Du temps du roi Louis-Philippe et de l’empereur Napoléon III, un journaliste s’honorait d’un séjour à la prison Sainte-Pélagie lorsqu’il commettait un article que le pouvoir jugeait trop caustique — Armand Carrel, Henri Rochefort, Jules Vallès y furent incarcérés. Sous M. Emmanuel Macron, un reporter monte en grade s’il sait indiquer aux autorités qui enfermer, censurer ou expulser « pour atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État » et « menace grave à l’ordre public ». C’est en effet pour ces motifs que le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez a ordonné le 29 juillet dernier l’expulsion de Xenia Fedorova, journaliste de CNews, chroniqueuse du JDNews et ancienne directrice de la chaîne prorusse RT France, elle-même interdite par la Commission européenne en 2022.

La sanction a ceci d’original qu’elle couronne une intense campagne de presse menée depuis mai dernier par des médias — Le Monde, France Inter, Libération — alignés sur la politique européenne et atlantiste de M. Macron. À lui seul, le quotidien vespéral publie entre le 26 mai et le 20 août 2026 une vingtaine d’articles contre « la plus influente propagandiste du Kremlin en France », proche de surcroît du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré. Sur France Inter, Patrick Cohen consacre lui aussi sa chronique politique matinale à « la plus influente propagandiste d’un pays désormais hostile à la France » (28 mai), cependant que les intervieweurs tentent de convaincre l’invité du jour, M. Édouard Philippe, de réclamer à son encontre « une OQTF » — obligation de quitter le territoire français.

Quatre jours plus tard, toujours sur France Inter, c’est M. Nuñez que Benjamin Duhamel somme d’expulser la journaliste russe (1er juin). Mediapart entre également dans la danse. Puis Reporters sans frontières, dont le directeur général s’indigne qu’une étrangère puisse se consacrer sans vergogne au « dénigrement de la France et de ses dirigeants » (Le Monde, 6 juin).

Fin juillet, le gouvernement cède aux sommations médiatiques et ordonne l’expulsion de la chroniqueuse qui fait trembler la septième puissance mondiale. Le Monde applaudit dans un éditorial « une salutaire clarification » (31 juillet). Et publie la nouvelle doctrine du ministre des affaires étrangères en matière d’information : le journalisme d’état-major.

Contre les « adversaires de la démocratie » et les « professionnels de la subversion », explique M. Jean-Noël Barrot, « comprendre ne suffit plus : il faut riposter et dissuader » (20 août). Lorsqu’il s’agit de la Russie et de la guerre en Ukraine, la symbiose du pouvoir et du contre-pouvoir est totale, et le débat public inexistant (1). Les responsables politiques tremblent d’être taxés de prorusses ou de munichois s’ils ne s’alignent pas sur les positions jusqu’au-boutistes défendues de Mediapart au Figaro, en passant par les médias du bloc central.

Xenia Fedorova est-elle si talentueuse qu’elle pourrait à elle seule annuler l’impact des choix éditoriaux de presque toute la presse française, que relaient les décisions prises — ou entérinées en silence — par la plupart des responsables politiques ? En réclamant l’expulsion d’une journaliste pour délit d’opinion, les médias traditionnels démontrent qu’ils ont raté le grand tournant de la décennie. Ils continuent d’agir comme si leur rôle consistait à soustraire une population immature à des points de vue susceptibles de la déstabiliser.

Un peu à la manière de ces catéchèses qui canalisaient les jeunes ouailles pour le compte du clergé, ils servent d’auxiliaires à l’État pour corseter le débat public et délimiter l’espace de la dissidence. Ce paternalisme repose sur l’illusion d’une presse professionnelle détentrice du monopole de l’information, alors même que chacun peut accéder en quelques clics à des contenus russes facilement traduisibles en ligne et découvrir des points de vue jugés « subversifs » par le pouvoir. Ou se tourner vers des titres étrangers, y compris américains, pour entendre un autre son de cloche que la communication de Kiev servie en France depuis quatre ans.

Cela aussi, faudra-t-il le proscrire ? Xenia Fedorova offrait aux hallebardiers de l’atlantisme une cible facile : seuls les médias de M. Bolloré et quelques personnalités marginales lui ont manifesté leur soutien. Impatient d’expulser à tour de bras, le Rassemblement national (RN) n’a pas pris sa défense.

S’il arrive au pouvoir, il saura se prévaloir d’une définition de la liberté d’expression inspirée de celle de M. Barrot. Et s’élever à son tour contre les « professionnels de la subversion » pour révoquer les visas des journalistes étrangers que les médias d’extrême droite désigneront comme ennemis de la France. (1) Lire « Les médias, avant-garde du parti de la guerre » et « Les nouveaux chiens de guerre », Le Monde diplomatique, respectivement mars 2023 et avril 2024. En cliquant sur « S’inscrire », je reconnais avoir pris connaissance de la politique de confidentialité du Monde diplomatique et des droits dont je dispose sur mes données personnelles.