Entretiens / Observatoire du Maghreb 15 septembre 2026 Algérie : vers un changement de paradigme en matière de politique étrangère Algérie : vers un changement de paradigme en matière de politique étrangère 6 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Brahim Oumansour Chercheur associé à l’IRIS, directeur de l’Observatoire du Maghreb À la suite d’une tentative de coup d’État à Niamey contre le régime du général Abdourahamne Tiani dans la nuit du 28 au 29 août 2026, l’Algérie affiche pour la première fois depuis son indépendance un soutien militaire assumé à la demande des autorités nigériennes en y déployant quatre avions de chasse et deux avions-cargos, rompant ainsi avec sa doctrine historique de non-ingérence. Cet interventionnisme militaire au-delà des frontières algériennes ouvre de nouvelles interrogations. Comment expliquer le soutien militaire d’Alger à Niamey ?
Comment expliquer le tournant historique pris par l’Algérie en matière de politique étrangère et quels enjeux sous-tend-il ? Le point avec Brahim Oumansour, chercheur associé et directeur de l’Observatoire du Maghreb à l’IRIS. Dans quel contexte s’inscrit l’intervention militaire algérienne au Niger ?
Le 30 août 2026, Alger a décidé l’envoi de quatre chasseurs Sukhoï Su-30, un avion ravitailleur Il-78 et un appareil de transport Il-76, sur la base aérienne de Niamey au Niger, à la suite d’une tentative de coup d’État et d’une mutinerie survenue à Niamey. Cela est précédé par une première livraison, intervenue le 9 août 2026, de quatre hélicoptères militaires offerts par l’Algérie aux forces armées nigériennes. Le déploiement militaire au Niger s’inscrit dans une double dynamique sécuritaire et diplomatique.
Cette opération survient plus largement dans un contexte régional profondément déstabilisé, marqué par une recomposition géopolitique rapide au Sahel. La succession de coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger a entraîné l’effondrement des dispositifs de sécurité régionaux et favorisé l’expansion des groupes jihadistes, en particulier le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Le retrait accéléré des forces françaises, sur fond de tensions avec Bamako, a paralysé le G5 Sahel et laissé un vide sécuritaire que l’Alliance des États du Sahel n’a pas été en mesure de combler.
Pour Alger, cette dégradation représente un enjeu direct de sécurité nationale. L’Algérie partage environ 2 500 km de frontières avec le Sahel, dont près de 1000 km avec le Niger qui constitue aussi un axe majeur des routes migratoires subsahariennes vers l’Afrique du Nord. À cette dimension sécuritaire s’ajoute une série de crises diplomatiques qui ont fragilisé l’influence algérienne dans la région, en grande partie liée à l’arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants souvent en conflictualité avec Alger, soutenue par les Russes ou d’autres États.
Avec Bamako, les relations se sont détériorées autour de la gestion de la crise du Nord-Mali, jusqu’à la dénonciation par Assimi Goïta de l’accord de paix signé à Alger en 2015. Avec Niamey, des tensions ont éclaté en 2023 à la suite du refoulement de migrants subsahariens par les autorités algériennes vers les frontières nigériennes. La tension a été exacerbée en avril 2025, lorsque l’armée algérienne a abattu un drone malien à proximité de ses frontières, provoquant une réaction coordonnée des trois États membres de l’alliance des États du Sahel (AES) qui ont rappelé leurs ambassadeurs.
La visite à Alger du général Abdourahmane Tiani, en février 2026 avait permis un dégel progressif et le rétablissement des relations que signalait le retour des ambassadeurs à leurs postes en juillet. Dans quelle mesure cet interventionnisme militaire au-delà des frontières algériennes invoque-t-il un changement de paradigme dans le cadre de la politique étrangère de l’Algérie ? Que traduit-il ?
Cette intervention marque en effet un tournant historique dans la politique étrangère de l’Algérie. Le déploiement de son arsenal militaire hors frontières algériennes – longtemps impensable dans la doctrine algérienne – invoque effectivement un changement de paradigme dans sa politique étrangère. Historiquement, l’Algérie s’est définie par une posture de non-intervention, héritée de son expérience coloniale et de son attachement au principe de souveraineté nationale qui ont nourri son refus doctrinal à toute intervention militaire en dehors de ses frontières, excepté la participation de l’armée algérienne lors de la guerre des Six Jours, en soutien à l’Égypte.
Cela traduit une démonstration de force avec et une nouvelle posture clairement assumée par laquelle Alger envoie un signal fort destiné surtout aux puissances et acteurs régionaux qu’Alger qualifie d’« hostiles » et accuse de jouer un rôle qui contribue à l’instabilité dans son environnement régional. Les dirigeants algériens veulent rompre avec une politique étrangère fondée seulement sur une politique défensive et une diplomatie de médiation neutre rendues peu efficace par des interventions parfois musclées de puissances extérieures et dont l’influence ne cesse de croître dans la région. C’est le cas en Libye et au Sahel.
Le soft power algérien longtemps fondé essentiellement sur l’héritage révolutionnaire et tiers-mondiste a fait preuve de ses limites, comme le démontre les évolutions récentes liées soit au revirement de certains pays africains sur le dossier du Sahara occidental ou dans leur relation directe avec Alger. Alger veut assumer pleinement son rôle de pivot de stabilité régionale et de réinvestir son influence régionale en accompagnant sa diplomatie par le développement de la coopération économique, principalement dans le secteur énergétique, accompagné désormais par sa force militaire. Le soutien algérien à Niamey devient aussi vital pour la poursuite de la réalisation du projet gazoduc transsaharien (TSGP), un projet gigantesque de plus de 4000 km destiner à relier le Nigeria à l’Algérie via le Niger visant l’acheminement du gaz vers l’Europe.
Ce tournant dans la politique non-interventionniste historique d’Alger sous-tend certaines interrogations quant au positionnement stratégique du pays dans la région, notamment au Sahel. Quel est-il et comment celui-ci serait-il susceptible d’évoluer ? Cette intervention inédite interroge et suscite des questions, à savoir sur la durée, l’étendue géographique et dans quel cadre …
Elle est née des années de frustrations nourries par l’incapacité d’agir dans son propre environnement géostratégique qui se transforme en arène de lutte d’influence et de concurrence de puissances mondiales et régionales. Bien que surprenante et décidée dans l’urgence pour éviter un coup d’État – sans passer, d’ailleurs, par un vote parlementaire – cette opération n’est pas fortuite : elle s’inscrit dans une évolution profonde qui converge vers une redéfinition structurelle de la stratégie régionale algérienne. La révision constitutionnelle de 2020 a, pour la première fois, autorisé l’envoi de troupes à l’étranger, sous mandat multilatéral et avec l’approbation du Parlement.
Cette inflexion doctrinale s’est accompagnée d’une hausse spectaculaire du budget de la défense, passé d’environ 10 milliards de dollars en 2022 à près de 25 milliards en 2026. Elle s’appuie également sur un cadre de coopération militaire déjà existant, notamment le Comité d’état‑major opérationnel conjoint (CEMOC), créé en 2010 entre l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger. Ce déploiement ponctuel de moyens militaires au Niger en 2026, ciblé et justifié selon Alger par la protection des frontières et de partenaires régionaux, illustre ainsi cette évolution vers un interventionnisme qui pourrait durer et potentiellement s’étendre à d’autres pays, si l’opération atteint ses objectifs sans effets pervers.
Alger franchit de ce fait une nouvelle étape dans une transformation graduelle mais profonde de sa posture stratégique, visant un rééquilibrage diplomatique destiné à restaurer son influence dans un environnement où les Émirats arabes unis, le Maroc, la Russie ou la Turquie ont accru leur présence. Compte tenu de l’instabilité chronique et de la fragilité sécuritaire au Sahel, et de la présence active d’acteurs qui soutiennent des agendas concurrents, ou contraires aux intérêts géostratégiques vitaux de l’Algérie, il est fort probable que l’intervention militaire algérienne au Niger s’inscrive dans la durée, d’autant que le cadre juridique, les moyens financiers et militaires le permettent. Toutefois, ce genre d’opérations même limitées et de courte durée ne sont pas sans risques, notamment dans une zone géographique très instable caractérisée par des alliances fluctuantes.
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