Les entrées de travailleurs d’Asie centrale en Russie ont chuté d’environ 15 % au premier semestre 2026, aggravant une pénurie de main-d’œuvre déjà critique. Tachkent, en tête, détourne activement ses migrants vers l’UE et le Golfe : la part russe des transferts ouzbeks tombe à 72 %. Pour Moscou : 2,5 millions de postes vacants, une inflation révisée à 6-7 %, et un besoin de 10,9 millions de travailleurs d’ici 2030.

La litanie de mauvaises nouvelles se poursuit pour l’économie russe. Une analyse des données officielles russes par le quotidien économique Vedomosti montre que l’afflux de travailleurs migrants d’Asie centrale a chuté d’environ 15 % au premier semestre 2026, aggravant une pénurie de main-d’œuvre déjà critique. Une chute de 15 % Les entrées officielles à des fins de travail par des ressortissants d’Asie centrale sont tombées à 1,9 million au cours des six premiers mois de l’année, contre 2,3 millions un an plus tôt, selon Vedomosti.

La grande majorité de ces travailleurs — 1,1 million — venait d’Ouzbékistan. Indicateur Valeur Entrées de travailleurs centrasiatiques (S1 2026) 1,9 million (−15 % sur un an) — dont Ouzbékistan 1,1 million Transferts des travailleurs ouzbeks (T1 2026) 3,8 milliards $ (+13 %) — part de la Russie 72 % (contre 78 % un an plus tôt) Postes vacants en Russie jusqu’à 2,5 millions Taux de chômage russe 2 % (optimal ≈ 4 %) Inflation russe 2026 (prévision révisée) 6-7 % (contre 4,5-5,5 %) Main-d’œuvre à trouver d’ici 2030 +10,9 millions Lire aussi : La Russie : ambitions, dépendances et fragilités. Entretien avec Asle Toje « À un moment où la Russie manque cruellement de bras, le Kremlin a durci l’accès à l’emploi pour les travailleurs centrasiatiques. » Bureaucratie russe et stratégie ouzbèke Alors que la Russie a désespérément besoin de main-d’œuvre pour combler les postes vacants dans quantité de secteurs de services, le Kremlin a relevé les obstacles à l’emploi des travailleurs centrasiatiques.

Vedomosti cite Alexander Safonov, professeur à l’Université financière, liée au gouvernement russe, qui attribue en partie la baisse des arrivées au durcissement de la politique migratoire et au renchérissement des permis de travail et des certificats médicaux. La bureaucratie n’est pas la seule cause du recul. Les dirigeants d’Asie centrale, Chavkat Mirziyoyev en tête, s’efforcent depuis quelques années de détourner de la Russie les candidats à l’émigration de travail.

En juin, le président ouzbek a ainsi créé par décret un poste diplomatique, dans les ambassades en Chine, en France, en Indonésie, aux Émirats arabes unis, aux États-Unis et au Royaume-Uni, chargé de promouvoir à la fois le tourisme et la migration de travail. En 2024, le gouvernement ouzbek a lancé une stratégie visant à réguler la migration de travail et à obtenir, pour ceux qui cherchent un emploi à l’étranger, des postes mieux rémunérés et plus qualifiés. L’un de ses piliers consiste à nouer des accords officiels de main-d’œuvre avec des États membres de l’Union européenne.

La démarche a enregistré quelques succès, tel un accord de migration et de mobilité conclu en 2024 avec l’Allemagne pour l’admission de travailleurs ouzbeks qualifiés — accord qui « comporte aussi des règles complètes pour le retour des citoyens ouzbeks tenus de quitter l’Allemagne », selon un communiqué du gouvernement allemand. Lire aussi : Le rapprochement entre la France et l’Ouzbékistan assombri par des sanctions mal ciblées ? Les transferts se réorientent Les montants transférés par les travailleurs ouzbeks reflètent ces nouvelles routes migratoires.

Les sommes envoyées à leurs familles au premier trimestre 2026 ont augmenté de 13 % au total, atteignant 3,8 milliards de dollars par rapport au même trimestre de l’année précédente. Si la Russie reste la première source de ces transferts, sa part est tombée à 72 % — soit 2,75 milliards de dollars au premier trimestre 2026 — contre 78 % un an plus tôt. Dans le même temps, les transferts en provenance du Kazakhstan, de Corée du Sud et des pays de l’UE ont tous progressé.

Lire aussi : Un sommet à Samarcande pour les relations UE – Asie centrale La Russie manque de bras Les travailleurs d’Asie centrale ont traditionnellement joué un rôle important en Russie pour combler les pénuries dans les secteurs peu qualifiés et mal payés — construction, propreté urbaine et autres services municipaux. La Russie ayant désormais un besoin pressant de recrues pour soutenir son effort de guerre en Ukraine, son marché du travail ne semble pas en mesure de compenser le départ des migrants centrasiatiques. Les services publics de proximité devraient donc en pâtir.

La Russie compte actuellement jusqu’à 2,5 millions de postes vacants, et son taux de chômage est estimé à 2 % — un niveau qui, pour de nombreux économistes, alimente une inflation rapide. Le consensus situe le taux de chômage optimal d’une économie prospère autour de 4 %. En avril, la présidente de la Banque centrale russe, Elvira Nabiullina, déclarait que « le manque de travailleurs demeure une menace majeure pour la stabilité des prix », selon le Moscow Times.

« Le manque de travailleurs demeure une menace majeure pour la stabilité des prix. » — Elvira Nabiullina, Banque centrale de Russie. L’inflation russe monte régulièrement. En juillet, la Banque centrale a révisé sa prévision annuelle pour 2026, de 4,5-5,5 % à 6-7 %, tablant sur 6,3 % à la fin septembre, selon Interfax.

Au-delà de la menace inflationniste immédiate, l’aggravation de la pénurie de main-d’œuvre fait peser un danger de plus long terme sur la croissance, une fois les combats terminés en Ukraine. D’ici 2030, selon certaines estimations, la Russie devra accroître sa population active de 10,9 millions de personnes pour remplacer les départs à la retraite et pourvoir les nouveaux postes. Lire aussi : La guerre en Ukraine face à la loi géopolitique du nombre Source : d’après Vedomosti, cité par Eurasianet, « Central Asian labor migration to Russia falls precipitously during first half of 2026 », 6 août 2026 (traduit de l’anglais ; article publié sous licence Creative Commons).