Récits de voyages et reportages, oubli et justice, Russie et Chine. Aperçu des livres de la semaine Jean-Christophe BUISSON, Complètement à l’Est ! Récits, rencontres et reportages en Europe orientale, 1996-2026, Perrin, coll.
« Tempus », 12,50 euros Ce recueil rassemble une quarantaine de textes que le journaliste et historien Jean-Christophe Buisson a consacrés, sur près de trente ans, à ce qu’il appelle son « Est » : les Balkans, la Serbie, la Slovénie, la Roumanie, la Russie, la Sibérie, le Danube, mais aussi l’Arménie. L’ouvrage s’organise en trois ensembles — « Les hommes », « Les fractures » et « Les lieux » — qui dessinent autant de manières d’aborder cet espace. Son intérêt tient d’abord à sa dimension rétrospective.
Il ne s’agit pas d’un essai porteur d’une thèse unique, mais d’une forme d’autobiographie intellectuelle indirecte : en revisitant les mêmes territoires à plusieurs décennies d’écart, le lecteur voit se dessiner les fidélités de l’auteur, ses intuitions constantes, et une certaine conception du métier de journaliste et de l’histoire elle-même. Les textes couvrent l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo, les guerres de Yougoslavie, la relation russo-ukrainienne au moment de l’invasion de 2022, ainsi que la guerre civile russe et la chute de Milošević. Premier fil conducteur : les hommes.
Buisson affectionne les destins individuels qui ouvrent sur la grande histoire — Kerenski, Draža Mihailović, Molotov, Emir Kusturica, le prince Alexandre de Serbie ou Siméon II de Bulgarie deviennent des portes d’entrée vers des mondes disparus ou bouleversés. Le volume comprend également un échange avec Hélène Carrère d’Encausse et Emmanuel Carrère. Cette attention portée aux vaincus, aux monarchies abolies, aux nations démembrées et aux fidélités qui survivent à la disparition des régimes constitue l’une des singularités de l’auteur : il regarde l’Est moins comme une périphérie en retard sur l’Occident que comme un immense réservoir de mémoire.
Deuxième fil conducteur : les fractures. Pour Buisson, l’Europe orientale demeure un espace où l’histoire n’a jamais cessé d’être présente, dans la mesure où les frontières, les guerres, les occupations et les mémoires concurrentes continuent d’y organiser le présent. Sarajevo, à ce titre, dépasse le simple statut de lieu historique pour devenir une clé de compréhension de la manière dont des mémoires enfouies redeviennent politiques.
On perçoit derrière cela une critique implicite de la lecture occidentale de l’après-1989, qui voudrait que l’Est n’ait eu qu’à rejoindre progressivement les normes politiques, économiques et culturelles de l’Ouest — une grille qui échoue à rendre compte de la profondeur historique propre aux Balkans, à la Russie ou à l’Arménie. Le titre même, Complètement à l’Est !, joue sur ce malentendu : l’auteur y revendique une fascination longtemps jugée suspecte dans certains milieux français, lui qui a dû s’expliquer à plusieurs reprises sur son tropisme pour la Russie, la Serbie ou encore l’Arménie… Troisième fil conducteur : le voyage.
La dernière partie rassemble quinze reportages, de Belgrade au Kremlin, du Danube au Transsibérien — une veine que l’éditeur rapproche explicitement de celle de Sylvain Tesson. Mais Buisson n’est pas seulement un écrivain-voyageur : il voyage en historien engagé et amoureux, et le paysage y est presque toujours chargé d’une strate antérieure. Une gare, un fleuve, une frontière ou une ville y deviennent des archives à ciel ouvert.
L’Arménie occupe, à cet égard, une place particulière. Buisson s’y est rendu à de nombreuses reprises depuis 2017, notamment pendant la guerre de 2020, et écrit que ce pays de trois millions d’habitants lui est devenu « aussi cher » que la Serbie. Il s’est ainsi imposé comme l’un des principaux porte-voix de cette nation martyrisée, dans l’indifférence polie des chancelleries occidentales, depuis 2020.
Ce goût pour les peuples vaincus, les monarchies, les identités historiques et les nations éprouvées confère à l’œuvre de Buisson une forte cohérence. Mais il n’est pas sans risque : celui de préférer les continuités historiques aux ruptures sociales, ou le récit national aux transformations internes des sociétés. Reste une question ouverte, et sans doute la plus féconde que pose ce livre : comment préserver la distance critique du journaliste lorsque l’on revendique aussi ouvertement son affection pour les pays sur lesquels on écrit ?
Oublier ou punir ? De Nuremberg à Gaza, l’histoire inachevée de la justice internationale Jean Paul Chagnollaud, Oublier ou punir ? Justice pénale internationale et politique, Le Cavalier Bleu, 2026 Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite et président d’honneur de l’IReMMO, signe avec cet essai un plaidoyer sans détour contre la tentation de l’amnésie qui a longtemps structuré le règlement des conflits.
Le livre part d’un constat simple, mais lourd de conséquences : pendant des siècles, la raison d’État a primé sur l’exigence de justice, et l’amnistie a servi d’antidote supposé à la mémoire des souffrances, de la clause de « l’oubliance » de l’édit de Nantes en 1598 aux amnisties de la guerre d’Algérie, en passant par la Commune de Paris. La bascule, selon l’auteur, se produit avec la Seconde Guerre mondiale. Nuremberg inaugure une logique nouvelle — qualifier pour punir — qui se prolonge un demi-siècle plus tard avec les tribunaux ad hoc pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, puis avec la création de la Cour pénale internationale.
Chagnollaud consacre la moitié de son ouvrage à cette généalogie, avant de basculer vers un bilan plus contemporain et plus sombre : celui d’une CPI prise en étau entre l’hostilité des grandes puissances et un bilan contrasté depuis 2002, incapable d’échapper aux rapports de force qu’elle est censée juger. L’ouvrage progresse selon une logique claire, d’abord une histoire de l’amnistie et de ses ambiguïtés, puis l’émergence du droit international humanitaire comme rupture, enfin l’épreuve des faits ; la CPI confrontée aux États qui l’ont créée, mais qui la contournent dès qu’elle les gêne. Un chapitre sur « les ambiguïtés de la posture française » vient nuancer l’idée que les démocraties occidentales seraient les garantes naturelles de ce système.
Le choix de clore l’ouvrage sur une postface interrogative : « Un génocide à Gaza ? », inscrit délibérément la réflexion historique et juridique dans le débat contemporain le plus polarisé de notre époque, à l’heure où le droit international subit une crise majeure. L’Ours et le Dragon, de Sylvie Bermann : radiographie d’un couple impérial Sylvie Bermann, L’Ours et le Dragon. Russie-Chine : histoire d’une amitié sans limites ?, Tallandier, 10 euros Pékin et Moscou forment-ils une alliance de circonstance, un attelage bancal appelé à se rompre au premier choc, ou bien un bloc structurellement soudé, capable de redessiner l’ordre international ?
C’est à cette question que Sylvie Bermann, ancienne ambassadrice de France à Pékin, à Londres puis à Moscou, consacre cet essai devenu, avec sa parution en poche dans la collection Texto, plus accessible encore à un lectorat élargi. Plutôt que de s’en tenir à l’actualité immédiate de la guerre en Ukraine et du rapprochement affiché entre Xi Jinping et Vladimir Poutine, l’auteure remonte aux origines mêmes de la relation : le traité de Nertchinsk de 1689, négocié en latin sous l’égide des jésuites, pose déjà les termes d’une relation asymétrique entre un empire russe expansionniste et un empire chinois soucieux de préserver ses frontières. De Catherine II à la conquête des territoires mandchous au XIXe siècle, puis à l’alliance sino-soviétique scellée par la victoire du Parti communiste chinois en 1949, Bermann montre combien cette « amitié » a toujours été traversée par des rapports de force changeants plutôt que par une convergence idéologique stable.
Ce choix de la profondeur historique est le principal mérite de l’ouvrage dans la mesure où il désamorce les lectures trop hâtives qui voudraient voir dans le partenariat actuel une nouveauté née de la seule invasion de l’Ukraine. Bermann rappelle avec justesse que le rejet conjoint des règles et des valeurs occidentales, ainsi que la volonté de « désoccidentalisation », s’étaient déjà clairement affichés lors de la rencontre entre les deux chefs d’État à l’ouverture des Jeux olympiques de Pékin, en février 2022 ; quelques jours à peine avant le déclenchement du conflit. L’intérêt de l’ouvrage réside dans l’analyse du basculement historique qui s’est opéré entre les deux puissances.
Longtemps « grand frère » industriel et idéologique de la Chine communiste, la Russie post-soviétique se retrouve aujourd’hui en position de dépendance croissante à l’égard de son partenaire chinois ; un renversement que Pékin, selon l’auteure, ne se prive pas de faire sentir, avec un dédain à peine voilé pour une puissance restée prisonnière de sa rente d’hydrocarbures et incapable de se réinventer économiquement après l’effondrement de l’URSS. C’est là que l’essai gagne en acuité critique : Bermann réfute explicitement le terme de « vassalisation », souvent employé pour qualifier la place de la Russie dans ce couple, et préfère une lecture plus nuancée, qui n’en souligne pas moins l’inégalité structurelle du partenariat au profit de Pékin. Le sous-titre interrogatif — histoire d’une amitié sans limites ? — donne la clé de lecture de tout l’ouvrage : cette alliance proclamée « sans limites » par Xi Jinping et Poutine eux-mêmes en est-elle vraiment une ?
Bermann s’attache à mesurer, avec la prudence de la praticienne plus que de la théoricienne, jusqu’où va réellement la convergence russo-chinoise, entre solidarité anti-occidentale de façade et calculs d’intérêts nationaux divergents : la Chine restant, in fine, arbitre d’une relation qu’elle pourrait rebattre à tout moment. L’ouvrage bénéficie enfin de la position d’observatrice privilégiée de son auteure, qui a occupé des postes clés dans les deux capitales concernée. Ce regard de l’intérieur, nourri d’expérience personnelle autant que d’érudition historique, confère une texture que n’ont pas toujours les essais purement académiques sur le sujet, sans pour autant sacrifier la rigueur de l’analyse.
On pourra regretter, comme certains lecteurs spécialisés l’ont noté, une approche parfois plus descriptive qu’ouvertement théorique ; mais c’est précisément cette clarté, alliée à la richesse de la focale historique, qui rend l’ouvrage précieux pour qui cherche à comprendre, au-delà des slogans diplomatiques, la nature réelle — et les failles potentielles — de l’axe Moscou-Pékin.