Analyses / Observatoire du multilatéralisme et du futur de la coopération internationale 16 octobre 2026 Un nouveau Secrétaire général de l’ONU : pour quoi faire ? Un nouveau Secrétaire général de l’ONU : pour quoi faire ? 7 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Jean-Christophe Bas Directeur de l’Observatoire du multilatéralisme et du futur de la coopération internationale de l’IRIS, enseignant à IRIS Sup’ Dans les prochaines semaines, un – ou une – nouveau Secrétaire général de l’ONU sera nommé dans une atmosphère de résignation, voire de crise concernant l’avenir de l’Institution.
Au-delà des Nations unies, c’est toute l’architecture du multilatéralisme et de la coopération internationale mise en place depuis 1945 en vue d’assurer la paix, le développement et le respect des droits humains qui est sérieusement remise en cause par trois menaces distinctes. La première bien sûr, est le retour de la force, le mépris des règles du droit international, la loi du plus fort dans les relations entre États, exercée notamment par plusieurs membres du Conseil de sécurité des Nations unies, qui devraient pourtant être les garants du système. Les violations du principe fondamental d’intégrité territoriale des États et le recours à la force en Ukraine, à Gaza, au Venezuela, en Iran, sont l’illustration de cette brutalisation des relations internationales.
Même si elles révèlent, par leur enlisement, l’impuissance de la puissance. La seconde menace est d’une tout autre nature, plus ancienne, qui mine la confiance et l’adhésion aux institutions internationales traditionnelles et qui résulte de la montée en puissance du « Sud global » dans les relations internationales : c’est celle de leur manque de légitimité et de représentativité. Imaginées et créées au lendemain de la deuxième guerre mondiale dans un monde dominé par la pensée occidentale, l’ONU et les institutions de Breton Woods – Banque mondiale et FMI – ont un mode de gouvernance et le plus souvent un agenda qui laissent peu de place au « reste » du monde qui les conteste désormais.
Il s’agit pour les BRICS de créer un « monde post-occidental », caractérisé par son caractère multipolaire et les solidarités Sud-Sud. Il est révélateur à ce sujet de constater que le Président Xi, en voyage officiel à Washington en septembre dernier, n’a pas jugé utile de faire le déplacement jusqu’à New York pour s’exprimer devant l’Assemblée générale des Nations unies qui se tenait au même moment. La troisième menace vise le manque d’efficacité du fonctionnement des institutions internationales, particulièrement au regard de la complexité des défis globaux auxquels nous sommes confrontés.
Le système westphalien qui prévaut, fondé sur l’État-nation comme acteur principal et suprême de la scène internationale, n’est à l’évidence plus adapté pour établir une gouvernance globale de l’IA et faire face à un monde confronté à la déferlante du numérique et le réchauffement climatique. L’établissement de nouveaux modes de fonctionnement et de décision associant les entreprises, la société civile, le monde de la recherche et des sciences, est devenu urgent. Il faut saluer à ce titre la France qui, en tant que Présidente, a pris l’initiative d’inviter Sam Altman et Dario Amodei, patrons d’OpenAI et d’Anthropic à intervenir le 23 septembre 2026 lors d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies.
L’objectif de cette réunion était de mesurer l’échelle des risques des agents IA et de discuter de la nécessité d’une coordination mondiale. Altman et Amodei ont formulé devant le Conseil de sécurité plusieurs requêtes et pistes concrètes pour encadrer les modèles d’IA de pointe, avec notamment l’adoption de normes internationales communes, de protocoles d’alerte et de transparence et des interdictions ciblées et mondiales, suggérant notamment d’interdire purement et simplement l’utilisation de l’IA pour la conception ou la fabrication d’armes biologiques. Même si les États-Unis ont opposé un non catégorique à toute idée de supervision ou de régulation contraignante, ce type de dialogue au sein de l’instance suprême de l’ONU entre gouvernements et acteurs privés constitue une innovation notable qui va dans la bonne direction.
Tout comme le Fashion Pact, lancé au moment du sommet du G7 à Biarritz, une coalition d’une trentaine des plus grandes marques de la mode et du vêtement – comprenant notamment Kering, Ralph Lauren, H&M, Armani – qui se sont regroupées et s’engagent à utiliser cent pour cent d’énergies renouvelables d’ici à 2030 et atteindre l’objectif zéro émission carbone à l’horizon 2050. Quand on sait que la mode est le deuxième secteur industriel le plus polluant au monde et que sa production crée plus de gaz à effet de serre que le cumul des transports aériens et maritimes, on mesure combien les coalitions public-privé peuvent devenir déterminantes dans la mise en oeuvre des engagements internationaux face à l’inertie des processus intergouvernementaux traditionnels. On peut même imaginer à terme une redéfinition des rôles : les acteurs privés, le monde de la recherche, les ONG devront être pleinement associés aux organisations internationales dans l’établissement de la connaissance et l’expertise, mais aussi la fixation des objectifs et des normes quantifiés à atteindre, et à leur phase de mise en oeuvre.
Il s’agit d’une nouvelle approche, de co-construction qui favorise l’établissement de consensus et l’appropriation par l’ensemble des acteurs. Pour faire face à ces trois menaces, comment agir ? À l’évidence, la seconde et la troisième menace peuvent être traitées si une volonté sincère d’aboutir de l’ensemble des parties, tant publiques que privées, des dirigeants du monde occidental et du Sud global, parvient à se mobiliser.
Il en va de l’intérêt de tous. Le nouveau secrétaire général de l’ONU pourrait dans les semaines qui suivent sa nomination appeler à la tenue d’une grande « conférence de la refondation », dans l’esprit de la conférence de San Francisco au printemps 1945 qui avait abouti à la rédaction et l’adoption à l’unanimité des cinquante États présents de la Charte des Nations unies. Un immense chantier qui, s’il est mené avec leadership et dans un esprit de dialogue inclusif avec des objectifs bien précis, peut ramener la communauté internationale sous la même tente, et servir de levier pour agir sur les États partisans du retour de la force et de la puissance, la première menace énoncée plus haut.
La France peut jouer un rôle déterminant, comme elle l’a fait avec succès ces dernières années, notamment avec l’initiative franco-mexicaine exigeant des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies de renoncer volontairement à l’usage de leur droit de veto en cas d’atrocités de masse, génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre à grande échelle. Depuis le 26 avril 2022, l’Assemblée générale des Nations unies impose un débat obligatoire dans les 10 jours ouvrables suivant l’utilisation du droit de veto par un membre permanent du Conseil de sécurité. De même, la France a co-parrainé avec le Togo et l’Union africaine la résolution adoptée en septembre dernier recommandant l’abandon progressif de la projection de Mercator au profit de la projection cartographique Equal Earth, donnant une représentation du monde plus fidèle à la réalité du monde.
Cela montre bien que des avancées sont possibles et que le moment est venu pour cette conférence de la refondation, comme le montre le Sommet des partenaires pour le multilatéralisme ( P4M) qui s’est tenu à New York en septembre dernier en marge de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies à l’initiative de l’Union européenne et de pays aussi variés que l’Australie, le Brésil, le Canada, l’Inde et le Kenya. Dans un monde de plus en plus fracturé, un fort attachement à la coopération subsiste sur l’ensemble des continents, des régions et des traditions politiques. Si cette conférence de la refondation parvient à établir de nouveaux modes de fonctionnement justes, équitables et efficaces, elle pourra ramener les pays partisans du recours à la force et la puissance à un esprit de coopération, plutôt que de poursuivre une course éperdue à la domination qui conduit l’humanité au bord du précipice.
Les grandes puissances sont bien parvenues à s’entendre dans les années 60, face au péril de l’anéantissement nucléaire en adoptant sous l’égide de l’ONU en 1968 le salutaire Traité de non-prolifération (TNP). Pourquoi ne serait-il pas possible d’adopter aujourd’hui une réglementation mondiale de l’Intelligence artificielle, nouvelle menace existentielle ? Si les États-Unis et la Russie avaient utilisé les centaines de milliards engloutis en Ukraine, Gaza et Iran – avec les résultats calamiteux que l’on sait – pour financer la lutte contre la pauvreté, le réchauffement climatique ou l’éducation pour tous, ils seraient devenus les pays les plus acclamés de la planète.
Les États-Unis se sont honorés au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale en créant une ébauche de justice pénale internationale avec le tribunal de Nuremberg, alors même qu’ils rejettent aujourd’hui l’existence de la cour pénale internationale. L’Europe doit comprendre que même après le départ de Trump, on ne reviendra pas à une alliance transatlantique forte et sereine. « You can’t put the genie back in the bottle », pour reprendre l’expression consacrée.
Tout en maintenant la meilleure relation possible avec les États-Unis, l’Europe doit désormais et très rapidement s’affirmer comme une puissance majeure d’équilibre et donner corps à la vision du Premier ministre Mark Carney de création d’alliances de puissances moyennes, associant les pays de la coalition des volontaires et des pays du sud déterminés à rétablir les règles de coopération et du droit international, seules garantes de paix et de développement. Ce soutien et cette détermination seront indispensables au nouveau Secrétaire général des Nations unies et à la survie de l’institution. Équilibres internationaux et mondialisation