Comment une contrée que Rome n’a jamais gouvernée a-t-elle pu se proclamer son ultime héritière ? Après 1453, la Moscovie se persuade qu’il ne peut subsister qu’un seul Empire chrétien, et que ce sera le sien. La doctrine de la « Troisième Rome », formulée par le moine Philothée de Pskov, fait de Moscou la légataire exclusive et universelle de l’héritage byzantin.
De cette histoire longue, la Russie a appris à se considérer comme l’héritier naturel et le centre d’un empire, une empreinte qui continue de marquer sa politique extérieure. Par Édouard Girard, docteur en histoire, professeur et chargé de programmation au Collège des Bernardins Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire Ce fut une quête au long cours de l’histoire européenne que de tâcher de reprendre à son compte la pourpre de Rome.
Constantin, Charlemagne, Charles Quint ou Bonaparte ont, chacun à leur manière, cherché à recomposer d’une façon ou d’une autre cet empire disparu. Mais on peut également noter un autre candidat de taille à cet héritage : le prince de Moscou Ivan IV dit « le Terrible ». Son originalité ?
Le territoire qu’il domine n’a jamais été sous un gouvernement romain. Comment une lointaine contrée, éloignée de Rome, a-t-elle pu revendiquer cet héritage ? Comment ce qui constitue alors les confins d’une Chrétienté en guerre a-t-il pu se positionner pour capter cet héritage romain ?
Et quelles sont les conséquences au long cours de cette revendication ? Lire aussi : Qu’est-ce que l’empire russe ? L’angoisse apocalyptique de la disparition de l’Empire Moscou sera « la Troisième Rome » selon la formule du moine Philothée de Pskov dans une lettre adressée à Vassili III.
Quand la Moscovie entend endosser l’héritage byzantin, lorsqu’Ivan le Terrible se fait proclamer « tsar de toutes les Russies » le 16 janvier 1547 en la cathédrale de la Dormition du Kremlin de Moscou, c’est là l’accomplissement d’un processus historique au long cours. Avant de se pencher sur cette « Troisième Rome », regardons d’abord celle qui se situe entre cette dernière et l’original : Byzance. En premier lieu, il faut se convaincre de cette réalité mentale singulière pour les Russes du Moyen Âge : depuis la conversion, en 988, du prince Vladimir au « christianisme de rite grec », que l’on n’appelle pas encore l’orthodoxie, ceux-ci se perçoivent avant tout comme les habitants d’une province, dont le centre est la ville mystérieuse et resplendissante où réside l’empereur des chrétiens, Constantinople.
La catastrophe de la chute constituait alors, selon Andreï Kourbski (1528-1583), « […] un véritable désastre apocalyptique ; c’était l’instant où »Satan fut libéré de ses liens » »1. La raison tenait en ceci : l’Empire chrétien avait cessé d’exister. Dans cette situation fatale, c’est la Russie qui cherchera à assumer l’héritage de l’Empire romain d’Orient.
Loin de Byzance, un moine russe, Nestor Iskander, donne, au début du XVIe siècle, une narration singulière de la catastrophe permettant de bien saisir le caractère extrême de cette angoisse apocalyptique. Dans un texte nommé simplement le Récit de la prise de Constantinople par les Turcs en 14532, il retrace le récit de cet événement tragique. Le ton général de ce récit, séparé de quatre siècles de la Chronique de Nestor, premier texte historique narrant l’histoire des Rous’, présente pourtant des similitudes frappantes avec celle-ci.
Renvoyant au comput byzantin, calculant les années depuis la Création du monde en 5508 av. J.-C., le chroniqueur manifeste une conscience très aiguë et surprenante de l’histoire de Rome, du partage de l’Empire romain par Dioclétien et de la fondation de « tsargrad » par Constantin qui « […] arrivé à Byzance, a vu sept collines »3. Si l’Empire chrétien a cessé d’exister sous cette forme, c’est donc qu’il n’était plus digne du don de la grâce. Toutefois, le fait que cette forme de l’Empire cesse d’exister n’abolit pas la nécessité formelle d’un unique Empire chrétien.
Telle est l’ouverture capitale du Récit : c’est à la Russie qu’il revient d’assumer le rôle de l’Empire terrestre : « Il est écrit4 : la race des Russes et de ceux qui ont fondé auparavant cette ville vaincront tous les Ismaéliens5 et reprendront la ville avec ceux qui la possèdent depuis toujours et selon la Loi, et ils régneront, et la race des Russes tiendra la ville. »6 La structure temporelle du Récit reste sensiblement la même que celle de la Chronique de Nestor, à savoir celle d’une circularité ouverte, d’une temporalité amorcée par la volonté de Dieu et travaillée par une perspective eschatologique. Byzance devenait le « royaume errant »7 selon la formule rapportée par Zenkovsky. Les dernières pages reprennent un ton prophétique annonçant le salut des âmes et le raffermissement de la foi orthodoxe « […] pour des siècles et des siècles.
Amen »8. Dans cet interstice, et à la suite de la catastrophe, c’est donc aux Russes qu’il revient d’être la première des nations. Alain Ducellier donne cette précision intéressante : pour les Byzantins, il ne peut y avoir, à proprement parler, d’État étranger pleinement indépendant, puisque l’autorité terrestre ne pouvant pas plus se partager que celle de Dieu, il ne doit y avoir sur terre qu’un Empire, celui des Romains orthodoxes.
Par conséquent, ce qui distingue l’Empire byzantin, c’est qu’il se veut universel9. L’Empire ne peut théoriquement exister que sans opposition, c’est-à-dire sans altérité politique. Tout autre État, puisqu’il ne peut pas être apanage exclusif de Byzance, sanctifié par Dieu, est par essence insignifiant, car territorialement situé dans le désert universel de ce monde.
L’appareil théorique légitimant l’Empire ne peut exister que selon les termes de sa propre complétude, de sa propre exclusivité, ou alors ne pas exister du tout. L’Empire tout entier et la divinisation de l’empereur sont eux-mêmes sujets à une dangereuse rupture : s’il s’avère de manière absolument certaine que l’Empire est mal gouverné, c’est donc que l’empereur a cessé de recevoir la grâce de Dieu ; et s’il a cessé de recevoir la grâce de Dieu, dans un monde qui n’est qu’un désert universel, c’est donc qu’il est dirigé par le diable. La théocratie byzantine trouve son contraire radical dans la démonocratie.
C’est précisément de la conjonction de ces deux éléments que sont l’exclusivité de l’Empire et la perte de la grâce divine par le basileus que les Russes tireront profit. Surtout, cette situation théologico-politique apportait une réponse à ce problème cardinal : puisque la fin des temps n’était pas encore advenue et qu’un nouvel empereur avait vu le jour pour commander aux chrétiens dans l’attente de la Parousie, c’est donc que Dieu avait eu pitié des hommes en leur accordant une sorte de sursis, le temps de terminer le « déménagement » de l’Empire vers des contrées moins hostiles. La restauration de l’Empire La rédaction du Récit de la prise de Constantinople est très vraisemblablement contemporaine du règne du grand-prince de Moscou Vassili III10, celui qui tentera d’ériger en doctrine idéologique le célèbre aphorisme du moine Philothée de Pskov.
Dans une lettre datée de 1508 adressée au premier, Philothée écrit au kniaz : « Sachez, vous, homme pieux et serviteur du Christ, que tous les empires chrétiens ont pris fin, et qu’ils se trouvent maintenant réunis sous un Empire, sous notre gouvernement, selon les livres prophétiques, et il s’agit de l’Empire romain : deux Rome sont tombées, une troisième s’est levée, il n’y en aura pas de quatrième. »11 La réflexion de Philothée est intégralement byzantine. On y remarque l’insistance avec laquelle le moine souligne l’universalité et l’exclusivité historico-politique avec laquelle l’Empire, restauré, se dresse face au monde, excluant toute possible altérité institutionnelle. Ainsi, Vassili III, dont la mère n’était autre que Sophie Paléologue, la nièce de Constantin XI, sans le proclamer formellement, préparait idéologiquement la Russie à devenir l’Empire.
C’est donc ce que fera Ivan IV, se proclamant, avec l’appui du patriarche œcuménique, tsar de toutes les Russies en 1547. La volonté d’assumer être l’Empire donnait à Moscou l’aura idéologique et politique qu’elle n’avait jamais eue, s’appropriant par là l’exclusivité théocratique dont jouissait le basileus. Après avoir restreint le pouvoir des boyards et repris Kazan aux Mongols en 1552, mettant fin à une hégémonie de plus de deux siècles de la Horde d’Or dans l’aire culturelle de la Rous’, Ivan le Terrible s’assurait de la divinité de son propre pouvoir12.
Là encore, il s’agit de bien comprendre que, dans l’esprit du prince de Moscou et du clergé, il ne s’agit pas de la fondation d’un nouvel empire, mais bien de la continuité de l’unique et universel Empire, protecteur des chrétiens, dont la situation géographique terrestre n’est plus qu’une contingence. Seule compte sa spécificité ontologique. Parallèlement, au moment où à l’Ouest de l’Europe débutait la période d’effervescence philosophique exceptionnelle de la Renaissance, la Russie se fermait au monde.
Ainsi, selon Francis Dvornik, la Russie orientale, bientôt incluse dans la Moscovie, était complètement fermée aux apports culturels occidentaux que recevaient à l’époque la Lituanie et la Pologne, et sa vie culturelle et nationale y évoluait selon les lignes tracées à l’époque kiévienne, dans l’atmosphère de la civilisation byzantine13. La Russie consolidait les modalités exclusives de son rapport au monde, et ce monde évoluait loin de l’influence occidentale. Rien n’est plus étranger à la Russie luttant pour accaparer l’héritage byzantin que l’esprit de la Renaissance de l’Europe occidentale.
Cette idée est corroborée par Hélène Carrère d’Encausse, laquelle affirme que la Russie est un pays d’une singularité extrême, un continent qui ne ressemble à aucun autre, arraché à la civilisation occidentale pendant près de trois siècles, à l’époque où l’Europe de l’Ouest connaissait la Renaissance14. Lire aussi : La Russie : slavophilisme et eurasisme au XIXe siècle Inversement, rien n’est plus éloigné de cette persévérance médiévale de l’horizon eschatologique de l’exercice du pouvoir que les réflexions politiques déjà sécularisées d’un La Boétie. La figure du tsar russe venait alors à jouer rigoureusement le même rôle que celle du basileus byzantin : chez lui était affirmée la conjonction « mystique » des principes divin et humain ; chez lui, l’être historique était sanctifié.
Cette idéologie était d’autant plus chère au sentiment religieux qu’elle considérait tout le processus historique en voie d’« ecclésialisation », comme évoluant vers l’intégration de l’État par l’Église, transformant le pouvoir séculier en pouvoir ecclésiastique : le « tsar » devenait proprement un dignitaire de la hiérarchie ecclésiastique15. L’historicité byzantine était préservée dans son intégralité : ce n’est pas parce que cette forme historique de l’Empire, sur le Bosphore, cessait d’exister hic et nunc que l’Empire cessait d’exister à son tour. La preuve irréfutable en était que l’attente de la fin des temps n’avait pas cessé avec lui.
La continuité de l’Empire était une nécessité logique et théologique avant d’être une nécessité politique, car il devait y avoir un État, dirigé par la figure tutélaire et sacrée de la personne du basileus, pour protéger les peuples chrétiens dans leur patience eschatologique. La Russie, après en avoir été une périphérie, devenait le légataire universel de Byzance. Elle devait par cela même reprendre à son compte l’intégralité de son historicité et des modalités de ses crises, loin du rationalisme de l’Ouest de l’Europe et de son historicité déjà en devenir.
Ces crises ne devaient pas manquer de se produire. L’Empire russe de 1689 à 1900 La guerre actuelle au service de l’Empire ? On retiendra donc quelques caractéristiques essentielles de cette doctrine singulière de la « Troisième Rome ».
D’abord, puisqu’il s’agit de la troisième, c’est qu’elle est la légatrice directe des deux premières. Ensuite, puisque, comme l’écrit Philothée, « il n’y en aura pas de quatrième », c’est qu’il n’y a pas d’alternative possible (future) à cette dernière version. Enfin, ce caractère exclusif et saint de la Russie, devenue le nouvel Empire universel, lui octroie un rôle singulier : celui de maintenir en équilibre jusqu’à l’ordre du cosmos.
Lire aussi : Le syndrome post-impérial russe : entre nostalgie et ambitions géopolitiques Que reste-t-il aujourd’hui de ces doctrines ? Comment interpréter l’épisode soviétique de l’histoire russe à cette lumière ? Le présent article ne saurait y répondre.
Il est pareillement tentant de proposer des explications métahistoriques au bellicisme russe actuel. De manière surprenante, on ne retrouve pas dans les médias russes au service de la guerre une insistance particulière sur ce thème. On y trouvera toutefois son corollaire, à savoir la confrontation avec l’Occident.
Par exemple, Alexandre Douguine, le boutefeu idéologique de la Russie en guerre, peut déclarer, dans un article daté de mars 2024 au nom limpide, La Russie a besoin d’une militarisation totale : « Aujourd’hui, nous avons absolument besoin d’une militarisation totale et globale du pays, de l’État et du peuple. »16 Confrontation militaire, donc politique, idéologique, ontologique si l’on ose dire, avec un Occident dépeint comme décadent : autant d’éléments que l’on retrouvait déjà dans la confrontation de Byzance avec l’Occident latin. S’il n’est pas totalement exclu que ces représentations au long cours puissent jouer un rôle dans la martialité de la politique extérieure russe actuelle, une telle corrélation reste difficile à vérifier. Reste néanmoins ceci : la Russie, en raison de cette histoire longue avec une romanité dont elle a voulu reprendre l’universalité, a appris à se considérer comme l’héritier naturel et comme le centre d’un empire.
Il y a fort à parier qu’elle peine à se percevoir un jour autrement. Lire aussi : L’impérialisme russe est-il une fatalité ? 1 Georges Florovsky, Les voies de la théologie russe, Paris, Gallimard, trad.
C. Andronikov, 1953, p. 40.
2 On remarquera l’emploi, pour qualifier Constantinople, du nom « tsargrad », « la ville de César », comme dans la Chronique de Nestor. 3 Nestor Iskander, Récit de la prise de Constantinople par les Turcs in Monuments de la littérature de l’ancienne Russie, deuxième partie du XVe siècle, Moscou, Belles lettres, trad. originale, 1982, p. 217.
4 Là encore, il est difficile de savoir quel est l’« écrit » auquel fait référence Nestor Iskander. Nous pouvons simplement noter à nouveau le crédit accordé au genre prophétique. 5 Ici synonyme de « musulman ».
6 Ibid. p. 265. 7 Zenkovsky, Histoire de la philosophie russe t.
1, op. cit., p. 45. 8 Nestor Iskander, Récit de la prise de Constantinople par les Turcs, op. cit.
9 Alain Ducellier, Les Byzantins, histoire et culture, Paris, Seuil, 1988, p. 114. 10 Vassili III (1479-1533), grand-prince de Moscou de 1505 à sa mort.
11 Philothée de Pskov, Message du vieux Philothée in Bibliothèque de la littérature de la Vieille Russie t. 9, Saint-Pétersbourg, Naouka, 2000, trad. originale. 12 Ainsi, Zenkovsky note que « Le pouvoir de l’État est un point d’application de la providence dans l’histoire : c’est là le »mystère » du pouvoir et sa relation avec la sphère mythique ».
Cf. Basile Zenkovsky, Histoire de la philosophie russe t. 1, op. cit., p.
42. 13 Francis Dvornik, Les Slaves, histoire et civilisation de l’Antiquité aux débuts de l’époque moderne, Paris, Seuil, trad. Danielle Pavlevski & Maroussia Chpoliansky, 1970, p.
655. 14 La Russie d’aujourd’hui, Répliques, France Culture, 7 avril 2018. 15 Basile Zenkovsky, Histoire de la philosophie russe, t.
1, op. cit., p. 47. 16 Alexandre Douguine, La Russie a besoin d’une militarisation totale, publication du Club d’Izborsk, mars 2024.