Chaque matin à 9 heures, l’Ukraine se fige une minute pour ses morts, puis la vie reprend : l’image d’un pays qui tient dans la durée. Volontariat massif, société civile mobilisée jusqu’aux babouchkas, conscience d’un combat existentiel : trois ressorts d’une résilience que Lviv donne à voir. Mais l’endurance s’érode — lassitude, deuils, colère contre la « bussification » —, sans que la volonté de résister ne cède.
Par Pierre Erceau. Envoyé spécial à Lviv Neuf heures du matin à Lviv, à l’ouest de l’Ukraine : les haut-parleurs s’allument pour honorer les victimes civiles et militaires de la guerre. Les voitures s’arrêtent, certains conducteurs descendent.
Les passants se figent. Pendant une minute, chacun se recueille silencieusement alors que le tic-tac d’une horloge retentit. La minute se conclut par le fameux : « Gloire à l’Ukraine.
Gloire aux héros. » Quelques instants plus tard, les bus et les tramways reprennent leur course, les conducteurs reprennent le volant et les passants continuent leur chemin. Cette scène se reproduit tous les matins dans toutes les grandes villes d’Ukraine. Révélatrice de l’état d’un pays tout entier, cette minute capture un pays en guerre, mobilisé et uni dans son combat, mais qui continue de vivre.
Au-delà des actions militaires et du front, la guerre se joue aussi à « l’arrière ». La capacité du pays à tenir dans la durée invite donc à interroger le rôle joué par la société ukrainienne elle-même. Pour mieux comprendre l’état d’esprit du pays après quatre années de guerre, nous avons recueilli à Lviv les témoignages de soldats, de journalistes, d’humanitaires, de civils ukrainiens et de volontaires étrangers.
Une société qui dure La première raison réside dans la capacité des Ukrainiens à se porter volontaires pour la défense de leur pays, et ce, dès les premières heures du conflit. Pour atteindre 900 000 hommes dans ses rangs, l’armée ukrainienne a dû recourir à un recrutement massif. Si les réformes militaires depuis 2014 et les livraisons d’armes ont permis de renforcer l’armée ukrainienne et d’absorber le premier choc, rien n’aurait été possible dans la durée sans une mobilisation massive et en grande partie volontaire.
L’exemple d’Oleh, ancien membre des troupes de marine, est parlant. Il témoigne : « Dès le premier jour, lorsque je suis arrivé pour me proposer comme volontaire à Kiev, il y avait des files d’attente interminables. Nous étions vraiment nombreux… » Après une interruption du volontariat et un passage dans le journalisme, Oleh a fini par rejoindre l’armée à nouveau, en étant mobilisé cette fois.
D’abord fantassin, il devient ensuite droniste. Un bombardement de sa position par les Russes le laisse gravement blessé. Malgré la perte d’un bras et d’une jambe, Oleh veut toujours se battre et pense à retourner dans l’armée pour y exercer des fonctions d’appui et de conseil.
À l’image de son pays, amputé d’un peu moins de 20 % de son territoire, il ne s’avoue pas vaincu. Cette volonté de s’engager concerne également les femmes, non soumises aux obligations d’engagement, qui sont passées de 16 500 en 2014 à plus de 70 000 en 2026, dont au moins 5 000 en première ligne. Lire aussi : « L’armée ukrainienne.
Une histoire militaire et immédiate, 1991-2025 » Une société civile toujours autant impliquée La deuxième raison de la résistance ukrainienne est l’engagement de la société civile derrière son armée. Les volontaires internationaux de Lviv peuvent témoigner de l’engagement des Ukrainiens : certains envoient des repas aux soldats, d’autres confectionnent des filets de camouflage ou anti-drones, d’autres fabriquent du shrapnel, d’autres encore réparent des batteries à destination des drones. En ce qui les concerne, ils ne sont là que pour appuyer des initiatives mises en place par les Ukrainiens dans tout le pays.
Ces ateliers de fabrication et de soutien à l’armée sont souvent discrets et de taille réduite. Cette logique se retrouve dans une partie de l’industrie de défense ukrainienne : confrontée aux frappes russes, elle a dispersé et décentralisé une partie de ses capacités de production et réduit ainsi sa vulnérabilité. Cette organisation contraste en partie avec l’industrie de défense russe, qui conserve de grands complexes industriels constituant des cibles de choix pour les frappes ukrainiennes.
Ce système flexible et adaptable repose sur les bonnes volontés, bénévoles la plupart du temps. Certains travaillent le soir, d’autres le samedi, car c’est la seule journée où ils sont disponibles. Les jeunes sont impliqués, mais il y a aussi les fameuses babouchkas.
La société tout entière s’implique afin d’apporter un soutien aux soldats sur le front. Le reste du temps, la vie continue dans les écoles, les restaurants, les lieux culturels… Mary, volontaire humanitaire à Lviv, témoigne : « Tous les Ukrainiens que je connais font quelque chose pour la cause. » « Tous les Ukrainiens que je connais font quelque chose pour la cause. » On pourrait aussi citer les dons, très nombreux malgré les moyens limités d’une grande partie de la population.
Ici, un café récolte de l’argent pour le serveur parti sur le front. Ailleurs, l’armée tient des stands où l’on vend des accessoires ou encore des cafés… Sur les places, certains régiments mettent en avant leur armement et disposent une caisse vide pour récolter des dons.
Les initiatives sont pléthoriques. En 2023, l’Ukraine se classait comme deuxième pays du monde pour les dons, après une percée record de 34,38 milliards UAH (monnaie ukrainienne) donnés en 2022. Si les dons semblent désormais moins massifs, la multiplication des initiatives de l’armée pour récolter de l’argent témoigne d’un système désormais intégré de levée de fonds dans tout le pays.
Lire aussi : Guerre en Ukraine : An III, quelles perspectives ? La conscience d’une nécessité : résister pour exister La troisième raison est la conscience du sens de la résistance qui nourrit les « forces morales » dont parle Clausewitz. En Ukraine, on sait pourquoi on se bat.
Les Ukrainiens décrivent leur lutte comme existentielle. Ils veulent une Ukraine indépendante et libre de ses choix. Ainsi, l’invasion à grande échelle a permis de souder le pays tout entier dans un même combat.
Il ne s’agit plus simplement du Donbass, mais de l’ensemble du territoire et, au-delà, de la spécificité de l’identité ukrainienne. Pour la préserver, la majorité des Ukrainiens semblent convaincus qu’aucun recul n’est possible. Victoria, journaliste ukrainienne, correspondante de la BBC à Lviv, témoigne d’une connaissance des deux mondes, russe et européen : « J’ai vu les deux mondes et j’ai choisi le mien, comme la plupart des Ukrainiens.
Il est vrai que je fais partie de la classe moyenne aisée qui n’est pas majoritaire en Ukraine. Mais je reste représentative de beaucoup de jeunes dans ce pays. Je suis tournée vers l’Europe.
Je ne veux pas rejoindre le monde russe. » Jean-Philippe, français et ancien expatrié en Ukraine de 2010 à 2015, se rappelle : « J’ai vu une profonde détresse chez les jeunes en 2014 lors du refus par Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec l’Union européenne. » Cette détresse a nourri une révolte et la volonté d’une rupture. Maïdan avait permis aux plus politisés et à la jeunesse d’affirmer une singularité et une souveraineté ukrainienne. Oleh témoigne : « J’étais à Maïdan en 2014 et nous nous sommes battus en versant notre sang pour renverser le pouvoir pro-russe.
Une révolution ne se fait pas proprement ; certainement pas face à un dictateur, n’en déplaise à certains Biélorusses qui ont voulu se libérer en restant non-violents. Ils voyaient notre révolution comme « sale », mais, en l’occurrence, leurs manifestations n’ont pas abouti. » « J’ai vu les deux mondes et j’ai choisi le mien. Je ne veux pas rejoindre le monde russe. » Face à ce refus caractérisé, le pouvoir russe a étendu ses frappes à l’ensemble du territoire ukrainien, y compris des zones habitées par des civils.
Le « terrorisme d’État » dénoncé par certains et les frappes régulières sur les petites et grandes villes peuvent aussi viser les forces morales : épuiser la population, entretenir la peur et favoriser les départs. Clausewitz disait : « La guerre est une lutte qui consiste à sonder les forces morales et physiques au moyen de ces dernières. » Cette affirmation se vérifie tous les jours en Ukraine. Au-delà de la volonté de grignoter un territoire, l’existence même d’une Ukraine indépendante est niée.
Aucun accord diplomatique ne semble envisageable avec un pouvoir qui ne considère pas l’Ukraine comme un pays à part entière, un sujet du droit international. Partant, hors de question pour les Ukrainiens de baisser la garde. Le courage semble la seule issue.
« Nous savons que si nous cédons du terrain à l’occasion d’un traité de paix bilatéral, les Russes recommenceront à grignoter notre territoire peu après. Sans garanties extérieures solides, rien ne se fera sur le long terme », affirme Oleh. Ainsi, les crimes de guerre et les exactions commis par les forces russes sont douloureux pour l’ensemble de la population, mais confortent toujours plus les Ukrainiens dans leur combat.
« Ici, c’est un combat du bien contre le mal ; quand vous pensez à Boutcha ou que vous regardez les images du « safari humain » à Kherson, vous savez où est le bon côté et où est le mauvais », rappelle Manuel*, volontaire à Lviv. « Ici, c’est un combat du bien contre le mal. » Lire aussi : Ukraine, regards sur la guerre Une société qui endure Face à ce cortège de violence, les Ukrainiens ont développé une capacité de résistance inattendue, mais qui ne va pas sans une lassitude profonde. Manuel*, qui a fait le tour de l’Ukraine, témoigne : « J’ai vu des classes maternelles rester imperturbables après la chute d’un drone à proximité de leur lieu de promenade.
Mes propres élèves n’ont pas réagi à l’explosion du Shahed en plein centre-ville, l’autre jour. » L’accoutumance a rendu les populations moins perméables à la peur des premières frappes, mais sans doute plus lasses aussi. L’endurance semble à la longue plus dure à trouver. Victoria parle de ses amis : « Certains ont commencé à boire, d’autres dépriment.
Je crois que notre résilience a des limites, c’est très dur. D’ailleurs, ce mot, résilience, tendrait à faire croire que nous encaissons en restant forts. C’est un concept qui peut être trompeur.
Oui, nous résistons, oui, il y a beaucoup de courage, mais nous souffrons beaucoup aussi et l’état de certains se dégrade réellement. » Mary ajoute : « On regarde les gens autour de soi et on sait que certains ne seront plus là demain. C’est dur. On est constamment balancés entre les bonnes nouvelles du front et les pertes que l’on doit accuser de notre côté.
Mais on continue de vivre. C’est peut-être ça, la résilience : vivre, tout simplement. » « On veut gagner, mais on veut aussi que sa famille soit épargnée » Au-delà de cette lassitude, la colère face à un recrutement parfois chaotique gronde. À Lviv, l’émeute du 8 juillet est encore dans les mémoires.
Face à des recruteurs de l’armée voulant l’emmener de force, un jeune s’est rebiffé et la population l’a soutenu. Résultat : un véhicule incendié et deux militaires pris à partie, dont un blessé. Un nom est donné à cette pratique visant à recruter de force : la « bussification ».
Les recruteurs repèrent un homme en âge de se battre, de jour comme de nuit, et l’embarquent de force dans un bus militaire. Si le soutien à la défense du pays demeure très large, les méthodes de l’armée et le prix à payer, qui s’alourdit avec le temps, ne sont pas toujours acceptés. « On veut gagner, mais on veut aussi que sa famille soit épargnée ; on préfère souvent que ce soit les autres qui y aillent.
C’est humain », dit Mary. L’armée ukrainienne fait face à un fort taux d’absentéisme, mais aussi de désertions pures et simples. Face à ce problème, l’armée a décidé de ne pas poursuivre les soldats incriminés, mais leur propose de choisir eux-mêmes leur unité s’ils décident de revenir dans l’armée.
Finalement, dans ce pays sous pression continue, malgré des divisions, la population continue de résister et de braver l’agresseur. Du fantassin sur le front au président Zelensky, en passant par les civils qui continuent de s’affairer dans les ateliers de fabrication de drones, chacun continue de faire sa part malgré la fatigue. Ainsi, chaque jour, à 9 heures du matin dans tout le pays, les haut-parleurs s’allument pour honorer les victimes civiles et militaires de la guerre.
Les voitures s’arrêtent et les passants se figent puis, la minute passée, la vie reprend ses droits. « C’est peut-être ça, la résilience : vivre, tout simplement. » Lire aussi : L’économie ukrainienne face à la guerre : la clé par la mer *Prénom modifié.