Selon Jean-Robert Raviot, professeur de civilisation russe contemporaine à l’université Paris-Nanterre, les réactions après l’accord sur le diesel annoncé par Trump révèle une fois encore les limites de l’expertise occidentale dominante sur la Russie. Enfermée dans des cadres hérités de la guerre froide, cette expertise peine à penser les recompositions de l’ordre mondial. Les réactions à l’accord russo-américain sur le diesel annoncé par Trump (à supposer qu’il se confirme, car les déclarations de ce président appellent à la prudence) jettent une fois encore un coup de projecteur sur les limites intellectuelles de l’expertise occidentale dominante sur la Russie.
Enfermée dans des cadres d’analyse obsolètes, prisonnière de réflexes idéologiques conditionnés et campée sur une posture de suffisance moralisatrice, cette expertise continue de lire les transformations du monde à travers le prisme d’une téléologie libérale qui tient davantage du dogme que de l’analyse. « Une fois de plus, l’Occident refuse de sortir de la guerre froide. » Après avoir annoncé à plusieurs reprises l’effondrement imminent de l’économie russe sous l’effet de la guerre et des sanctions, elle peine à rendre compte des dynamiques économiques, politiques et sociales à l’œuvre en Russie. Plus fondamentalement, elle demeure incapable de penser la guerre en Ukraine autrement que comme le produit de l’irrationalité des dirigeants russes, de leur supposée pathologie impériale ou de calculs de puissance déconnectés des transformations du système international.
Lorsque les faits résistent à ces grilles de lecture, l’analyse cède la place à la spéculation, voire à des théories complotistes sur une entente secrète entre les présidents russe et américain. Comme si toute convergence ponctuelle d’intérêts devait nécessairement dissimuler une connivence, au lieu de relever de rapports de force, de transactions et de recompositions géopolitiques. The White House Un déficit de pensée stratégique Le problème tient donc moins à des erreurs de prévision isolées qu’à un déficit de pensée stratégique et de cadre conceptuel.
Comment comprendre les relations russo-américaines, la guerre contre l’Iran, la tragédie de Gaza, les fractures croissantes au sein de l’Union européenne et les tensions politiques qui traversent les États-Unis sans les inscrire dans une analyse d’ensemble des transformations de l’ordre mondial ? Ces phénomènes ne sont ni identiques ni nécessairement commandés par une logique unique. Ils sont néanmoins interdépendants, en ce qu’ils révèlent les contradictions d’un ordre international en recomposition, les limites des capacités occidentales à en maîtriser les évolutions et la difficulté croissante à maintenir les catégories d’analyse héritées de l’après-guerre.
« La disparition de l’URSS a conforté la conviction que l’histoire suivrait désormais une trajectoire univoque : celle de la convergence vers le modèle libéral occidental. » Cette incapacité tient certes à l’inertie des bureaucraties académiques et des milieux de l’expertise, mais surtout à un conservatisme cognitif qui pousse à refuser obstinément toute remise en question véritable (au-delà de concessions purement rhétoriques) des présupposés intellectuels et stratégiques qui structurent la pensée occidentale depuis 1945, et que la fin de la guerre froide n’a nullement suffi à dissiper. Car, loin d’avoir favorisé un renouvellement des approches, la disparition de l’URSS a conforté la conviction que l’histoire suivrait désormais une trajectoire univoque : celle de la convergence vers le modèle libéral occidental. Cette illusion a durablement entravé la capacité à penser l’autonomie des trajectoires politiques, la pluralité des rationalités stratégiques et l’émergence de rapports de puissance irréductibles aux catégories de la démocratie libérale et de l’autoritarisme.
Penser le monde autrement Une fois de plus, l’Occident refuse de sortir de la guerre froide. Il continue de projeter sur le monde contemporain les catégories d’un affrontement qu’il sait révolu, mais dont il n’a jamais été capable de déconstruire les cadres intellectuels et institutionnels. Tant que cette matrice restera aussi prégnante, les évolutions du monde seront moins analysées pour ce qu’elles sont que ramenées à ce que les grilles de lecture dominantes permettent d’en voir, ou autorisent à en voir.
Ce n’est pas seulement la compréhension de la Russie qui s’en trouve affectée : c’est la capacité même de l’Occident à penser les recompositions du monde autrement que comme des anomalies, des menaces ou des déviations par rapport à sa propre trajectoire historique.