Julien Nocetti publie « Les GAFAM », coll. Que sais-je ? (PUF). Docteur en sciences politiques, Julien Nocetti est chercheur associé à l’Institut français des relations internationales, l’IFRI, ainsi qu’au centre GEODE, consacré à la géopolitique de la datasphère, à l’Université Paris 8.
Il est spécialiste de la géopolitique du numérique. Entretien organisé et conduit par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur RCF Notre Dame. Cette émission a été radiodiffusée la première fois le 19 octobre 2026.
Sous le titre Planisphère géopolitique et stratégique cette émission est disponible comme podcast sur les plateformes Spotify et Apple Podcast. Nous utilisons souvent les grandes plateformes numériques américaines connues en France sous l’acronyme GAFAM, pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft. Auxquelles nous devrions ajouter des acteurs désormais majeurs qui n’entrent pas dans l’acronyme GAFAM de départ : OpenAI, Anthropic, SpaceX, Nvidia…
Des sociétés qui redéfinissent en profondeur les moyens de la puissance américaine. Leur omniprésence conduit à s’interroger : que nous apprend la géopolitique des GAFAM ? Pour répondre à cette question, Planisphère a la joie de recevoir Julien Nocetti qui publie un remarquable Que sais-je « Les GAFAM », aux PUF.
Podcast et synthèse rédigée validée par J. Nocetti. Planisphère [1].
Que nous apprend la géopolitique des GAFAM ? Avec Julien Nocetti Lien direct vers cette émission sur RCF Notre Dame, avec possibilité de récupérer l’iframe. Pensez à partager sur les réseaux sociaux, c’est fait pour.
Merci Les Gafam, leviers de la puissance américaine Les États-Unis entretiennent une relation symbiotique avec les Gafam et d’autres acteurs technologiques émergents, les utilisant comme des instruments de projection de leur puissance. Initialement, de la fin des années 1990 au milieu des années 2010, ces entreprises ont servi la diplomatie publique et le soft power américain, favorisant l’influence et l’ouverture des marchés à l’export. Cependant, un tournant s’opère au milieu des années 2010.
Les révélations de l’ancien contractuel de la National Security Agency (NSA) [2], Edward Snowden, ont porté un coup à l’exportation de la puissance américaine, tandis que les limites de la démocratisation par les réseaux sociaux sont apparues après les Printemps arabes (2011). Ces plateformes ont également commencé à être utilisées par des régimes ou partis hostiles aux États-Unis, comme l’a démontré l’ascension politique de Donald Trump. Précédemment, l’administration Obama a décomplexé le recours à l’exploitation des données pour reconfigurer la puissance économique américaine.
L’engagement des géants du numérique dans les conflits armés Jusqu’à l’agression armée du territoire ukrainien par la Russie en 2022, les Gafam restaient discrets voire timorés vis-à-vis du hard power, comme en témoigne leur distance lors des conflits en Syrie ou au Myanmar. La guerre en Ukraine a marqué un changement radical, faisant de ces sociétés des « parties prenantes à part entière de conflits armés », selon Julien Nocetti. Elles fournissent des capacités diverses à l’État ukrainien, notamment le stockage de données stratégiques et souveraines sur des serveurs contrôlés par Microsoft ou Amazon Web Services (AWS).
Elles contribuent également au renseignement cyber sur la menace russe. Des acteurs comme SpaceX, avec son imagerie satellitaire, ou Palantir, permettent aux forces armées ukrainiennes d’exploiter le big data à des fins tactiques et opérationnelles sur le terrain. Julien Nocetti qualifie l’activité des Gafam d’« économie coloniale », une formule qu’il justifie par plusieurs aspects.
Sur le plan immatériel, il s’agit de l’exploitation croissante des données numériques à des fins commerciales et de surveillance, alimentant une reconfiguration de la puissance américaine. Le discours de certains patrons, comme Mark Zuckerberg de Meta, professant la volonté de « connecter le monde », peut rappeler des messages quasi messianiques ou civilisationnels d’anciens empires. Sur le plan matériel, cette dimension coloniale se manifeste dans l’expansion de l’intelligence artificielle.
Les données alimentant les systèmes d’IA sont le plus souvent annotées par des travailleurs exploités dans les pays du Sud (Afrique, Asie du Sud-Est, Amérique latine), constituant un retour à ce qu’on pourrait effectivement catégoriser d’économie néocoloniale. L’influence des Gafam soulève d’importants défis démocratiques et fiscaux. Leur stratégie d’évitement fiscal, notamment en Irlande et au Luxembourg, a fait l’objet de critiques et de procès de la part de la Commission européenne, divisant les États membres de l’Union européenne.
Ces plateformes sont également parties prenantes de plusieurs évolutions majeures de nos sociétés, générant des dépendances accélérées chez les utilisateurs. Elles ont un impact sur la consommation des médias, l’éducation, la vie économique et sociale, ainsi que sur le respect de la vie privée. L’économie de l’attention, qui vise à monétiser le temps des utilisateurs pour générer des revenus publicitaires, est au cœur de leur modèle, leur ayant permis d’acquérir une « puissance tout à fait inédite ».
Les GAFAM agissent comme des outils d’ingérence numérique, fragilisant la démocratie en érodant la confiance (...) Par ailleurs, Julien Nocetti note un « tournant réactionnaire » depuis la campagne électorale américaine de 2024. Certains entrepreneurs et investisseurs majeurs, tels que Peter Thiel ou Elon Musk, sont devenus des acteurs d’une scène politique américaine durcie, donnant la parole à des « idées beaucoup plus réactionnaires, voire d’extrême droite ». Le risque est que ces patrons utilisent la « force de frappe de leur algorithme » pour amplifier leurs positions.
Les Gafam sont en partie responsables de l’expansion et de la viralité de la désinformation numérique, rendant difficile pour les citoyens et les États de la contrer. Elles agissent comme des outils d’ingérence numérique, fragilisant la démocratie en érodant la confiance et en soumettant le vote à des remous. La régulation européenne face à l’agilité des Gafam Face à cette puissance, l’Union européenne tente de bâtir une « puissance normative » à travers des textes comme le Règlement général sur la protection des données (RGPD) en 2018, le Digital Services Act (DSA), le Digital Markets Act (DMA) ou encore l’AI Act (dont la mise en application se poursuit jusqu’au printemps 2027).
Cependant, l’innovation numérique a toujours un temps d’avance sur le temps politique, et les Gafam ont une capacité avérée à anticiper et contrer les régulations par leur puissance financière et leur lobbying. Les États-Unis, notamment sous l’administration Trump, combattent cette volonté européenne de réguler, la présentant comme une forme de censure. Cette « instrumentalisation » vise à conserver les mains libres face à la Chine.
L’Europe, de son côté, peine à faire émerger des entreprises équivalentes aux Gafam, en raison notamment de l’absence d’un marché numérique unifié. Quelques acteurs européens se distinguent néanmoins sur des segments de niche, comme ASML [3], l’acteur néerlandais critique dans la chaîne de valeur des puces, qui est en 2026 la première capitalisation boursière européenne. L’analyse de Julien Nocetti révèle que les Gafam sont bien plus que de simples entreprises technologiques.
Elles sont des acteurs géopolitiques majeurs, instruments de la puissance américaine, mais aussi vecteurs d’une « économie néocoloniale » par l’exploitation des données et du travail dans le Sud global. Leur omniprésence soulève des défis démocratiques fondamentaux, de la désinformation à l’érosion de la confiance dans les institutions, et questionne la capacité des États, notamment européens, à réguler un secteur dont l’innovation dépasse constamment le cadre politique. La régulation, bien que nécessaire, se heurte à l’agilité des Gafam et aux divergences d’intérêts entre puissances. .
Julien Nocetti, « Les Gafam » (Que sais-je ? éd. PUF) . Julien Nocetti, « La Silicon Valley et la guerre : leçons ukrainiennes », Politique étrangère, n°3, 3e trimestre 2026. . Les travaux du Centre Géode (géopolitique de la datasphère) de l’Université Paris 8 : geode.science https://geode.science Copyright Octobre 2026-Nocetti-Verluise/Diploweb.com [1] Cette émission a été enregistrée le 21/09/2026 et radiodiffusée la première fois le 19/10/2026. [2] NDLR : National Security Agency (NSA) : service de renseignement du gouvernement des États-Unis sous la tutelle du Département de la Défense.
La NSA est spécialisée dans la collecte, le traitement et l’analyse de signaux et de données (renseignement d’origine électromagnétique) ainsi que dans la cybersécurité. [3] NDLR : ASML est l’un des leaders mondiaux de la fabrication de machines de photolithographie pour l’industrie des semi-conducteurs. Créé en 1984 et basée à Veldhoven aux Pays-Bas, l’entreprise est cotée sur Euronext et sur le Nasdaq. Elle fait partie de l’indice Euronext 100.
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