Notes / Amérique latine / Caraïbe 1 octobre 2026 Rupture de l’ordre international et regain d’actualité du non-alignement actif Rupture de l’ordre international et regain d’actualité du non-alignement actif Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Carlos Fortin Professeur et chercheur à l’Institute of Development Studies de l’Université du Sussex Jorge Heine Chercheur non résident au Quincy Institute for Responsible Statecraft, ancien ambassadeur du Chili Carlos Ominami Pascual Chercheur associé à l’IRIS, ancien ministre de l’Économie du Chili L’attaque contre l’Iran menée par les États-Unis et Israël, lancée le 28 février 2026, qui a affaibli le gouvernement avec la mort de l’ayatollah Ali Khamenei et de plusieurs des plus hauts dirigeants du pays, n’est que la manifestation la plus récente de la polycrise qui affecte l’ordre international. Vingt jours après le début de cette guerre, elle avait déjà causé la mort de 1 400 Iraniens (dont 165 élèves de l’école primaire de filles, Shajareh Tayebe, dans le sud du pays), blessé 18 000 Iraniens et 3 700 Israéliens, causé une flambée du prix du pétrole à 105 dollars le baril de Brent — soit une hausse de 50 % — qualifiée par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de « plus grande menace pesant sur l’énergie mondiale de l’histoire ». Le refus des autres membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) de répondre à la demande de Washington de soutenir avec des navires de guerre ses efforts pour rouvrir le détroit d’Ormuz, afin de permettre le flux ininterrompu de gaz et de pétrole face au blocus imposé par l’Iran, a créé une fracture supplémentaire entre les États-Unis et l’Europe, faisant naître de nouvelles interrogations quant à l’avenir de l’Alliance transatlantique, bastion de l’axe occidental depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Il ne fait guère de doute que l’ordre international traverse une mutation structurelle. La longue hégémonie unipolaire des États-Unis, consolidée après la fin de la Guerre froide, a cédé la place à une compétition stratégique ouverte avec la Chine, à une reconfiguration du rôle de la Russie et à l’émergence de puissances moyennes cherchant à élargir leur marge d’autonomie. Dans ce contexte, le discours du Premier ministre du Canada, Mark Carney, prononcé au Forum économique mondial de Davos en février 2026, a marqué un tournant.

Loin de l’attitude de soumission adoptée jusque-là par de nombreux dirigeants européens face à l’escalade des exigences de l’administration de Trump, Mark Carney a nommé la crise actuelle en exposant un diagnostic clair. Il a souligné qu’il n’est plus possible de parler de « transition » de l’ordre libéral international qui prévaut depuis huit décennies, car, en réalité, le monde est confronté à sa « rupture ». Selon Mark Carney, il ne s’agit pas seulement d’une fragmentation de l’ordre international, mais du début d’une phase de rivalités structurelles prolongées : « Les grandes puissances ont commencé à se servir de l’intégration économique comme moyen de pression, des droits de douane comme levier, de l’infrastructure financière comme outil de coercition, et des chaînes d’approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter ».

Et de conclure : « Il est impossible de continuer à vivre dans l’illusion d’un bénéfice mutuel tiré de l’intégration lorsque celle-ci devient la source même de sa propre subordination ». Son argument est que la mondialisation telle qu’on la connaissait — fondée sur les chaînes de valeur, des règles multilatérales relativement stables, le libre-échange et la primauté financière occidentale — est en train d’être remplacée par une logique de blocs, de résilience stratégique et de sécurité économique. Ce constat, venant du cœur même du pouvoir établi financier occidental et d’un ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, confirme que la compétition géopolitique n’est plus un phénomène épisodique, mais bien une dimension constitutive du nouvel ordre.

Pour l’Amérique latine, et plus généralement pour les pays dotés d’économies ouvertes et dépendantes du commerce extérieur, ce tournant pose un dilemme central : faut-il s’aligner de façon automatique sur l’une des grandes puissances, ou construire une stratégie qui préserve l’autonomie décisionnelle et l’intérêt national ? D’où l’importance de chercher à répondre à cette question en soulignant que cette rupture de l’ordre international, mise en évidence avec tant d’éloquence par le Premier ministre Carney, souligne la pertinence renouvelée de la notion de non-alignement actif. Nous avions formulé ce concept dans une édition de Foreign Affairs Latinoamérica, en 2020, comme proposition stratégique pour la région.

Avec le temps, il a démontré sa validité pour l’ensemble du Sud global, et même au-delà. Amériques Équilibres internationaux et mondialisation