut rouler seul au-delà de ses faubourgs. Que ceux qui citeront Damas disent où se trouve aujourd’hui celui que l’on y protégeait.
Et que ceux qui citeront Kidal disent qui l’occupe ce matin. Moscou sait garder un palais. Il reste aux Maliens à se rappeler qu’un palais n’a jamais été un pays, et que la sécurité qui ne descend pas jusqu’au village n’est que la sécurité de ceux qui l’ont commandée.
Sambou Sissoko Lire l’article original Mali Mercenaires République centrafricaine Niger Europe Russie Groupe Wagner Nos lecteurs ont lu aussi Éducation. “Il faut abolir les écoles de commerce” Écouter l’article Ajouter aux favoris Sacrés Français . La paille dans l’œil du voisin Écouter l’article Ajouter aux favoris Article réservé aux abonnésCartes. Quand le monde vacille, où se réfugier pour survivre au pire ?
Écouter l’article Ajouter aux favoris Vu de l’étranger. “Le mouvement ne faiblit pas” : en France, près d’un demi-million de manifestants “déterminés” à “résister à Macron” Écouter l’article Ajouter aux favoris Source de l’article Sahel Horizon (Accra) Lancé en juin 2026 par des journalistes maliens, burkinabè et nigériens en exil au Ghana, Sahel Horizon affirme d’emblée que “les Sahéliens aussi ont droit à l’information”. Il propose des analyses et des reportages critiques, dans un contexte régional marqué par une dangereuse restriction de la liberté de la presse et de la liberté d’informer, en faisant appel à des correspondants restés au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Les sujets traités abordent souvent la question sécuritaire dans le Sahel ou encore les libertés publiques et les droits humains.
Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Guerre des ressources, souveraineté et nouvelles rivalités économiques redessinent les rapports de force mondiaux. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Le Bregenzerwald : l’autre visage de l’hiver autrichien. Ici, le bois est roi, les fermes anciennes côtoient les constructions contemporaines, et les auberges et refuges sont la vitrine d’un terroir d’exception.
Je découvre l’article → The Wall Street Journal Recevez un an d’abonnement numérique offert. Je reçois mon abonnement → Festival Kinotayo Une invitation pour 2 personnes pour participer à une séance à la Maison de la Culture du Japon lors de la 20e édition du festival « Kinotayo » du cinéma japonais contemporain en France. Je reçois mon invitation →