De l’Adriatique au Bosphore sur onze cents kilomètres, la Via Egnatia a porté les légions de César, les croisés, les janissaires et les convois de l’OTAN. Vingt et un siècles après son ouverture, elle reste le seul tracé praticable pour traverser les Balkans d’ouest en est. Une route dictée par le relief, non par le choix : tout pouvoir qui veut tenir les Balkans doit contrôler ce couloir unique.

Elle relie l’Adriatique au Bosphore sur onze cents kilomètres. Elle a porté les légions de César, les armées de la première croisade, les janissaires ottomans et les convois de l’OTAN. Vingt et un siècles après son ouverture, la Via Egnatia reste le seul tracé praticable pour traverser les Balkans d’ouest en est — et cela explique presque toute l’histoire de la péninsule.

Une route dictée par le relief Il faut regarder une carte en relief des Balkans pour comprendre la Via Egnatia. La péninsule est un empilement de chaînes orientées nord-sud : Dinarides, Pinde, Rhodope. Circuler du nord au sud est possible par les vallées.

Circuler d’ouest en est est presque impossible, sauf par un couloir unique qui remonte la vallée du Shkumbin depuis la côte albanaise, franchit les lacs d’Ohrid et de Prespa, débouche sur la plaine macédonienne et suit ensuite le littoral égéen jusqu’à la Thrace. Rome n’a pas inventé ce couloir, elle l’a pavé. Après la victoire sur la Macédoine et l’annexion de la région en 148 avant J.-C., le proconsul Cnaeus Egnatius fait construire une voie qui porte son nom.

Sept cent quarante-six milles romains, soit environ 1 120 kilomètres. Six mètres de large, dalles polygonales ou couche de sable damé selon les sections. Deux points de départ sur l’Adriatique — Dyrrachium, l’actuelle Durrës, et Apollonia — qui se rejoignent après une centaine de kilomètres, puis Thessalonique, puis Byzance.

Le raisonnement stratégique est limpide. Brindes se trouve en face de Dyrrachium ; la traversée de l’Adriatique demande une journée de mer. La Via Appia mène à Brindes.

La Via Egnatia prend le relais de l’autre côté. Rome dispose ainsi d’une chaîne continue de la capitale jusqu’aux marches orientales, avec un seul saut maritime au milieu. C’est le premier corridor transcontinental de l’histoire européenne, et il a été conçu comme tel.

Repère Étape 148 av. J.-C. Rome annexe la Macédoine ; Cnaeus Egnatius pave la voie (~1 120 km) 48 av. J.-C. César contre Pompée autour de Dyrrachium 42 av. J.-C. Bataille de Philippes, livrée sur le tracé 330 apr. J.-C. Constantin fonde Constantinople : la route change de sens 1096 Les armées de la première croisade traversent par l’Egnatia 1204 La quatrième croisade dépèce l’Empire par la même route XIVe siècle Les Ottomans en font le « Sol Kol » de leur Roumélie 1994-2009 La Grèce construit l’autoroute Egnatia Odos (670 km) Le couloir où se décident les guerres civiles Une route de cette qualité attire les armées, et les armées s’y rencontrent. En 48 avant J.-C., César et Pompée manœuvrent l’un contre l’autre le long de la Via Egnatia, autour de Dyrrachium, avant de se retrouver à Pharsale. Quatre ans plus tard, Antoine et Octave remontent la même route pour affronter Brutus et Cassius.

La bataille de Philippes, en 42 avant J.-C., se joue à quelques centaines de mètres du tracé : les deux armées se sont installées de part et d’autre de la voie, parce qu’il n’existe pas d’autre moyen de ravitailler des dizaines de milliers d’hommes dans cette région. C’est une caractéristique des grands axes que l’on sous-estime. Une route ne se contente pas de permettre le déplacement : elle impose le lieu de la bataille.

Là où la logistique est possible, la guerre a lieu. Ailleurs, elle n’a pas lieu. La géographie militaire des Balkans se lit encore aujourd’hui à travers cette contrainte.

« Une route ne se contente pas de permettre le déplacement : elle impose le lieu de la bataille. » La route sert aussi à autre chose qu’aux légions. L’apôtre Paul l’emprunte lors de son deuxième voyage, prêchant à Philippes puis à Thessalonique — deux villes situées sur le tracé, ce qui n’a rien d’un hasard. L’évangélisation de l’Europe suit les routes romaines, exactement comme le bouddhisme a suivi les pistes d’Asie centrale.

Trajan la fait restaurer avant sa campagne parthique de 113. Justinien la répare au VIe siècle. Le commerce en profite comme ailleurs.

Thessalonique, à mi-parcours, devient le grand débouché de la Macédoine et l’une des premières villes de l’Empire d’Orient. Les foires de Saint-Démétrius y attirent des marchands venus de tout le bassin méditerranéen. Une route de campagne militaire finit toujours par se doubler d’un circuit marchand, pour la raison simple qu’une infrastructure entretenue à grands frais doit servir toute l’année, et pas seulement les étés de guerre.

De Constantinople à Istanbul : la même route, d’autres maîtres Quand Constantin fonde sa capitale sur le Bosphore en 330, la Via Egnatia change de sens sans changer de tracé. Elle n’est plus la route par laquelle Rome atteint l’Orient ; elle devient la route par laquelle Constantinople atteint l’Occident, et surtout celle par laquelle on l’attaque. Toutes les menaces qui pèseront sur la ville pendant mille ans emprunteront ce couloir : Goths, Avars, Bulgares, Normands de Robert Guiscard, croisés.

Les croisades en font un usage massif. Les armées de 1096 traversent les Balkans par l’Egnatia pour rejoindre Constantinople. En 1204, celles de la quatrième croisade s’en servent en sens inverse pour organiser le dépeçage de l’Empire.

La route qui reliait devient la route qui livre. « La route qui reliait devient la route qui livre. » Les Ottomans comprennent immédiatement sa valeur. Après leur installation en Europe au XIVe siècle, ils font du corridor l’ossature de leur Roumélie.

Sous le nom de Sol Kol, la « voie de gauche », le tracé devient l’un des grands axes militaires et administratifs de l’Empire, jalonné de caravansérails, de ponts et de garnisons. Salonique et Monastir en vivent. Pendant cinq siècles, quiconque veut administrer les Balkans passe par là.

Ce que la géographie ne pardonne pas Le XXe siècle a failli tuer la route. Les frontières issues des guerres balkaniques, puis la rupture entre la Yougoslavie de Tito, l’Albanie d’Hoxha, la Grèce occidentale et la Bulgarie soviétique découpent le corridor en tronçons séparés par des rideaux de fer successifs. Un axe conçu pour la continuité se retrouve fragmenté par cinq régimes hostiles.

L’Albanie s’enferme, la Macédoine devient une république intérieure, la circulation est-ouest cesse pratiquement. La réouverture a suivi la chute des régimes. La Grèce a construit entre 1994 et 2009 une autoroute de 670 kilomètres qui porte le nom d’Egnatia Odos et qui suit, sur l’essentiel de son parcours, le tracé antique de la mer Ionienne à la frontière turque.

Le corridor VIII, l’un des axes de transport prioritaires définis par l’Union européenne, reprend la même logique de Durrës à la mer Noire. Le nom est repris parce que le tracé est repris, et le tracé est repris parce que le relief n’a pas changé. « Le nom est repris parce que le tracé est repris, et le tracé parce que le relief n’a pas changé. » C’est la leçon de la Via Egnatia, et elle est plus rude que celle de l’Appia.

Rome a construit son réseau par choix politique ; il aurait pu être tracé autrement. La Via Egnatia, non. Le couloir du Shkumbin est le seul passage à peu près commode entre l’Adriatique et l’Égée, et tout pouvoir qui veut tenir les Balkans doit le contrôler.

Les Romains, les Byzantins, les Ottomans, les Alliés en 1915, l’Axe en 1941, l’OTAN pendant les guerres yougoslaves : tous ont fait le même calcul. Lire aussi : Le déploiement de la puissance turque dans les Balkans Reste une question, que l’actualité pose régulièrement. Ce corridor est aujourd’hui partagé entre l’Albanie, la Macédoine du Nord, la Grèce et la Bulgarie — quatre États dont les relations sont anciennes, sensibles, et dont deux seulement appartiennent à l’Union européenne.

Les investissements portuaires chinois au Pirée, les projets ferroviaires, les tracés énergétiques suivent tous la même ligne. Une route ouverte pour Rome en 148 avant J.-C. reste, vingt et un siècles plus tard, l’enjeu qu’elle a toujours été : celui de savoir qui tient le passage. « Une route ouverte pour Rome en 148 avant J.-C. reste, vingt et un siècles plus tard, l’enjeu qu’elle a toujours été : qui tient le passage. » Lire aussi : Migrations : la nouvelle route des Balkans Lire aussi : La grande stratégie de la Grèce