Depuis le début du conflit, combien la France a-t-elle donné à l’Ukraine ? Impossible de le savoir précisément. Selon ce que l’on compte — aide promise ou versée, militaire ou civile —, le montant varie de 6,5 à 26 milliards d’euros.

Revue de détail. Le débat français sur l’aide à l’Ukraine s’écharpe sur des chiffres pour lesquels personne n’est d’accord. Impossible de vraiment savoir combien la France a versé : cela varie en fonction de ce qui est comptabilisé.

Et la fourchette est très large, puisqu’elle va de 6,5 à 26 milliards d’euros. Le gouvernement avance un montant ; l’Institut de Kiel, qui suit les aides européennes et est reconnu pour son sérieux, en publie un autre. Les commentateurs en additionnent un troisième.

Certains montants sont publics, mais le périmètre exact est très difficile à déterminer. Au moins quatre chiffres peuvent être avancés : aucun n’est faux, mais aucun n’est complètement vrai. Les deux premiers sont français et ne portent que sur le volet militaire ; les deux suivants sont allemands et incluent le civil.

Au moins quatre chiffres peuvent être avancés : aucun n’est faux, mais aucun n’est complètement vrai. Montant Ce qu’il mesure Source 6,5 Md€ Soutien militaire cumulé au 31 décembre 2025, contribution à la Facilité européenne pour la paix comprise Rapport au Parlement sur les exportations d’armement, août 2026 8,6 Md€ Total au 31 décembre 2024 : 5,9 de soutien militaire direct, 0,4 de fonds bilatéral, 2,3 de Facilité européenne pour la paix Rapport au Parlement, édition de septembre 2025 7,9 Md€ Aide bilatérale allouée, dont 6,2 militaires, 0,9 humanitaires et 0,8 financiers Ukraine Support Tracker, Institut de Kiel 26,2 Md€ Le précédent, augmenté de 18,3 Md€ de quote-part française dans l’aide passée par l’Union Même base, série « aide multilatérale imputée » Le chiffre officiel français Il n’existe pas de rapport parlementaire français consacré au soutien à l’Ukraine. Le chiffrage est logé dans un chapitre du rapport annuel au Parlement sur les exportations d’armement, et le détail des matériels livrés n’est transmis qu’aux commissions de la défense des deux assemblées.

Le gouvernement assume ce choix de non-transparence, au motif qu’une publication en temps réel renseignerait Moscou sur l’état des stocks français. Il est vrai que, sur ce sujet, la non-publicité des aides et des armements donnés est une nécessité pour garantir la sécurité de l’Ukraine et des armées françaises. Les annonces présidentielles sont souvent des plafonds — « jusqu’à trois milliards » — présentés ensuite comme des montants acquis.

Un problème de comptabilité se pose notamment pour le matériel fourni. Si la France donne à l’Ukraine un VAB des années 1990, à combien le valoriser pour l’intégrer au montant de l’aide fournie ? À son prix d’achat initial ?

Au prix qu’il faudra débourser pour acheter son remplaçant — je cède un VAB, je dois donc acheter un Griffon pour le remplacer, je compte cela au prix du Griffon ? Ou bien, comme pour un véhicule de particulier, à son prix initial moins une décote Argus d’utilisation ? Ces trois modes de calcul ont tous leur justification.

Aucun n’est faux. Mais, selon le mode choisi, le montant final de l’aide sera différent. La France dispose d’un seul document officiel qui expose la méthode de valorisation : le rapport d’information de l’Assemblée nationale, qui date de novembre 2023.

C’était il y a déjà trois ans, soit une éternité à l’échelle de cette guerre. Dans ce rapport, la France retient le coût budgétaire de remplacement : un VAB cédé est valorisé au prix du Griffon qui le remplacera. Le gouvernement écarte explicitement la valeur d’acquisition, « sans signification des années plus tard », et la valeur comptable, jugée arbitraire et variable d’un pays à l’autre.

Ce chiffre ne mesure pas une dépense de l’exercice, mais une dépense future, étalée jusqu’en 2027 au moins. Le rapport de 2026 le concède : les 940 millions d’euros de 2025 ne sont pas comparables à des coûts de remplacement, puisqu’un VAB reconditionné n’est pas un Griffon neuf. C’est donc bien de l’aide à l’Ukraine, mais la France aurait fini par se séparer de ses VAB et par acheter des Griffons : ce n’est pas une dépense faite spécifiquement pour l’Ukraine, puisqu’elle aurait été engagée de toute façon, même sans la guerre, l’armée renouvelant son matériel.

Il y a donc ici une distinction de plus : aide à l’Ukraine n’est pas dépense engendrée spécifiquement pour l’Ukraine. Aide à l’Ukraine n’est pas dépense engendrée spécifiquement pour l’Ukraine. La ventilation de l’aide n’a été publiée qu’une fois.

Fin 2023, le même rapport donnait 3,2 milliards d’euros bruts, répartis entre 1,7 milliard de cessions d’armements, 300 millions de formation, 200 millions de fonds spécial et 1 milliard de contribution à la Facilité européenne pour la paix. Il précisait que ce coût brut serait diminué d’environ 500 millions d’euros de remboursements européens. Le rapport au Parlement de 2025 affiche 8,6 milliards d’euros cumulés fin 2024, mais celui de 2026 affiche 6,5 milliards cumulés fin 2025.

Où sont passés les deux milliards d’euros en un an ? Le périmètre de calcul n’est probablement pas le même, mais cela n’est pas expliqué dans les rapports. On le voit, même avec les rapports officiels, il est très difficile de compter combien la France a donné.

Année Aide militaire Origine du chiffre 2022 1,7 Md€ Emmanuel Macron, février 2024 2023 2,1 Md€ Emmanuel Macron, février 2024 2024 environ 3 Md€ Sébastien Lecornu au Sénat, octobre 2024, dont 300 M€ issus des avoirs russes 2025 940 M€ Matériels livrés, rapport au Parlement 2026 L’Institut de Kiel : une autre méthode de calcul L’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel recense les aides à l’Ukraine à partir des annonces publiques. C’est donc un autre mode de calcul, puisqu’une annonce n’aboutit pas nécessairement à une dépense effectivement réalisée. Il compte également le matériel fourni à son prix de marché, en opérant une dévalorisation en fonction de l’inflation.

Selon ce mode de suivi, la France a donné 7,9 milliards d’euros d’aide, soit 0,3 % de son PIB. C’est très loin derrière le Danemark (3,49 %) et la Norvège (2,83 %). L’Allemagne et le Royaume-Uni sont au même niveau (0,86 %).

Mais l’Institut de Kiel ne compte pas la formation des militaires ukrainiens, que Paris inclut dans son total. Là aussi, on voit que le périmètre est différent selon les façons de comptabiliser. Quant à la Facilité européenne pour la paix, Kiel la range dans « Institutions européennes », alors que Paris la compte dans la sienne.

Encore une question de périmètre et d’assiette. Le problème de l’argent qui passe par Bruxelles Une autre difficulté dans la comptabilisation tient à ce qu’une partie de l’argent passe par Bruxelles avant d’aller en Ukraine. Mais cette somme est donnée par les pays membres.

Elle devient donc difficile à flécher pour en attribuer la source. La Facilité européenne pour la paix rembourse les États membres qui cèdent du matériel. Mais, là aussi, la nature même du matériel change d’un pays à l’autre.

La France a donné du matériel complexe, comme les canons Caesar, quand d’autres États, notamment en Europe de l’Est, ont vidé leurs stocks de matériel qui dataient de l’époque soviétique. Difficile, donc, de le valoriser d’un point de vue financier, et donc de savoir précisément comment rembourser les États. Comment compter l’aide humanitaire ?

Cela, c’est le débat sur le volet militaire. Mais il existe un autre type de contribution : le volet civil et humanitaire. En mai 2024, l’aide civile française atteignait 2,2 milliards d’euros.

S’y ajoutent 400 millions d’euros de prêts garantis via l’Agence française de développement. L’autre difficulté comptable est de distinguer les dons et les prêts, sachant que certains prêts ne seront pas remboursés. Comment compter, aussi, l’aide aux réfugiés, la scolarisation des enfants ukrainiens, les aides sociales ?

Comment valoriser un matériel donné quand celui-ci date des années 1990 ou 2000 ? Et puis il y a les données qui ne sont pas publiques, parce qu’il s’agit d’un sujet sensible et que l’on ne souhaite pas que la Russie connaisse le montant des aides et le type de matériel fourni. Un « secret de guerre » tout à fait compréhensible.

Impossible, donc, de dire précisément combien la France a donné à l’Ukraine depuis février 2022. On le voit, on peut arriver à des chiffres très différents, et la différence des assiettes retenues peut tout à fait se justifier. Si l’on prend le chiffre le plus haut, soit 26 milliards d’euros sur quatre ans (2022-2025), cela fait 6,5 milliards par an.

À titre de comparaison, le secteur « Écologie et développement durable » du budget français en 2025, c’est 25 milliards d’euros de dépenses annuelles. Tout comme la sécurité (police et gendarmerie). Autrement dit, l’aide à l’Ukraine compte peu dans le budget général de la France.

On peut supprimer l’aide à l’Ukraine pour faire des économies. Mais, vu la faiblesse du montant, cela ne changera pas grand-chose au budget de l’État. Le budget total de l’État, en 2026, c’est 750 milliards d’euros.

L’aide à l’Ukraine, en prenant la fourchette haute de 6 milliards d’euros par an, en représente donc 0,8 %. L’Éducation nationale, c’est 89 milliards d’euros de dépenses en 2026. Le remboursement de la dette, c’est 63 milliards en 2026 : là encore, en prenant la fourchette haute, l’aide à l’Ukraine représente 9,6 % du montant annuel de la dette.

Une somme non négligeable, mais qui n’est pas non plus un magot immense. Le réarmement général des États ne se jouera pas sur cette ligne budgétaire. On le voit, définir précisément le montant de l’aide apportée à l’Ukraine est quasiment impossible.

Mais dire que cette aide permettrait de régler le problème des finances françaises est faux. Dire que cette aide permettrait de régler le problème des finances françaises est faux. Sources principales Assemblée nationale, rapport d’information no 1840 sur le soutien militaire à l’Ukraine, 8 novembre 2023 (seule ventilation complète publiée et seul exposé de la méthode de valorisation) ; ministère des Armées, rapports au Parlement 2024, 2025 et 2026 sur les exportations d’armement, chapitre « Mesures en faveur de l’Ukraine » ; liste des équipements livrés à l’Ukraine, ministère des Armées, 4 mars 2024 ; Sénat, rapport d’information no 513 sur le financement des déploiements opérationnels, 8 avril 2026 ; Sénat, rapport no 12 sur les engagements financiers extrabudgétaires de l’Union européenne, 8 octobre 2025 ; Institut de Kiel, Ukraine Support Tracker, documentation de méthode et note de recherche de juin 2024 ; Cour des comptes, audit flash sur l’accueil et la prise en charge des réfugiés d’Ukraine en 2022, février 2023 ; Conseil de l’Union européenne et Commission européenne, pages consacrées à la Facilité européenne pour la paix et au soutien à l’Ukraine.