Thomas Cattin, doctorant en géographie à l’Institut Français de Géopolitique (IFG) et au CentroGeo de Mexico, Thomas Cattin est également responsable du pôle cartographie et expert Amérique latine du cabinet d’analyse Cassini Conseil. Ses recherches portent sur la conflictualité et les enjeux locaux des politiques de contrôles migratoires aux frontières du Mexique et dans le sud-ouest des Etats-Unis. Kélian Sanz Pascual est doctorant en géographie au centre de recherche Geode (Géopolitique de la Datasphère) de l’Institut Français de Géopolitique.
Il est également responsable du pôle Russie et États désoviétisés du cabinet d’analyse Cassini Conseil. Ses recherches portent sur l’exploitation par la Russie des technologies de l’information et de la communication à des fins de contrôle et de conquête de territoires. Cassini Conseil est un cabinet de conseil spécialisé dans l’analyse géopolitique et l’expertise cartographique.
Le modèle russe d’exploitation des ressources naturelles en Afrique a évolué dans ses ancrages comme pour ses acteurs. Cette carte commentée met à jour le basculement du centre de gravité de l’extractivisme russe en Afrique depuis 2022, notamment sous les effets des répercussions de la guerre en Ukraine. CETTE carte revient sur les mutations du modèle russe d’exploitation des ressources en Afrique subsaharienne.
Depuis les années 2000, l’intérêt de la Russie pour les ressources naturelles africaines répond à un double impératif : sécuriser l’accès à des matières premières essentielles pour son industrie et restaurer son statut de grande puissance. Elle pouvait compter dans cette entreprise sur la réactivation des liens historiques avec les anciens partenaires de l’URSS. Un extractivisme minier et énergétique à deux visages Avec le soutien de banques russes et d’une diplomatie transactionnelle tournée vers l’acquisition de ressources, les compagnies russes ont progressivement garni leur portefeuille minier et énergétique en Afrique subsaharienne.
Alrosa exploite le diamant angolais, Rusal la bauxite guinéenne, Nordgold l’or burkinabè, Rosatom l’uranium en Tanzanie et en Namibie et enfin Lukeoil, qui a acquis des parts dans plusieurs gisements pétroliers et gaziers dans le Golfe de Guinée. En retour, ces entreprises, qu’elles soient liées à l’État ou contrôlées par des oligarques proches du pouvoir, sont devenues des vecteurs d’influence auprès des élites africaines. Un exemple édifiant est celui de Viktor Vekselberg, directeur de Renova Group, qui, en 2005, s’était lancé dans le développement d’une mine de manganèse en Afrique du Sud en coentreprise avec une société liée au Congrès National Africain (ANC), le parti politique dominant du pays.
Au fil des années, les profits de la mine ont alimenté les caisses de l’ANC. Ce schéma de corruption s’inscrit dans un faisceau de relations troubles entre les intérêts russes et les élites sud-africaines. Ces relations ont sans doute joué un rôle en 2014 lorsque Rosatom et le président Jacob Zuma ont signé en secret un accord pour la construction d’une centrale nucléaire, un projet estimé à 100 milliards de dollars qui dépassait largement les capacités financières du pays.
Plus récemment, la fille de Zuma a été accusée d’avoir recruté des hommes pour aller combattre en Ukraine. Cette imbrication entre extraction des ressources et ambition géopolitique se retrouve dans la stratégie d’influence déployée par Moscou à la fin des années 2010. Celle-ci reposait sur une nébuleuse opaque d’intermédiaires, l’ex-réseau Wagner, offrant des services d’assistance sécuritaire et politique à des régimes fragilisés en échange de la captation de rentes minières.
Ce modèle ne s’est pleinement développé qu’en RCA, où ces intermédiaires sont parvenus à prendre le contrôle de plusieurs gisements aurifères et d’une partie du commerce de diamants. Ce modèle « sécurité contre ressources », centré sur la captation de la rente plutôt que le développement de filières industrielles, a engendré des bénéfices économiques très limités pour Moscou et, a fortiori, pour les pays hôtes. En 2018, l’ex-réseau Wagner avait tenté, via la compagnie écran Ferrum Mining, de s’insérer dans la filière industrielle du chrome en rachetant la compagnie minière malgache Kraoma.
Après avoir promis d’y investir 16 millions d’euros, l’actionnaire russe a rompu le contrat sans motif apparent, laissant derrière lui des salaires impayés et plusieurs millions d’euros de dettes, tout en quittant le territoire avec le stock issu de la production en cours. Des activités touchées par les répercussions de la guerre en Ukraine Le portefeuille extractif russe en Afrique a été durement affecté par les répercussions économiques du déclenchement de la guerre totale en Ukraine. En 2022, la déconnexion sur ordre de l’Union européenne de plusieurs banques russes du système de messagerie bancaire mondiale SWIFT a drastiquement limité la capacité de la Russie à financer de grands projets.
Dans la foulée, la compagnie russe Vi Holding abandonne le vaste projet de mine de platine de Darwendale au Zimbabwe. Du fait de leur proximité avec le Kremlin et de leur contribution à l’économie de guerre russe, certaines entreprises ont été soumises à des sanctions directes (gels d’avoirs, interdictions de transaction, sanctions secondaires applicables aux partenaires commerciaux) ainsi qu’à des effets indirects liés aux restrictions imposées à leur secteur d’activité, notamment en matière commerciale. Ces sanctions ont eu des effets particulièrement sévères dans le secteur des hydrocarbures où les majors occidentales, souvent opérateurs des gisements, se montrent plus réticentes à s’associer aux compagnies russes.
Lukeoil a ainsi été contrainte de mettre en vente l’ensemble de ses actifs internationaux. Dans le secteur minier, Alrosa a été contrainte par le gouvernement angolais de renoncer à ses parts dans la mine de diamant de Catoca, mettant fin à plus de 30 ans d’activité dans le pays. La presse indépendante angolaise documente cependant une tentative de reprise de contrôle indirect de Catoca : d’anciens cadres d’Alrosa auraient été réintégrés à des postes-clés de finance et de gouvernance via l’investisseur omanais officiellement entré au capital, Taadeen Investment, suggérant que ce dernier pourrait servir d’intermédiaire à un retour déguisé de la Russie.
Ces restructurations visant à contourner les effets des sanctions sont particulièrement perceptibles dans le secteur aurifère, devenu essentiel pour soutenir l’économie de guerre du Kremlin. L’or extrait du sous-sol africain transite désormais par un réseau opaque de sociétés-écrans, souvent basées aux Émirats arabes unis, avant d’être écoulé sur les marchés internationaux. Par exemple, en 2020, GBP Global Ressources, filiale de la Gazprombank, a transféré ses actifs miniers africains vers une nouvelle entité basée à Dubaï, Emiral Ressources, dont la direction est assurée par d’anciens cadres de GBP.
Cette nouvelle entité a depuis étendu sa présence en Afrique en acquérant une participation dans la compagnie canadienne Asante Gold, qui exploite les mines d’or ghanéennes de Bibiani et Chirano, ainsi que des permis d’exploration en Mauritanie. Consolider les ancrages sahéliens et ouest-africains Malgré ces revers, la Russie et ses entreprises semblent à premières vues poursuivre leurs stratégies d’expansion sur le continent. Depuis 2022, Rosatom a ainsi conclu de nouveaux accords de coopération dans le nucléaire civil avec huit États.
En plus du projet minier et logistique de Rusal en Guinée-Bissau, Alrosa a déclaré vouloir accélérer le développement de ses licences d’exploration minières au Zimbabwe. En République du Congo, la société russe ZNGS-Prometey s’est positionnée pour construire un pipeline « stratégique ». En raison des difficultés financières et opérationnelles des entreprises russes, il est peu probable que ces grands projets dépassent le stade d’annonce.
Cela étant, ils ont une utilité politique : afficher la résilience de la Russie face aux sanctions et démontrer l’échec de la stratégie d’isolement occidentale. Quand bien même l’offre russe est de moins en moins compétitive, elle demeure attractive pour des États isolés qui n’ont pas d’autre choix. C’est le cas du Soudan du Sud, où les liens avec la Russie se sont resserrés au cours des dernières années.
Sur le plan diplomatique, on observe depuis 2025 une claire montée en puissance des efforts russes pour se rapprocher des autorités, avec l’annonce de l’ouverture d’une ambassade en février 2025. Sur le plan militaire, l’armée sud-soudanaise avait été équipée par Rostec avant même la création du pays en 2011 et la Russie s’est systématiquement opposée au renouvellement de l’embargo onusien sur les ventes d’armes. Sur le plan économique, la société privée russe Safinat est présente depuis 2012 pour développer la raffinerie de pétrole de Bentiu, entrée en production en 2021.
Cette assistance énergétique et diplomatique, sur fond de dépendance au matériel militaire russe, s’est vraisemblablement traduite par un accès préférentiel aux ressources aurifères du pays. En août 2025, des géologues russes ont été aperçus dans l’est du pays. Quelques mois plus tard, deux entreprises minières locales à capitaux russes ont été créées.
La Russie cherche également à capitaliser sur son soutien politique et sécuritaire aux juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES, Mali, Niger, Burkina Faso) pour renforcer sa présence extractive en Afrique de l’Ouest. Avec la fin de l’ère Prigojine et l’intégration des mercenaires de Wagner au sein de l’Africa Corps, la Russie semble s’éloigner du modèle organique « sécurité contre ressources » pour confier le volet économique à des acteurs spécialisés. C’est le groupe Yadran, un conglomérat sanctionné par l’UE et basé dans la république autonome de Russie du Tatarstan, qui a été choisi en août 2024 par la junte malienne pour le développement en coentreprise d’une raffinerie d’or, la plus vaste d’Afrique de l’Ouest.
Ce complexe industriel, dont la construction dans la banlieue de Bamako a débuté en juin 2025, pourrait permettre aux autorités maliennes et aux investisseurs russes de capter une part importante de la valeur générée par une activité encore largement aux mains d’opérateurs informels. Cela étant, l’offensive en cours au Mali, qui a fragilisé la junte et son allié russe, crée un contexte peu favorable à l’avancement du projet. On observe donc depuis le début de la décennie un basculement du centre de gravité de l’empreinte extractive russe sur le continent.
À l’est, l’arrivée d’un premier contingent de soldats de l’Africa Corps au Niger en avril 2024 a pavé la voie à des memorandum d’entente sur l’exploration minière avec Rosgeo, le service géologique russe, et sur l’exploitation de l’uranium avec Rosatom. Ces avancées ont été favorisées par la dégradation progressive des relations entre la France et le Niger, qui a finalement conduit à l’éviction d’Orano. Le renforcement des liens avec les États de l’AES explique en partie l’intérêt pour Moscou de sécuriser l’accès à des hubs portuaires ouest-africains afin d’appuyer le déploiement d’Africa Corps et de faciliter l’exportation de potentielles ressources exploitées par les Russes.
La Guinée a joué un rôle croissant de plateforme logistique pour la Russie, en laissant transiter par le port de Conakry du matériel transporté à bord de navires sanctionnés à destination des forces russes au Mali. Dans la même logique, depuis 2025, la Russie et le Togo ont passé une série d’accords prévoyant l’accès au port en eau profonde de Lomé pour la marine russe ainsi que la modernisation des infrastructures portuaires du pays. La société russe Novostal, qui opère déjà une flotte de vraquiers, a établi au Sénégal en 2023 une compagnie de transport maritime afin de développer ses propres capacités en Afrique.
Le rôle de plus en plus stratégique joué par la façade maritime ouest-africaine est également lié à l’intérêt renouvelé du Kremlin pour les ressources halieutiques africaines, dans un contexte de restriction des zones de pêches en Mer noire depuis 2022. Les chalutiers russes sont actifs au large de plusieurs pays ouest-africains (Angola, Guinée, Guinée-Bissau, Mauritanie, Namibie, Nigeria et Sénégal) et la Russie a récemment signé de nouveaux accords de pêche avec le Maroc et la Sierra Leone. On observe donc depuis le début de la décennie un basculement du centre de gravité de l’empreinte extractive russe sur le continent, suscitée par la perte d’actifs miniers et énergétique de premier plan en Afrique australe.
Cette tendance a accéléré la convergence géographique entre les intérêts miniers et géopolitiques de la Russie, dorénavant concentrés dans la bande sahélienne et en Afrique de l’Ouest. Copyright Septembre 2026-Cattin-Sanz Pascual/Cassini Conseil/Diploweb.com Le modèle russe d’exploitation des ressources naturelles en Afrique a évolué dans ses ancrages comme pour ses acteurs. Cette carte commentée met à jour les dynamiques.
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