Clément Therme est historien des relations internationales, chercheur associé à l’Ifri et à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah). Il est aussi enseignant à Sciences Po et à l’université de Montpellier Paul-Valéry. Son dernier ouvrage, Demain l’Iran, interroge le devenir du régime iranien.
Propos recueillis par Mattéo Charton Clément Therme, Demain l’Iran. L’avenir d’une nation, Cerf, 284 p., 18,9€ Vous ancrez votre réflexion au lendemain de l’année 2026, qui a vu la mort du Guide suprême Ali Khamenei ainsi que la guerre des Quarante Jours contre l’alliance israélo-américaine. Cette séquence consacre-t-elle le basculement définitif de l’Iran vers une dictature militaire et non plus cléricale ?
Les deux entités sont étroitement liées : le destin des gardiens de la révolution dépend de la survie du régime clérical, qui repose lui-même sur leur puissance militaire et leur capacité de répression. Ce qui a changé, c’est le rapport de force entre les différentes composantes du pouvoir, à supposer qu’on puisse véritablement les dissocier. Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême, a lui-même combattu pendant la guerre Iran-Irak.
En période de guerre, ceux qui détiennent les armes pèsent davantage sur les décisions qu’en temps de paix. Aujourd’hui, les diplomates iraniens sont au service des combattants : ils accompagnent les opérations militaires sans détenir la réalité du pouvoir. Les grandes orientations sont fixées par l’État profond, qui privilégie ses échanges avec ses partenaires russe et chinois, considérés comme essentiels à la survie du régime, plutôt qu’avec les chancelleries occidentales.
Le décalage entre ceux que l’on qualifie en Occident de « modérés » et les conservateurs participe d’une stratégie de survie du régime, soucieux de préserver autant que possible ses fondements idéologiques khomeynistes. Ce fonctionnement n’est pas nouveau : la guerre accentue des dynamiques déjà à l’œuvre sous la génération dirigeante de ce que j’appelle, dans mon livre, la « deuxième République islamique » (1989-2026). Reste à savoir si la « troisième République islamique », ouverte le 28 février, se distinguera véritablement des deux modèles précédents.
On constate assurément l’énorme résilience du régime. Est-ce que les plus hautes autorités, comme Mojtaba Khamenei, qui n’apparaît que très peu dans les médias, peuvent survivre à cette vacance visible du pouvoir en Iran ? Le régime a survécu, mais il sort de cette guerre profondément affaibli.
Son intransigeance accrue ne doit pas être confondue avec une consolidation de son pouvoir : ce serait une erreur d’analyse. Sa fragilité tient notamment à son incapacité à exporter suffisamment de pétrole pour assurer, à moyen terme, la viabilité financière du système politique. La crise actuelle se caractérise par la conjonction de deux phénomènes.
Le premier est l’émergence d’un nouveau mode de gouvernement, marqué par l’absence du Guide suprême de la scène publique, alors que son prédécesseur s’exprimait régulièrement. L’ayatollah Mojtaba Khamenei semble ainsi adopter une posture évoquant celle de l’« imam caché ». La pérennité de ce modèle reste incertaine : les différentes factions du pouvoir accepteront-elles durablement de s’en accommoder ?
Le second phénomène est l’asphyxie financière provoquée par les restrictions pesant sur les exportations pétrolières. Dans certains médias iraniens, la crise est ainsi comparée moins à la guerre Iran-Irak des années 1980 qu’à l’occupation du pays pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Iran traverse donc une situation sans précédent depuis la révolution de 1979.
« Son intransigeance accrue ne doit pas être confondue avec une consolidation de son pouvoir : ce serait une erreur d’analyse. » Et malgré tous ces problèmes extérieurs et même internes, est-ce que le président Pezeshkian a encore une marge de manœuvre pour incarner la transformation de la République ? Il a précisément été choisi parce qu’il ne représentait aucune menace pour les instances suprêmes du régime : son poids politique était faible dès le départ. Avant d’être « élu », il avait été autorisé à se présenter dans le cadre d’une sélection étroitement contrôlée par le pouvoir. Le Guide savait que les électeurs qui participent encore au scrutin, désormais moins de la moitié du corps électoral, chercheraient à choisir le candidat le moins intransigeant.
C’est la logique du « moindre mal ». Il n’a jamais disposé d’une véritable marge de manœuvre, et il n’a jamais été question de lui en accorder une. La marginalisation de Javad Zarif, l’ancien ministre des Affaires étrangères qui avait négocié l’accord sur le nucléaire, dès le début de son mandat, l’a bien montré.
La figure du « modéré » est ainsi instrumentalisée par un système dont les conservateurs conservent la maîtrise. Cette configuration bloque, pour l’instant, toute perspective de changement de l’intérieur. Le président aurait pu incarner une telle évolution, mais l’illusion réformiste n’a rien de nouveau en République islamique.
Là encore, la situation actuelle accentue des dynamiques anciennes. Le décalage se retrouve dans la conduite de la politique étrangère : tandis que les diplomates iraniens négocient à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, les gardiens de la révolution lancent des missiles et des drones contre des navires commerciaux dans le golfe Persique, sans que le président en soit nécessairement informé. Selon une formule souvent employée, la main gauche de la République islamique ignore ce que fait la main droite.
« Selon une formule souvent employée, la main gauche de la République islamique ignore ce que fait la main droite. » Vous illustrez nettement dans votre ouvrage le paradoxe iranien, qui plonge le pays entre deux nécessités pourtant inconciliables : l’ouverture économique d’une part et la fermeture politique extrême d’autre part. Le régime reste donc prisonnier de sa logique idéologique et sécuritaire. Aucun signe tangible ne laisse aujourd’hui entrevoir une ouverture ; la dynamique dominante demeure celle de l’intransigeance et de la confrontation. La répression d’une extrême violence, notamment lors des massacres de janvier 2026, témoigne de la prééminence de l’appareil idéologique et sécuritaire.
Le peu de crédit dont le président Pezeshkian pouvait bénéficier en succédant à un ultraconservateur s’est dissipé dès lors qu’il a cautionné cette répression. Il ne dispose donc pas de l’assise politique nécessaire pour infléchir les orientations idéologiques de la République islamique. Renoncer à l’antiaméricanisme, l’un des piliers du régime, pour tenter d’améliorer les conditions de vie de la population pourrait également fragiliser la loyauté des composantes les plus idéologues des forces de sécurité.
Après les lourdes pertes subies dans la confrontation avec les États-Unis et Israël, certains pourraient percevoir un tel tournant comme un désaveu des sacrifices consentis. Dans ce contexte de guerre, défendre un compromis, même temporaire, avec l’ennemi devient politiquement plus difficile. La logique qui prévaut reste donc celle de la surenchère à l’extérieur et d’une répression accrue à l’intérieur.
Et même vis-à-vis de ses partenaires régionaux, l’Iran aujourd’hui, n’est-il pas au bout, finalement, de sa profondeur stratégique ? À l’intérieur du pays, le soutien au régime serait de l’ordre de 10 à 15 % de la population, tandis que le ralliement en période de conflit ne dépasserait pas 30 %. Autrement dit, même face à un ennemi extérieur, l’adhésion au discours de la République islamique resterait minoritaire.
À l’extérieur, la situation est différente : des milices afghanes, pakistanaises et irakiennes sont désormais prêtes à épauler l’appareil sécuritaire sur le territoire iranien. Confrontés à des difficultés de recrutement au sein de la population, les services de renseignement, la police et les forces armées ont recours à des supplétifs étrangers, ainsi que, de plus en plus, à des mineurs. Depuis le début de l’année 2026, ces forces supplétives ne servent donc plus seulement les ambitions régionales de la République islamique : elles participent aussi au maintien de l’ordre et à la répression à l’intérieur du pays.
La projection idéologique de la République islamique en Irak, en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen, ainsi que les réseaux qu’elle y a constitués, servent donc désormais aussi la répression à l’intérieur de l’Iran. Parmi les hypothèses que vous évoquez, les scénarios pour le futur du régime, vous évoquez aussi une recomposition politique qui pourrait être négociée par les élites. Si jamais cela devait arriver, vous la voyez sous quelle forme ?
Plusieurs scénarios sont envisageables, dont celui d’une fracture interne. La conjugaison des pressions militaires et de la guerre économique pourrait faire émerger des dissensions au sein des cercles dirigeants de la République islamique, moins sur l’objectif de survie du régime que sur les moyens de l’assurer. À l’automne 2026, les partisans de la négociation et d’un accord ne maîtrisent toutefois pas la prise de décision : le pouvoir reste entre les mains de ceux qui privilégient une confrontation tous azimuts.
Mais, compte tenu du décalage entre les ambitions idéologiques de la République islamique et ses moyens, il est possible qu’à un moment donné un ajustement soit nécessaire, et que l’on ait alors à nouveau recours à la stratégie défendue par le groupe des « modérés ». On ne peut rien exclure : la République islamique a montré à plusieurs reprises qu’elle savait faire preuve de souplesse idéologique pour assurer sa survie. Sans être le plus probable, ce scénario reste envisageable.
Il consisterait à donner des gages de changement pour préserver l’essentiel : le pouvoir. Une telle évolution me paraît toutefois plus plausible avec une administration démocrate aux États-Unis. Personne ne peut prédire l’avenir, mais on peut explorer les possibles : c’est précisément l’ambition de ce livre, Demain l’Iran.
« Personne ne peut prédire l’avenir, mais on peut explorer les possibles. » Vous mettez aussi en évidence l’usure démographique à laquelle le régime pourrait faire face. Deux éléments entrent en jeu. D’abord, le vieillissement accéléré de la population.
Ensuite, une guerre dans laquelle le pays est engagé depuis plusieurs mois et qui risque de se prolonger jusqu’à la fin de l’administration Trump, en janvier 2029. Dans ce contexte, les familles iraniennes peinent à se projeter dans l’avenir. Or, l’incertitude et le pessimisme peuvent conduire à renoncer à avoir des enfants ou à reporter une naissance.
La crise économique et la guerre pourraient ainsi accentuer encore la baisse de la natalité. En Iran, elle constitue une réalité immédiate, qui aggrave les difficultés économiques et sociales. Le recul des naissances risque donc de se poursuivre, tandis que le chômage accentue la précarité des familles.
Ces défis sociaux, économiques, démographiques et sécuritaires pourraient inciter la République islamique à entretenir un certain niveau de confrontation avec l’extérieur, afin de justifier la répression intérieure et de préserver son pouvoir par la violence. Avec des dynamiques régionales que le régime surveille ? Dans un contexte d’affaiblissement de la République islamique, le rejet du pouvoir central est encore plus marqué dans les régions périphériques.
Aujourd’hui, le régime recourt jusque dans les grandes villes à des moyens militaires pour réprimer la contestation, faisant des milliers de morts. Cette violence s’exerce depuis longtemps dans les périphéries, qui servent de laboratoires à des méthodes de répression ensuite déployées dans les grands centres urbains. La répression est particulièrement intense dans ces régions, où vivent notamment des populations kurdes et baloutches présentes de part et d’autre des frontières.
En période de contestation intérieure et de guerre avec l’extérieur, elles font l’objet d’une surveillance accrue, le régime les percevant comme des foyers potentiels de déstabilisation. Au Sistan-Baloutchistan, la multiplication récente des attaques et la coordination accrue entre groupes armés baloutches ajoutent ainsi un front intérieur aux pressions extérieures. Téhéran attribue cette recrudescence à des manœuvres américaines et israéliennes, mais elle s’enracine aussi dans la pauvreté, les discriminations et une répression ancienne.
La confrontation militaire avec les États-Unis et Israël se concentre toutefois sur la partie occidentale du pays, notamment sur ses installations militaires. C’est dans ce contexte que l’administration américaine a brièvement envisagé, pendant les deux semaines suivant le 28 février, de s’appuyer sur les forces kurdes iraniennes. Il existe ainsi une interaction entre la perception obsidionale du régime, qui soupçonne les périphéries de servir de relais aux puissances étrangères, et la volonté américaine d’exploiter les vulnérabilités internes de la République islamique.
Quelle place prend le régime dans le conflit actuel au Moyen-Orient ? La République islamique est un acteur central de cette confrontation, avec une priorité : sa survie. Mon analyse est qu’elle privilégie une escalade horizontale, en élargissant les foyers de tension pour accroître le coût régional et économique de la pression américaine.
La Chine et la Russie ont-elles soutenu le régime durant l’intervention américaine ? Oui, mais sans lui offrir de garantie de protection. Selon les évaluations du renseignement américain, leur soutien comprend notamment des images satellitaires et des composants d’armement.
Ce soutien demeure toutefois distinct d’un engagement militaire direct. Les miliciens houthis obéissent-ils pleinement au régime ? Est-ce l’Iran qui cherche à déstabiliser les cours du pétrole ?
Les Houthis sont des partenaires de Téhéran qui conservent leur propre agenda yéménite. Leurs attaques convergent avec la stratégie iranienne de pression sur les infrastructures énergétiques et les routes commerciales. Cette convergence ne permet cependant pas d’attribuer chaque opération à un ordre iranien.
Quel est l’état aujourd’hui de la mobilisation populaire ? La répression et les exécutions réduisent fortement les possibilités de mobilisation ouverte. Il faut cependant éviter de confondre ce silence imposé avec une adhésion au régime ou un ralliement derrière le drapeau de la République islamique : la capacité à manifester ne mesure pas, à elle seule, la profondeur du mécontentement.
Un mot sur Cécile Kohler et Jacques Paris ainsi que les relations entre la France et l’Iran ? Leur retour en France, le 8 avril 2026, est avant tout un immense soulagement humain. Leur détention arbitraire a profondément marqué la relation bilatérale.
Celle-ci reste tendue, comme l’illustrent les convocations réciproques d’ambassadeurs début octobre, après les accusations iraniennes sur la répression des manifestations lycéennes en France. Téhéran instrumentalise ainsi les droits humains pour discréditer les critiques françaises, tout en réprimant les aspirations de sa propre jeunesse.