Trois quarts des environnements de travail numériques en France reposent aujourd’hui sur Microsoft. Ce chiffre, issu de l’enquête annuelle du cabinet Lecko (L’état de l’art de la transformation interne) en partenariat avec Ipsos auprès de 500 salariés d’organisations de plus de 250 collaborateurs, ouvre la partie consacrée à la souveraineté numérique. Cependant, le constat le plus intéressant n’est pas la domination de Microsoft (connue depuis longtemps) mais ce que les auteurs de l’étude appellent une satisfaction « qui ne vaut ni adhésion, ni capacité de bascule ».
Lire aussi : Ce que l'on sait de Microsoft 365 E7 à 99 $ par mois Dans le secteur public, l’usage d’une alternative à Microsoft ou Google ne concerne que 14 % des répondants, selon l’enquête. Une standardisation en apparence totale. Sauf que 60 % des salariés interrogés reconnaissent recourir à des outils personnels ( WhatsApp, WeTransfer, Box) pour contourner les limites perçues de leurs outils officiels.
Lecko en tire une conclusion : les organisations ne maîtrisent déjà plus complètement les usages à l’intérieur même des solutions qu’elles ont massivement déployées. Ce paradoxe irrigue tout le reste de l’analyse. Le niveau de satisfaction déclaré à l'égard des environnements numériques (messagerie, visio, bureautique, drive) est jugé correct par les répondants, mais Lecko met en garde contre une lecture trop rapide.
Cette satisfaction traduirait moins la qualité intrinsèque des outils qu'une habitude prise face à des solutions devenues indispensables au quotidien. Interrogés sur l'hypothèse d'un remplacement par des suites européennes dites souveraines, les salariés expriment des positions nuancées, une majorité relative mettant en avant des réserves sur l'efficacité et la continuité de travail. La priorité affichée par les utilisateurs n'est donc pas la souveraineté en tant que telle, mais des outils qui répondent à leurs besoins.
Trois mécanismes de verrouillage identifiés Lecko structure son diagnostic autour de trois "points de tension" qui la cause de la dépendance. Lire aussi : Qu'est devenu le "score de productivité" de Microsoft 365 ? Le premier tient à la logique d'offre groupée déployée par Microsoft depuis une quinzaine d'années : passage des licences perpétuelles à l'abonnement, multiplication des formules tarifaires, arrêt progressif des solutions hébergées en interne au profit du cloud, et surtout un empilement de briques (messagerie, sécurité, conformité, téléphonie, intelligence artificielle) qui rend très difficile toute sortie partielle.
L'étude rappelle que l'intégration forcée de Teams dans les offres Office 365 avait d'ailleurs valu à Microsoft une sanction de la Commission européenne pour abus de position dominante, et que l'arrivée de Copilot dans certaines offres prolonge selon Lecko cette même dynamique d'enfermement. Le deuxième point de tension porte sur les prix. Lecko chiffre à plus de 10 % par an en moyenne la hausse tarifaire supportée par les clients européens de Microsoft 365 ces dernières années, avec des révisions marquantes en mars 2022 (de 9 à 25 % selon les licences et zones) puis en avril 2023.
L'étude relève un deuxième mécanisme : Microsoft facture ses clients européens en dollars, ce qui les expose à une volatilité de change qui s'ajoute aux hausses tarifaires décidées par l'éditeur. Une variable supplémentaire, indépendante de sa politique de prix à proprement parler. Enfin, Lecko souligne que ces augmentations successives ne sont pas systématiquement justifiées par l'ajout de nouvelles fonctionnalités ou une amélioration du service.
Elles relèveraient davantage d'une stratégie de valorisation de la suite et de captation de valeur sur le marché. Une hausse de tarif hors de contrôle L'étude illustre l'effet cumulé par un exemple concret. Sur cinq ans, une organisation abonnée à une offre E3 aurait vu son coût total progresser de près de 50 %, entre révisions tarifaires et ajout de briques imposées.
Un phénomène que l'étude compare à une grenouille qui ne perçoit pas la montée progressive de la température de l'eau dans laquelle elle se trouve. Le troisième point de tension est d'ordre juridique : l'extraterritorialité du droit américain. L'étude cite le Cloud Act de 2018, qui oblige toute entreprise américaine à transmettre aux autorités des données qu'elle héberge même si elles sont stockées hors des États-Unis et le Patriot Act de 2001, qui autorise l'accès à certaines données pour des motifs de sécurité nationale.
Lire aussi : Microsoft 365 : l'étau se resserre sur le canal entreprise le plus stable Les organisations européennes qui utilisent des solutions cloud américaines s'exposent donc à un risque de transfert de données hors du cadre juridique européen, sans que les personnes concernées en soient nécessairement informées. L'étude signale aussi un potentiel conflit entre les obligations du RGPD et celles du Cloud Act. Un marché d'alternatives mature par endroits, immature ailleurs Face à ce triple constat, Lecko décrit un marché français et européen des alternatives en accélération, porté notamment par les programmes publics France Relance et France 2030.
Historiquement, ce marché s'est construit "brique par brique", soit une alternative souveraine pour chaque produit Microsoft, selon une logique que Lecko qualifie de "médicament générique". Soit une solution de substitution souvent moins intégrée ou fonctionnellement moins riche que l'original. Certains segments restent, de l'aveu même de l'étude, des "bastions de la dépendance".
Le premier est la gestion des identités et la fédération (Azure Entra ID, ADFS, Active Directory). Migrer vers des solutions comme Keycloak, LemonLDAP ou WALLIX Trustelem implique de lourds impacts sur le SSO, le MFA et les accès conditionnels. Le deuxième est le système d'exploitation où la bascule vers Linux reste marginale pour des raisons de compatibilité applicative et d'acculturation des utilisateurs.
Le troisième est le poste de travail lui-même. Des alternatives existent mais, selon Lecko, le terrain montre qu'il est encore trop tôt pour se passer de Windows dans la plupart des métiers. L'expérience utilisateur constitue le "dernier et solide rempart" de la dépendance, autour de trois briques.
La première est l'email où les alternatives souveraines (BlueMind, Zimbra, Infomaniak) sont jugées crédibles, mais la migration reste complexe en volumétrie et en habitudes. La deuxième est la bureautique où LibreOffice et OnlyOffice couvriraient l'essentiel des besoins, mais où macros, tableaux croisés dynamiques et formats avancés imposent souvent une coexistence prolongée avec les outils Microsoft. La troisième, plus large, est le format de fichier lui-même.
Sur ce dernier point, l'étude cite "La Suite " développée par la Dinum, avec son offre Docs, comme un exemple d'alternative qui, bien qu'incomplète, met l'expérience utilisateur au centre de sa proposition. Le rapport consacre une place à des éditeurs français positionnés sur une approche différente de la simple substitution produit par produit. Jalios, Jamespot, Talkspirit, Wimi, eXo Platform et BlueMind y sont présentés comme des acteurs qui cherchent à reconnecter l'environnement numérique aux usages réels des équipes plutôt qu'à répliquer à l'identique l'empilement fonctionnel des suites américaines.
Pour synthétiser l'ensemble de ce marché, Lecko propose une cartographie en trois cercles : un marché mature offrant de réelles alternatives, un marché de niche et un marché encore délaissé Une méthode plutôt qu'un dogme : lotir par priorité Sur la question du "comment", Lecko recommande une approche par lots, plutôt qu'une bascule globale. Plusieurs périmètres sont déjà matures et validés par le retour d'expérience : la GED, les espaces collaboratifs et les portails intranet. La messagerie souveraine offre un socle fonctionnel prêt mais sa migration et la gestion des habitudes (délégations, agendas) constituent un chantier en soi.
Côté bureautique, l'alternative couvre 80 à 90 % des besoins courants ; les cas complexes (macros, modèles métiers) imposeront de faire coexister les outils. Enfin, l'infrastructure (IaaS, stockage, réseau) peut migrer progressivement, domaine par domaine, vers des hébergeurs qualifiés SecNumCloud Mais l'étude est catégorique sur un point : le cœur véritable de la dépendance se situe dans les applications métiers ( finances, ressources humaines, relation aux usagers, urbanisme ) largement conçues autour de l'écosystème Microsoft (bases de données SQL Server, API Graph, authentification). Tant que ces chaînages restent adossés à Microsoft, écrit Lecko, la souveraineté du seul poste de travail ne suffira pas à regagner une réelle maîtrise.