Analyses / Europe, Union européenne, OTAN 20 octobre 2026 Le budget pluriannuel de l’Europe sous tensions financières et pressions politiques Le budget pluriannuel de l’Europe sous tensions financières et pressions politiques 8 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Pierre Jaillet Chercheur associé à l’IRIS Si l’on peut relever quelques avancées positives du Conseil européen (CE) des 15 et 16 octobre 2026 à Bruxelles, concernant en particulier l’affirmation du soutien à l’Ukraine, l’intégration du marché unique, l’adoption du 28e régime pour les sociétés ou la volonté d’une réponse coordonnée à la crise énergétique, aucun accord politique n’a pu être dégagé sur le Cadre financier pluriannuel (CFP) permettant à l’Union européenne (UE) d’assurer la continuité de ses missions de 2028 à 2034. La messe n’est pas dite, cependant, et les chefs d’État et de gouvernement ont chargé le président du CE, Antonio Costa, de poursuivre ses consultations en vue d’aboutir à un accord, si possible avant la fin de 2026 (un CE extraordinaire a été convoqué fin novembre). L’enjeu politique est en effet d’adopter un texte dans le contexte de forte incertitude politique liée aux élections prévues dans plusieurs pays en 2027 (France, Italie, Pologne, Grèce, etc.), sachant que l’adoption du CFP, indispensable pour assurer la continuité financière de l’UE au 1er janvier 2028, requiert l’unanimité des États membres avant d’être approuvé par le Parlement européen.
La solution de compromis proposée par la présidence irlandaise du CE En juillet 2025, la Commission européenne avait proposé un CFP 2028-2034 portant sur un peu plus de 2 000 milliards d’euros, soit (1,26 % du revenu national brut (RNB) de l’UE, en augmentation de plus de 60 % en prix courants par rapport au CFP 2021-2027 de 1 214 milliards, justifiée par l’accroissement des besoins financiers liés à la sécurité, la compétitivité, la transition climatique et la cohésion territoriale[1]. Il convient toutefois de préciser qu’au CFP 2021-2027 s’est ajouté la Facilité pour la reprise et la résilience (FRR), pilier central du programme NextGenerationEU (NGEU), pour un montant initialde 807 milliards d’euros (financé par un emprunt commun sur les marchés) portant le total des concours à 2 021 milliards . Anticipant le rejet de la proposition initiale de la Commission, la présidence irlandaise du CE a proposé un nouveau CFP réduit à 1 825 milliards d’euros comme nouvelle base de négociation, intégrant une progression des financements par ressources propres, afin d’alléger la pression sur des budgets nationaux eux-mêmes fortement contraints.
Rappelons que les ressources du budget européen (hors NGEU) se fondent pour environ les deux tiers sur les contributions versées par chaque État membre en proportion de leur revenu national brut (RNB), le reste provenant de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), des droits de douane et de diverses autres ressources propres (mécanisme d’ajustement carbone aux frontières – MACF -, taxe sur le plastique non recyclé, produit de la vente de quotas d’émission de gaz à effet de serre, etc.). Du côté des dépenses, la présidence irlandaise propose de préserver (sinon « sanctuariser ») les deux postes de la « Cohésion, résilience et valeurs » et des « Ressources naturelles et environnement » (dont 96 % sont dévolus à la politique agricole commune (PAC)), qui représentent à eux seuls les deux tiers du total des dépenses, pour faire porter l’essentiel des économies sur l’aide extérieure (-17 %), le Fonds européen compétitivité (-10,5 %) et le Fonds de solidarité (-55 %). Le clivage récurrent entre États « frugaux » et « dépensiers » Cette proposition de compromis a été rejetée par le CE et l’on retrouve le clivage récurrent opposant un groupe d’États dits « frugaux » (Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Suède, Finlande), préconisant le gel du budget de l’UE et conditionnant le financement de nouveaux objectifs (transition écologique, compétitivité, essor de capacités industrielles, etc.) à une réallocation des dépenses existantes, et un second groupe (France, Italie, Espagne, Pologne, etc.), dits « dépensiers ».
Ces derniers s’estiment surtout plus ambitieux quant au rôle futur de l’UE, tout en souhaitant sécuriser les politiques existantes, à la fois pour des enjeux politique intérieure (cf. la PAC) et pour préserver, grâce aux fonds structurels, la dynamique de rattrapage des zones de l’UE dont le revenu par tête reste inférieur à la moyenne communautaire. Cette dynamique s’est sensiblement ralentie à la suite de la crise de la zone euro de 2010-2012, en particulier dans les pays du sud, même si la mise en œuvre de la Facilité pour la reprise et la résilience (FRR) du NGEU, dont ils ont été les grands bénéficiaires, lui a redonné de l’élan à partir de 2021[2]. Un point de blocage dans la discussion sur le CFP a trait à l’essor attendu des ressources propres.
Les États « frugaux » doutent en effet qu’il garantisse à l’horizon de 2028 la maitrise effective des contributions nationales (alors que la Cour des comptes européenne estime qu’il permettrait de réduire de 67 % à 55 % la part des contributions nationales au même horizon). Leurs arguments concernent en particulier le rendement incertain de la taxe sur le marché carbone, (supposée rapporter 10 milliards d’euros par an), fonction du prix des quotas et du volume des enchères, eux-mêmes dépendants de la conjoncture industrielle, ou de celui de la taxe sur les entreprises multinationales (rendement attendu de 7 milliards d’euros par an) dont l’assiette (le chiffre d’affaires et non la rentabilité) reste sujette à contournements et distorsions de concurrence. En résumé, il reste beaucoup de chemin à parcourir à la présidence irlandaise (et à la présidence lituanienne qui prendra le relais au 1er janvier 2027) pour rapprocher des positions aujourd’hui encore très éloignées sur cette question épineuse du rendement incertain des recettes programmées dans le CFP, face à des dépenses clairement identifiées, auxquelles s’ajoutera à compter de 2028 la charge du remboursement de l’emprunt NGEU, évaluée à environ 25 milliards d’euros par an.
Comptes (et mécomptes) à propos du « coût » de l’Europe pour les États membres Dans le contexte tendu des discussions sur le budget européen (mais aussi de la préparation des projets de loi de finances nationaux), beaucoup de chiffres, souvent contradictoires et parfois instrumentalisés par certains responsables politiques, circulent au sujet de la contribution des États membres. Un petit exercice de clarification s’impose. Prenons le cas de la France : en 2025, elle a réglé une contribution 25 milliards d’euros au budget européen, soit moins de 1 % de son produit intérieur brut (PIB).
Mais il s’agit d’un chiffre brut dont il convient de retrancher les versements effectués par l’UE à la France (dont une grande part au titre de la PAC) pour aboutir à une contribution nette de 9,5 milliards, soit 0,31 % de son PIB[3], chiffre qui peut paraitre anecdotique au regard d’autres données (la charge de la dette publique approchera les 80 milliards d’euros en 2026). Notons que la contribution nette de l’Italie est en proportion similaire, alors que l’Allemagne ou les Pays-Bas contribuent deux fois plus. Mais ce n’est pas tout.
Il faut aussi prendre en compte les versements de l’UE aux États-Membres au titre de la FRR du NGEU. La France a ainsi perçu 34 milliards d’euros entre 2021 et 2025, certes beaucoup moins que l’Italie, l’Espagne, en particulier, mais suffisamment pour aboutir à un solde net positif de 1,8 milliard d’euros. En résumé, l’Europe a au total plus versé à la France sur cette période qu’elle ne lui a coûté (alors que la contribution nette de l’Allemagne s’est élevée à près de 50 milliards d’euros).
Sortir de la logique étriquée (et économiquement infondée) du « juste retour » Dans le cadre de la pré-campagne des élections présidentielles de 2027, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélanchon ont inclus dans leurs programmes respectifs une réduction de 11 milliards d’euros et 5,6 milliards d’euros de la contribution de la France au budget. Une « économie » marginale au regard des masses budgétaires en jeu et surtout du coût politique d’une telle exigence vis-à-vis de nos partenaires. Rappelons qu’un pays ne peut décider unilatéralement de réduire ses versements au budget de l’UE sans s’exposer à des sanctions financières.
Un rabais, même négocié, devrait en outre être approuvé par l’ensemble des États membres, hypothèse hautement improbable. La solution ultime en cas de désaccord serait alors de déclencher la procédure de retrait de l’UE, avec toutes les conséquences systémiques imaginables sur la pérennité de l’Union économique et monétaire (UEM). Les propositions visant à réduire les contributions nationales au budget de l’UE nous renvoie à l’exigence formulée en 1979 par Madame Thatcher à ses partenaires (« I want my money back ») illustrant une conception étriquée du « juste retour » contraire au principe même de la solidarité communautaire, qui suppose que chaque pays contribue au financement des politiques et objectifs de l’UE en fonction de ses capacités.
Cette conception est aussi économiquement infondée. Le budget de l’UE ne peut être un jeu à somme nulle et remplit, parmi d’autres, une fonction redistributive. C’est naturellement le cas des fonds de cohésion, qui aident au rattrapage des économies les moins développées, contribuent à une meilleure homogénéité de l’UE et favorisent le bon fonctionnement du marché unique (et de l’UEM).
Observons en outre que les fonds alloués à certains pays bénéficient à tous, via les effets d’externalité. Ainsi, les gains macroéconomiques indirects liés à la mobilisation de la FRR – NGEU en faveur des pays du Sud et de l’Est, ont pu être estimés à 40 milliards d’euros pour l’Allemagne et 18 milliards d’euros pour la France (s’ajoutant aux concours directs reçus par ces deux pays)[4]. En conclusion, sortir de l’impasse où se trouvent aujourd’hui les discussions sur le CFP suppose de dégager un consensus sur les divers points évoqués, dans un contexte de forte incertitude politique favorisant moins la dynamique communautaire que le repli sur soi.
L’enjeu est pourtant de renforcer les capacités d’action collective de l’UE, dans une phase critique de tensions géoéconomiques et géopolitiques, où elle doit concilier solidarité communautaire, financement des investissements d’avenir (et de la transition climatique) tout en préservant son autonomie stratégique face aux blocs hégémoniques des États-Unis et de la Chine. [1] Pour une analyse complète sur cette proposition : Cinzia Alcidi et Eulalia Rubio, « Navigating the European Commission’s MFF Proposal for 2028-2034 », rapport au Parlement européen, mars 2026. [2] Pierre Jaillet et Eulalia Rubio, « Les brillantes performances post-Covid du sud de l’Europe : quel impact des fonds européens de relance dans la dynamique de reprise ? », note Décryptage, Institut Jacques Delors, mai 2026. [3] Commission européenne, Rapport financier 2025, 2026 ; FIPECO, « Le budget européen », note, 16 octobre 2026. [4] Commission européenne, Report from the Commission to the European Parliament and the Council on the Implementation of the Recovery and Resilience Facility, COM(2025) 637 final, Bruxelles, 8 octobre 2025. Europe