Les 8 et 9 octobre, le commissaire Maroš Šefčovič négocie à Pékin : trêve commerciale ou coup d’envoi d’une guerre entre les deux blocs ? Bruxelles affiche enfin sa fermeté pour écarter un « China Shock 2.0 », au risque, toutefois, de se nuire à elle-même. Par Cedric Gemehl.
Article paru dans Gavekal. Traduction de Conflits L’heure de vérité approche pour l’Union européenne et la Chine. Le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, se rendra à Pékin les 8 et 9 octobre pour des négociations commerciales décisives avec le ministre chinois du Commerce, Wang Wentao.
Ces discussions pourraient encore déboucher sur une trêve, mais elles marqueront plus probablement le coup d’envoi d’une véritable guerre commerciale entre les deux blocs. La patience de l’UE s’amenuise. « Les exportations chinoises vers l’UE ne cessent d’augmenter, tandis que notre part de marché en Chine ne cesse de diminuer », a averti M. Šefčovič, soulignant un déficit commercial avec la Chine qui a doublé pour atteindre 2 % du PIB de l’UE au cours des six dernières années.
« Cette tendance n’est pas tenable, et le statu quo n’est pas une option. » En juin dernier, M. Šefčovič avait fixé à octobre la date butoir à laquelle la Chine devait présenter des « résultats tangibles » en matière de rééquilibrage des échanges bilatéraux. Si les progrès ne sont pas satisfaisants, l’UE a clairement indiqué qu’elle était prête à se montrer plus ferme dans sa politique de défense commerciale. « Les exportations chinoises vers l’UE ne cessent d’augmenter, tandis que notre part de marché en Chine ne cesse de diminuer.
Le statu quo n’est pas une option. » — Maroš Šefčovič, commissaire européen au Commerce La liste de souhaits de la Commission européenne est ambitieuse. Elle souhaiterait, selon certaines sources, que la Chine accepte des restrictions volontaires à l’exportation, rende les licences relatives aux terres rares plus prévisibles, réduise les surcapacités industrielles et accorde un meilleur accès au marché aux entreprises européennes. Un accord n’est pas à exclure.
Les responsables de l’UE auraient été agréablement surpris par la volonté des décideurs politiques chinois de discuter du rééquilibrage commercial. Mais ces mêmes responsables ne s’attendent pas à ce que la Chine fasse suffisamment de concessions. Si la Chine ne tient pas ses engagements, Bruxelles puisera davantage dans sa boîte à outils de défense commerciale.
Renflouer la boîte à outils Les instruments de défense commerciale de l’UE peuvent être évalués selon trois dimensions : leur seuil de déclenchement, leur champ d’application et leur rapidité d’exécution. Tous présentent des limites. Jusqu’à présent, la réponse de l’UE à la hausse des importations chinoises s’est principalement appuyée sur des enquêtes antisubventions et antidumping.
Ces procédures sont à la fois lentes à mettre en œuvre et d’une portée limitée : elles nécessitent des ressources humaines importantes pour documenter les subventions ou le dumping, ne visent généralement qu’un seul produit ou un groupe d’entreprises, et prennent en moyenne au moins neuf mois avant d’aboutir à l’imposition de droits de douane. D’autres procédures sont en cours d’élaboration, mais la Commission a pris conscience que ces outils sont mal adaptés pour répondre à la hausse des importations chinoises dans de nombreux secteurs. C’est pourquoi elle se prépare à recourir à des mesures de sauvegarde, qui sont plus rapides à mettre en place et d’une portée plus large.
Celles-ci sont déclenchées lorsque la flambée des importations menace de causer un préjudice grave à l’industrie de l’UE, visent des secteurs entiers et peuvent être imposées en l’espace d’environ quatre mois. Mais elles se heurtent également à un obstacle politique bien plus important, nécessitant le soutien d’une majorité qualifiée d’au moins 15 États membres représentant 65 % de la population de l’UE. Les limites des instruments commerciaux actuels expliquent pourquoi les principaux États membres de l’UE font désormais pression pour obtenir un nouvel outil de grande envergure, plus souple, plus strict et moins contraignant.
La France et l’Allemagne seraient en train de finaliser un document d’orientation exhortant Bruxelles à créer un outil qui pourrait s’inspirer de la section 301 américaine. Sa conception exacte reste à définir, mais il est probable qu’il restreigne l’accès au marché unique européen, sans doute par le biais de quotas d’importation, mais éventuellement aussi par des droits de douane prohibitifs. Et cela pourrait se faire dans des délais très courts, voire en moins de 24 heures.
La Ruhr riposte… La volonté politique de riposter face à l’afflux d’importations chinoises n’a jamais été aussi forte. Des secteurs européens clés, notamment l’automobile, la chimie, les énergies vertes, les machines et l’outillage industriel, peinent tous à rester compétitifs.
Le changement le plus marquant s’observe en Allemagne, qui est touchée de manière disproportionnée. Les gouvernements allemands successifs ont minimisé la menace chinoise, mais le chancelier Friedrich Merz adopte désormais une ligne plus ferme. La dynamique anti-chinoise s’est accélérée au cours des trois derniers mois, portée par le secteur privé allemand.
Fait déterminant, la VDMA, la VDA et la VCI — les associations allemandes représentant les industries automobile et chimique, qui constituent le cœur du complexe industriel d’exportation traditionnel allemand — se sont toutes ralliées à un renforcement des mesures de défense commerciale de l’UE contre la Chine. Il s’agit d’un changement de cap important de la part des industries mêmes qui, autrefois, tiraient le plus grand profit de leurs relations avec la Chine. Cela rend également plus probable que la ligne plus dure de l’Allemagne résiste aux bouleversements politiques actuels. (Alice Weidel, coprésidente du parti populiste de droite Alternative pour l’Allemagne, se montre quant à elle nettement plus conciliante envers la Chine.) La question la plus épineuse est de savoir combien de temps la nouvelle détermination de l’UE tiendrait face à une véritable guerre commerciale.
L’asymétrie des rapports de force entre la Chine et l’Europe laisse penser que ce ne serait pas très long. Le principal atout de la Chine réside dans sa domination sur des goulots d’étranglement stratégiques, notamment dans le domaine des terres rares et des aimants permanents. Ses contrôles à l’exportation — qui n’ont jamais été pleinement mis en œuvre à l’encontre de l’UE — lui permettent d’infliger rapidement des dommages macroéconomiques importants à l’Europe, tout en subissant elle-même relativement peu de conséquences.
Pékin a démontré l’efficacité de cette arme lors de sa guerre commerciale avec les États-Unis. … mais l’Europe est vulnérable Le pouvoir de négociation de l’UE repose sur l’accès à son vaste marché unique de 450 millions de consommateurs. Une Bruxelles plus déterminée, dotée d’un nouvel instrument commercial rapidement déployable, pourrait potentiellement riposter contre la Chine en lui fermant ses portes presque du jour au lendemain. Mais utiliser l’accès au marché comme arme commerciale imposerait inévitablement des coûts importants aux consommateurs et aux entreprises européennes, en augmentant les prix à l’importation et en restreignant l’approvisionnement en intrants et en biens de consommation chinois.
L’autodestruction est un facteur important à prendre en compte, car la forte hausse des exportations chinoises vers l’UE n’est pas uniquement due aux véhicules électriques et autres produits finis : derrière les gros titres, une grande partie de cette augmentation provient des biens intermédiaires dont les fabricants européens dépendent de plus en plus. Pour infliger un préjudice économique grave à la Chine, Bruxelles risque de mettre en péril la base industrielle même qu’elle tente de défendre. Si les gants tombent dans une guerre commerciale menée autour des points d’étranglement et de l’accès au marché, Pékin a toutes les chances de porter le coup de grâce.
« Pour infliger un préjudice économique grave à la Chine, Bruxelles risque de mettre en péril la base industrielle même qu’elle tente de défendre. »