Marianne Péron-Doise, Directrice de recherche à l’IRIS où elle est co-responsable du Programme Asie pacifique et dirige l’Observatoire Géopolitique de l’Indo-Pacifique. Elle vient de publier une "Géopolitique des mers et des océans", éd. Cavalier Bleu. Entretien organisé et conduit par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur RCF Notre Dame.
Cette émission a été diffusée le 31 août 2026. Sous le titre Planisphère géopolitique et stratégique cette émission est disponible comme podcast sur les plateformes Spotify et Apple Podcast. Depuis une vingtaine d’années, la puissance mobilisatrice du concept d’Indo-Pacifique a imposé une nouvelle image de l’Asie, intégrant la dimension « Indo » (Inde et Océan Indien) au côté du Pacifique.
Cette reconfiguration, initialement économique, est devenue un enjeu stratégique majeur, reflétant les dynamiques de puissance et la maritimisation du monde. Cependant, après deux décennies d’évolution, le concept conserve-t-il sa capacité d’entraînement face aux crises ? Planisphère pose la question à Marianne Péron-Doise.
Cette émission Planisphère [1], L’Indo-Pacifique existe-t-il encore ? Marianne Péron-Doise Lien direct vers cette émission sur RCF Notre Dame, avec possibilité de récupérer l’iframe. Pensez à partager sur les réseaux sociaux, c’est fait pour.
Merci Synthèse rédigée, relue et validée par Marianne Péron-Doise L’Indo-Pacifique : une construction stratégique visant à rééquilibrer l’Asie LE CONCEPT d’Indo-Pacifique qui a émergé il y a deux décennies, a supplanté la dénomination traditionnelle d’Asie-Pacifique, jugée trop centrée sur l’Asie Orientale (Chine, Japon, Corée du Sud, ASEAN) et l’Australie. Marianne Péron-Doise explique que cette nouvelle construction est intrinsèquement maritime, intégrant l’océan Indien et, plus précisément, l’Inde, un pays de 1,4 milliard d’habitants. L’objectif initial était de parier sur l’émergence de l’Inde pour équilibrer un Pacifique dominé par les États-Unis mais où la Chine montait en puissance.
D’une vision économique, tirée par le développement des « dragons » et des « tigres » asiatiques, le concept a évolué vers une dimension plus stratégique, liée à la maritimisation du monde, aux flux commerciaux et au développement des marines, notamment après la mobilisation internationale contre la piraterie somalienne dans les années 2000. La Chine, puissance maritime et militaire montante, au cœur des tensions Le concept d’Indo-Pacifique porte un sous-texte anti-chinois, reflétant les interrogations sur l’orientation de la puissance de Pékin. Marianne Péron-Doise souligne la réalité physique de la Chine comme puissance commerciale et économique majeure, visible dans la hiérarchie des ports mondiaux.
Le port de Shanghai, avec environ 50 millions d’équivalent vingt pieds (EVP), surpasse largement le premier port européen, Rotterdam, qui en traite 11 millions. Cette « extraordinaire puissance logistique » fait de la Chine l’« usine du monde », avec une activité intense sur sa façade maritime. Cette puissance civile marchande s’accompagne d’un développement militaire rapide et « Mahanien [2] ».
La marine chinoise, qui se mesure à la marine américaine, compte déjà quatre porte-avions (deux acquis, un construit, un en construction) et de nombreux sous-marins. Ces capacités navales appuient des revendications maritimes agressives en Mer de Chine méridionale (illustrées par la « carte en neuf traits » revendiquant les trois quarts de la zone, rognant sur les archipels des Spratleys et Paracels) et sur les îles Senkaku administrées par le Japon. La Chine remet en cause le droit de la mer par la création et la militarisation d’îlots artificiels pour étendre sa zone économique exclusive (ZEE) en dépit de l’opposition des Philippines et du Vietnam qui n’ont de cesse de rappeler leurs droits souverains .
Des visions nationales plurielles face à un défi commun Plusieurs États ont adopté le concept d’Indo-Pacifique, chacun avec des appropriations spécifiques mais un socle commun. Le Japon, sous le Premier Ministre Shinzo Abe (dès 2007, puis en 2016), a promu un « Indo-Pacifique libre et ouvert » (FOIP), avec une vision géographique très vaste incluant la côte Est de l’Afrique jusqu’aux contreforts de l’Amérique du Sud, comme il l’a énoncé lors d’un discours au Kenya. L’Australie, en tant qu’île à l’interface des deux océans, met l’accent sur le Pacifique Occidental et l’Océanie, y compris le Pacifique Sud.
L’Inde, satisfaite d’être reconnue, relie ses préoccupations d’arrière-cour dans l’océan Indien à la partie Pacifique Occidental. Ces puissances – Japon, Australie, Inde, États-Unis, et la France présente dans les deux océans – partagent une vision axée sur la liberté de navigation et le respect du droit international, doublée d’une « anxiété » vis-à-vis de la Chine. Le concept à l’épreuve des crises et la nécessité de sa réactivation Bien que normalisé, le concept d’Indo-Pacifique a été mis à l’épreuve par des crises récentes, nécessitant sa réactivation.
Marianne Péron-Doise note que l’Indo-Pacifique est désormais « familier, introduit, avalisé, normalisé » par de nombreux acteurs, y compris l’Union européenne qui a publié sa stratégie en 2021 suivie par l’ASEAN elle-même. Cependant, en septembre 2021, l’annulation du contrat de sous-marins français par l’Australie au profit d’une alliance avec les États-Unis et le Royaume-Uni (AUKUS), a porté un coup au multilatéralisme affiché. Les Etats-Unis de Donald Trump ont paru se désintéresser de l’Indo-Pacifique et des dilemmes de sécurité de leurs principaux alliés japonais et sud-coréens.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a constitué un autre « coup de tonnerre », brouillant les normes et le droit international, suscitant l’inquiétude en Asie quant à une potentielle invasion de Taiwan par la Chine. Ces événements ont créé une « angoisse » et exigent des « réajustements dans le discours Indo-Pacifique », insistant sur le respect des normes et le refus des rapports de force et des coopérations plus concrètes. Des initiatives comme le QUAD (rassemblant les Etats-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie), initialement centré sur la sécurité maritime. visent à proposer des alternatives aux projets chinois en matière d’infrastructures, notamment portuaires et numériques.
Dernièrement, les Etats-Unis de Donald Trump ont paru se désintéresser de l’Indo-Pacifique et des dilemmes de sécurité de leurs principaux alliés japonais et sud-coréens face au rapprochement entre la Chine, la Russie et la Corée du Nord pour se recentrer davantage sur le Pacifique occidental (la première chaine d’îles). Signe de cette prise de distance, le Commandement américain pour l’Indo-Pacifique, USINDOPACOM, dont le siège est depuis 1947 à Hawaï est revenu à son ancienne appellation de USPACOM à la suite d’une décision du Département de la guerre américain le 16 juin 2026. L’Indo-Pacifique est donc plus qu’une simple désignation géographique.
C’est devenu un prisme stratégique essentiel pour comprendre les dynamiques des puissances mondiales. Marianne Péron-Doise souligne la persistance des rapports de force et la remise en cause des normes internationales, de l’Asie à l’Europe. La montée en puissance de la Chine, ses ambitions maritimes et les défis posés par les crises récentes (AUKUS, Ukraine) ainsi que l’implication des Etats Unis au Moyen-Orient ont transformé ce concept en un baromètre des tensions globales.
Finalement, le concept d’Indo-Pacifique, bien que normalisé, doit être constamment réactivé pour s’adapter à un environnement international de plus en plus volatile et compétitif, où la défense du droit international et la recherche de contrepoids demeurent des enjeux cruciaux. . « L’Indo-Pacifique, nouveau centre du monde », de Marianne Péron-Doise et Valérie Niquet, aux éditions Tallandier (2025). . « Géopolitique des mers et des océans », de Marianne Péron-Doise, aux éditions Le Cavalier Bleu (2026).
Copyright pour le texte Verluise-Péron Doise/Diploweb.com Tous les podcasts géopolitiques de l’émission Planisphère depuis septembre 2024, en un clic. Et avec en bonus une synthèse rédigée, c’est possible ? Oui, ici. [1] Cette émission a été enregistrée le 22/06/2026 et radiodiffusée le 31/08/2026. [2] NDLR : « Mahanien », référence à Alfred Thayer Mahan, plus connu sous le nom d’Alfred Mahan (1840 -1914).
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