Après une critique circonstanciée de la Dinum en 2024, la Cour des comptes revient sur le sujet de la numérisation des services de l’Etat avec un nouveau rapport intitulé » Les outils bureautiques et collaboratifs au sein de l’Etat ». L’enquête, déclenchée via la plateforme de participation citoyenne de la juridiction financière, porte sur les administrations centrales et les services déconcentrés des onze ministères, soit environ 861 000 postes informatiques. Quatre d’entre eux en concentrent l’essentiel : l’Intérieur, les Armées, l’Économie et les Finances, et la Justice.
Le champ d’étude exclut les collectivités locales, les hôpitaux, les organismes de sécurité sociale et les opérateurs de l’État. Les 850 000 enseignants ne disposent pas d’ordinateurs gérés par l’administration : seuls 30 000 postes administratifs sont comptabilisés pour l’Éducation nationale. Une mosaïque héritée de l’autonomie des ministères Chaque ministère ayant longtemps choisi ses outils, la Cour distingue trois situations.
La première, majoritaire, consiste à installer la suite Microsoft Office sur les serveurs ou les postes de l'administration. Certains ministères limitent toutefois les licences : l'Intérieur n'équipe que 10 % de ses postes (hors gendarmerie), la Transition écologique 40 %. La deuxième repose sur l'offre cloud Microsoft 365 utilisée par les ministères sociaux, la Culture, la DGAC, la DILA ainsi que pour les besoins de l'OTAN et des Armées.
La troisième est celle du logiciel libre. La Gendarmerie nationale a abandonné les licences propriétaires au profit de LibreOffice, de messageries libres et de GendBuntu, une version de Linux déployée sur 72 000 ordinateurs. La DGFiP a généralisé LibreOffice et Thunderbird depuis la fin des années 2000, avec des plateformes collaboratives internes.
Microsoft 365 : une interdiction de principe, des dérogations Selon la doctrine « Cloud au centre » et les directives de la DINUM publiées en 2021, le recours à Microsoft 365 est en principe proscrit dans l'administration. Les données y sont hébergées sur des serveurs soumis aux lois extraterritoriales américaines (CLOUD Act), et le service n'est pas qualifié SecNumCloud. Le Premier ministre a pourtant validé des dérogations temporaires pour les ministères sociaux et celui de la Culture, invoquant la cybersécurité et la modernisation.
La plupart de ces services envisagent de passer à l'offre Bleu, portée par Capgemini et Orange sur des technologies Microsoft, dès qu'elle obtiendra la qualification SecNumCloud. La Cour relève que cette qualification, cinq ans après l'annonce de l'offre, n'est toujours pas acquise. Une facture de 100 millions € En 2025, l'État a consacré 100 millions € à la bureautique et aux outils collaboratifs, contre 67 millions en 2021.
Le budget se répartit ainsi : 61 millions pour les licences logicielles, dont 80 % reviennent à Microsoft et à Bleu ; 26 millions pour les prestations informatiques ; 13 millions pour la masse salariale interne. Le coût moyen ressort à 87 € par poste et par an. Cependant, il existe des écarts considérables : 20 € à l'Intérieur grâce au logiciel libr, contre 378 € à la Culture qui a souscrit à Microsoft 365.
Les magistrats de la rue Cambon estiment que généraliser les logiciels libres installés localement permettrait d'économiser entre 30 et 65 millions € par an. Dans le cloud, une suite libre qualifiée SecNumCloud (environ 100 € par poste et par an) éviterait un surcoût annuel de 130 millions par rapport à Microsoft 365 ou Bleu (environ 250 €). « La Suite » : une brique, pas encore un substitut Développée par la DINUM pour 39,6 millions € cumulés entre 2021 et 2025, La Suite réunit des services comme Tchap (368 000 utilisateurs actifs fin 2025), Visio, France Transfert, Messagerie et Fichiers.
La Cour, qui avait déjà eu l'occasion de dire tout le mal qu'elle pensait du logiciel, constate qu'elle ne remplace pas, en l'état, Microsoft 365 ni Google Workspace. L'offre développée par la Dinum ne propose ni application on premise, ni tableur et logiciel de présentation équivalents à Excel et PowerPoint. Ses modules Docs et Grist répondent à des besoins de coédition et de gestion de données légères.
La stratégie actuelle fait donc cohabiter ce socle collaboratif interministériel et des suites bureautiques classiques. Quatre recommandations au Premier ministre La Cour fixe l'échéance à 2027 et adresse au Premier ministre quatre recommandations. Elle demande d'abord d'associer davantage l'ensemble des ministères à l'élaboration de la feuille de route et à la gestion de La Suite.
Elle préconise ensuite d'étendre le pilotage de la DINUM à l'intégralité des outils bureautiques et collaboratifs de l'État. Les magistrats appellent par ailleurs à faire évoluer le modèle de développement de La Suite, afin qu'elle s'appuie davantage sur les entreprises de l'écosystème du logiciel libre. Enfin, ils recommandent de lancer un plan pluriannuel de trois à quatre ans pour converger vers une suite bureautique et collaborative libre, hébergée dans un cloud souverain, qu'il soit qualifié SecNumCloud ou interne à l'État.