Diversification affichée, pivot redouté à Moscou : la politique étrangère arménienne se joue à la fois sur la Russie, l’UE, la Turquie, l’Iran et les États-Unis. Sergey Melkonian, chercheur à l’APRI Armenia, décrypte les lignes rouges du Kremlin, les limites réelles de la diversification énergétique et le rôle pivot de la Turquie. Malgré le bras de fer entre la Russie et l’Occident, la menace centrale reste, pour lui, l’Azerbaïdjan soutenu par Ankara.
Propos recueillis par Tigrane Yégavian Après plusieurs années de tensions entre Erevan et Moscou, comment qualifieriez-vous aujourd’hui l’état réel des relations arméno-russes ? Sommes-nous face à une crise conjoncturelle, à une redéfinition durable du partenariat ou à une rupture progressive ? Sergey Melkonian – Le gouvernement arménien, ou plus précisément le parti au pouvoir, décrit les changements actuels dans les relations arméno-russes comme une « transformation pragmatique ».
Cette formulation figure explicitement dans le programme électoral du parti. Autrement dit, Erevan reconnaît elle-même qu’une certaine réévaluation de la relation est en cours. La Russie, de son côté, n’a pas encore proposé de définition claire de l’état actuel des relations bilatérales.
Les responsables russes se sont surtout exprimés sur les conséquences possibles de l’orientation actuelle de la politique étrangère arménienne, plutôt que de fournir une caractérisation précise de la transformation elle-même. Si, toutefois, on prend le concept de « transformation pragmatique » des autorités arméniennes et qu’on l’observe à travers le prisme du narratif moscovite, alors, du point de vue russe, ce processus ressemble de plus en plus à une « transformation destructrice ». Ce qui ne fait aucun doute, c’est que la relation change substantiellement.
Sa nature est en cours de reconsidération dans le domaine sécuritaire, dans l’économie, et de plus en plus dans le domaine politique également. L’Arménie a officiellement déclaré une politique de diversification, et la part de la Russie a effectivement commencé à décliner dans certains domaines. Ce processus s’est d’abord manifesté de la manière la plus visible dans le domaine sécuritaire, en particulier dans les achats d’armement.
Il y avait cependant des raisons objectives à cela, notamment l’incapacité de la Russie à honorer les livraisons d’armes précédemment convenues. L’Arménie a par conséquent élargi sa coopération de défense et ses achats auprès d’autres partenaires, notamment l’Inde, la France, l’Iran, la Belgique et d’autres. La dimension économique est plus complexe.
L’Arménie a également déclaré une politique de diversification économique, tandis que la Russie a introduit un certain nombre de mesures économiques en réponse. À mon sens, cependant, nombre de ces mesures relèvent davantage du politique que du strictement économique. Le problème fondamental est que ce qu’Erevan décrit comme une diversification est de plus en plus perçu à Moscou comme un basculement.
Le problème, du point de vue russe, n’est donc pas la diversification en tant que telle, mais plutôt la direction dans laquelle elle s’opère. Les achats d’armements de l’Arménie auprès de l’Inde, de la France, de l’Iran ou de la Belgique n’ont pas suscité en soi le même niveau d’inquiétude politique. La situation devient qualitativement différente lorsque l’Arménie déclare ouvertement son intention de se rapprocher de l’UE, que la Russie considère officiellement comme un « bloc » hostile.
L’Arménie a désormais formellement adopté un cap vers l’intégration européenne et a déclaré son intention de poursuivre l’adhésion à l’UE. Pour cette raison, je qualifierais l’étape actuelle des relations arméno-russes de moment de vérité. Pendant un certain temps, l’Arménie a pu se maintenir dans une « zone grise » relativement large : développant ses relations avec l’Inde, d’autres partenaires, ainsi qu’avec les pays occidentaux, mais dans certaines limites qui ne remettaient pas fondamentalement en cause le cadre stratégique existant.
Aujourd’hui, cette zone grise se rétrécit de plus en plus. Dès lors que l’Arménie déclare officiellement son intention de passer d’un pôle stratégique à un autre, la marge d’ambiguïté commence à disparaître. La Russie, de son côté, signale de plus en plus que l’Arménie devra en définitive faire un choix.
Je pense donc que le moment de vérité dans les relations arméno-russes approche. Le caractère futur de la relation dépendra largement de la décision stratégique que prendra l’Arménie. « Du point de vue russe, ce processus ressemble de plus en plus à une transformation destructrice. » Quelles sont, selon vous, les véritables lignes rouges du Kremlin vis-à-vis de l’Arménie ?
Moscou peut-il tolérer un rapprochement avec l’Union européenne et les États-Unis tant que ses intérêts sécuritaires sont préservés, ou existe-t-il un seuil au-delà duquel une réaction russe deviendrait inévitable ? Sergey Melkonian – Je dirais que le Kremlin a une ligne rouge fondamentale en ce qui concerne l’Arménie : l’Arménie ne doit pas devenir une alliée des adversaires militaro-politiques de la Russie. Du point de vue de Moscou, le point suivant compte également : le rapprochement de l’Arménie avec les adversaires de la Russie ne doit pas se faire aux dépens de la Russie, ou plus précisément, aux dépens de sa relation économique avec la Russie.
Il est largement admis que le boom économique connu par l’Arménie depuis 2022 a été étroitement lié aux conséquences de la guerre russo-ukrainienne et à la confrontation plus large entre la Russie et l’Occident. Cela s’est manifesté sous diverses formes : la redirection des flux financiers, une forte augmentation de certaines opérations d’export-import, et l’arrivée d’un grand nombre de Russes en Arménie. Beaucoup d’entre eux ont acheté des biens immobiliers, investi dans des petites et moyennes entreprises, transféré des avoirs financiers vers l’Arménie, et contribué à l’augmentation du tourisme, en partie parce que le nombre de destinations facilement accessibles aux Russes a diminué, notamment en Europe.
Par ailleurs, de leur point de vue, l’Arménie profite de relations formellement alliées avec la Russie (notamment des prix du gaz réduits, l’accès à son marché), et se sert de ces conditions avantageuses pour opérer un basculement ultérieur. L’Arménie dispose-t-elle néanmoins d’une marge de manœuvre pour coopérer avec l’Occident tout en demeurant un bon partenaire de la Russie ? Sergey Melkonian – Certainement.
L’Arménie a évolué dans un tel espace pendant longtemps, et le potentiel de ce modèle n’a même pas été pleinement épuisé. Il est important de le souligner. En 2017, l’Arménie a signé l’Accord de partenariat global et renforcé avec l’Union européenne, et bon nombre de ses dispositions n’ont toujours pas été pleinement mises en œuvre.
Cet accord a été conclu après que l’Arménie eut déjà rejoint l’Union économique eurasiatique, et il prévoit, entre autres, des réformes administratives internes avec le soutien de l’UE. Moscou n’a pas considéré ce cadre comme fondamentalement incompatible avec les engagements existants de l’Arménie. Il en va de même pour le processus de libéralisation des visas avec l’Union européenne.
La Russie ne semble pas considérer cela, en soi, comme une ligne rouge. Certains développements connexes peuvent avoir des conséquences pour la Russie, par exemple les changements concernant la présence de gardes-frontières russes aux frontières de l’Arménie avec la Turquie et l’Iran, mais ces questions ne constituent pas nécessairement une réorientation géopolitique. Caucase (c) Conflits La question décisive est de savoir si l’Arménie devient membre d’un bloc militaro-politique ou économique explicitement dirigé contre la Russie.
Une logique similaire s’applique aux relations avec les États-Unis. J’irais même jusqu’à dire qu’il existe une marge considérable pour développer la coopération avec Washington. Dans le cas américain, cependant, les relations avec l’Iran pourraient devenir un enjeu plus sensible pour l’Arménie que les relations avec la Russie.
Voilà, en somme, les lignes rouges politiques. Les lignes rouges économiques sont liées principalement à la protection des actifs et des investissements russes en Arménie. On assiste actuellement à une réévaluation des structures de propriété et des actifs majeurs dans le pays.
Un exemple est la situation autour des Réseaux électriques d’Arménie et du groupe Tashir, où les dispositifs de propriété et de gestion font l’objet d’un réexamen. Cela est particulièrement sensible parce que l’entreprise est associée à des capitaux russes, même si l’arrangement de propriété précédent pouvait lui-même être considéré comme un compromis destiné à s’éloigner d’une propriété directe par une entité purement russe, au profit d’un propriétaire arménien entretenant des liens économiques étroits avec la Russie. La question devient considérablement plus sensible lorsque l’Arménie commence à reconsidérer des actifs stratégiques spécifiques impliquant une participation russe directe, par exemple les chemins de fer ou d’autres éléments et types d’infrastructures critiques.
De telles démarches pourraient devenir une ligne rouge si elles sont entreprises unilatéralement et en dehors de tout dialogue avec Moscou. La concession ferroviaire en est un bon exemple. L’Arménie a annoncé son intention de reconsidérer la concession, et le message a été transmis comme si une décision politique avait déjà été prise, alors que la partie russe n’en avait pas été formellement informée ni associée au processus dès le départ. Si de telles questions sont toutefois traitées par le dialogue, il pourrait néanmoins être possible de parvenir à des arrangements mutuellement acceptables.
Lire aussi : Pourquoi l’Arménie ne doit pas remplacer un protecteur par un autre : Hrair Balian sur l’équilibre entre la Russie et l’Occident Comment décryptez-vous la stratégie de Nikol Pachinian ? Cherche-t-il à rééquilibrer la politique étrangère arménienne entre plusieurs partenaires, ou assiste-t-on à une véritable réorientation géopolitique vers l’Occident ? Nous décrivons la politique étrangère actuelle de l’Arménie comme une diversification avec un accent net sur l’Occident.
L’Arménie poursuit effectivement une diversification, mais le vecteur occidental occupe la place centrale au sein de cette politique. Cela se manifeste dans l’intensité et le nombre des contacts politiques, ainsi que dans les accords, les projets communs et les autres formes de coopération qui se développent. En ce sens, on n’observe pas un véritable équilibre entre, d’une part, l’Occident et, d’autre part, le Sud global ou l’Orient.
À mon avis, cependant, le chemin de l’Arménie vers l’Europe passe par la Turquie. Il ne passe même pas principalement par la Géorgie, comme on aurait pu le supposer auparavant, en particulier maintenant que le processus d’adhésion de la Géorgie à l’UE est effectivement gelé. Il passe par la Turquie.
Qu’il s’agisse de projets énergétiques impliquant l’Union européenne ou de projets de transport envisagés, le facteur turc est central. C’est pourquoi je considère la normalisation des relations avec la Turquie comme l’une des priorités principales de la politique étrangère actuelle de l’Arménie. Nombre des décisions majeures d’Erevan en matière de politique étrangère semblent subordonnées à la logique consistant à atteindre cette normalisation, en utilisant tous les instruments disponibles et, si nécessaire, en faisant des concessions.
L’Arménie semble également considérer l’implication occidentale comme un moyen de faciliter le processus de normalisation avec la Turquie. Ainsi, ce qui est largement présenté comme le tournant de l’Arménie vers l’Occident peut, sous un autre angle, également être interprété comme un tournant vers la Turquie. Cette distinction est importante, car un certain nombre de décisions de politique intérieure et étrangère de l’Arménie sont difficiles à expliquer uniquement par le récit de l’intégration occidentale.
La pression exercée sur l’Église apostolique arménienne, les changements concernant certains symboles nationaux et références historiques, et d’autres évolutions similaires, entretiennent un lien beaucoup plus direct avec l’agenda de normalisation arméno-turque qu’avec les relations avec l’Union européenne ou les États-Unis. Il en va de même, par exemple, pour les déclarations selon lesquelles la reconnaissance internationale du génocide arménien ne serait plus une priorité de politique étrangère pour l’Arménie. Je ne crois pas qu’il s’agisse là d’une exigence émanant de Bruxelles ou de Washington.
« Ce qui est présenté comme le tournant de l’Arménie vers l’Occident peut aussi être interprété comme un tournant vers la Turquie. » L’Union européenne apparaît aujourd’hui comme un partenaire économique et politique de plus en plus important pour l’Arménie. Jusqu’où ce rapprochement peut-il aller sans provoquer une confrontation ouverte avec la Russie ? Existe-t-il, selon vous, un modèle comparable à celui de certains États post-soviétiques qui permettrait à Erevan de préserver une forme d’équilibre ?
La part de l’Union européenne dans les relations économiques de l’Arménie augmente effectivement. Selon les dernières données statistiques, la part combinée des États membres de l’UE dans le commerce extérieur de l’Arménie s’élève à environ 17 %. Celle de la Russie, quant à elle, a reculé à environ 27 %, tandis que celle de la Chine est montée à environ 15 %.
Partenaire Part du commerce extérieur arménien Russie ≈ 27 % Union européenne (États membres) ≈ 17 % Chine ≈ 15 % Cela donne une idée générale de la tendance actuelle. Il y a également eu une période où les Émirats arabes unis se classaient comme le troisième partenaire économique de l’Arménie, mais cela était largement lié à des opérations de réexportation et de réimportation. En principe, je ne vois pas de limite fixe au développement des relations économiques entre l’Arménie et l’Union européenne du point de vue des relations arméno-russes.
La question la plus importante est de savoir dans quelle mesure l’Arménie et l’Union européenne sont prêtes à approfondir leur relation économique. L’Arménie devrait adapter un nombre considérable de normes économiques et techniques. Il importe de souligner qu’il ne s’agit pas d’un ensemble de normes meilleur qu’un autre ; ce sont simplement des systèmes réglementaires et techniques différents.
S’adapter aux normes européennes exige des investissements supplémentaires de la part des entreprises arméniennes, par exemple dans des équipements, des procédés de production et des matériaux conformes aux exigences de l’UE. Dans le même temps, même dans les secteurs où les différences de normes sont moins déterminantes, l’Arménie a jusqu’à présent eu du mal à réorienter vers les marchés européens les produits touchés par les restrictions économiques russes. Les fleurs en sont un bon exemple.
Après l’introduction des restrictions russes, les exportations de juin de cette année ne représentaient qu’environ 1 % du niveau enregistré à la même période l’année précédente. Autrement dit, environ 99 % de ce volume d’exportation antérieur n’a effectivement pas été réorienté ailleurs. Il s’agit d’un chiffre très significatif.
Caucase (c) Conflits Il existe des raisons techniques évidentes à cela. La première est la logistique. L’Arménie n’a pas de liaison de transport directe avec l’Union européenne.
L’ouverture de la frontière arméno-turque pourrait potentiellement améliorer cette situation. Le second problème concerne les denrées périssables. De tels produits doivent être transportés sur de longues distances dans des véhicules capables de maintenir les conditions nécessaires, tandis que ces véhicules doivent eux-mêmes être conformes aux normes européennes pour pouvoir entrer sur le territoire de l’UE.
Tous les transporteurs arméniens n’ont pas actuellement cette capacité. L’Arménie pourrait donc avoir besoin de recourir à des partenaires logistiques extérieurs, ce qui augmenterait naturellement les coûts de transport et renchérirait en définitive les produits. Je ne pense pas qu’un commerce accru avec l’Union européenne créerait en soi de sérieux problèmes dans les relations avec la Russie, à condition que cela ne soit pas mené explicitement sous la bannière politique de l’adhésion de l’Arménie à l’Union européenne, et à condition que la politique économique globale de l’Arménie demeure véritablement équilibrée.
J’entends par là développer des relations économiques non seulement avec l’Europe, mais aussi avec les économies du Sud global. Le Kazakhstan offre un exemple intéressant d’approche relativement équilibrée : il entretient des relations étroites avec la Russie tout en développant simultanément des relations solides avec l’Europe, les États-Unis et la Chine, avec laquelle il partage une frontière directe. De ce point de vue, je dirais qu’à l’heure actuelle, le Kazakhstan mène l’une des politiques étrangères les plus équilibrées parmi les États post-soviétiques.
Lire aussi : L’Arménie face à son environnement stratégique. Entretien avec Gevorg Melikyan La dépendance économique de l’Arménie à l’égard de la Russie demeure considérable, notamment dans les secteurs de l’énergie, des investissements, des transferts financiers et des échanges commerciaux. Quelles politiques concrètes permettraient de diversifier progressivement le commerce extérieur et de réduire ces leviers d’influence sans créer de choc économique majeur ?
L’Arménie n’est pas le seul pays à dépendre de la Russie dans des domaines tels que l’énergie et la sécurité alimentaire. Beaucoup d’autres États le sont également, en particulier pour ce qui concerne les approvisionnements en céréales et en engrais. Cela vaut même pour un certain nombre de pays européens, sans parler des États post-soviétiques et des pays situés plus à l’est.
Dans ce contexte, je mettrais davantage l’accent non pas sur la diversification en tant que telle, mais sur l’autosuffisance. L’Arménie a la capacité d’accroître son degré d’autosuffisance, du moins dans certains domaines de la sécurité alimentaire où la dépendance vis-à-vis de la Russie reste importante. Ce qui pourrait provoquer une réaction particulièrement négative de la part de Moscou, ce n’est pas la réduction de la dépendance en soi, mais une politique explicitement conçue pour remplacer la Russie par ses adversaires géopolitiques.
Cette distinction est importante. Si l’Arménie, par exemple, nationalise certaines entreprises pour des raisons économiques ou réglementaires internes, la Russie pourrait être en mesure de comprendre une telle décision. Mais si les mêmes mesures sont présentées comme relevant d’une politique délibérée de rupture avec la Russie, en particulier au profit de son adversaire, une réaction négative est presque inévitable.
Il existe donc des moyens pour l’Arménie de réduire ses vulnérabilités sans transformer le processus en confrontation géopolitique. Une étape importante consisterait à renforcer l’autosuffisance intérieure. Et si l’Arménie choisit la diversification, elle devrait être une diversification authentique plutôt qu’une diversification presque exclusivement centrée sur l’Occident.
Cela pourrait inclure un engagement nettement plus important avec la Chine et avec d’autres économies asiatiques en croissance. Une telle approche rendrait la politique arménienne considérablement plus équilibrée, car elle impliquerait des pays qui ne sont pas eux-mêmes en confrontation directe avec la Russie. À l’heure actuelle, l’Arménie risque de devenir un point de convergence des intérêts de puissances rivales : la Russie et l’Union européenne sur un axe, et l’Iran et les États-Unis sur un autre.
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