A sept kilomètres du front, la ville ukrainienne d’Orikhiv agonise. De ses quatorze mille habitants, il n’en reste qu’une vingtaine, accrochés à leurs ruines sous la menace permanente des drones russes. Un reportage de Murray Wegeler.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe Après une longue journée de mission dans Orikhiv, je rentre à moto rejoindre le commandant de l’unité à laquelle je suis rattaché ; il faut bâtir le plan du lendemain. La route file vers Komyshuvkha, jusqu’au seuil de la zone où chassent les drones russes.

Là, je m’arrête à l’une des rares stations-service de cet axe. Minuit est passé. Le brouillard a tout enveloppé, et la station ne respire plus : pas une voix, pas un moteur, rien que la nuit.

Une seule présence veille derrière la vitre, une femme âgée, qui guette. C’est elle qui fera le plein. Elle me voit, sanglé dans le gilet pare-balles, le petit insigne « presse » à la poitrine, et me demande d’où je reviens, avec un grand sourire de curiosité.

Le visage glacé, je lui réponds : « D’Orikhiv, à quelques dizaines de kilomètres ». Elle ne dit rien. Son sourire se défait soudainement, et elle fond en larmes, le regard détourné, gênée, s’essuyant les paupières avec le poignet.

Quelques secondes passent. Je lui demande si tout va bien. Elle me fait signe que oui.

Elle me confie être née là-bas, y avoir vécu sa vie entière, et qu’elle a quitté la ville il y a huit mois à peine, chassée par les évacuations. Toute une histoire dans une ville où elle ne remettra peut-être jamais les pieds. Une ville réduite à un nom Orikhiv se tient à sept kilomètres des premières lignes, en ce mois de juin 2026, au sud-est de l’Ukraine, à une soixantaine de kilomètres de Zaporijjia, en plein sur le front sud.

Avant l’invasion russe de 2022, cette ville comptait près de quatorze mille habitants. Aujourd’hui, ils sont une vingtaine. À peine.

Le nom viendrait des noisetiers qui poussaient autrefois le long de la rivière Kinska — orikh, la noix, en ukrainien. Une ville née d’un arbre. Élevée à ce rang en 1801, elle gardait une singularité rare dans la région : l’empreinte d’une communauté mennonite germanophone, installée dès les années 1830.

Johann Heinrich Janzen, maire à partir de 1874 et pour vingt-cinq années, y a laissé sa marque. Sa demeure, rue Chevtchenko, était classée monument historique. Désormais, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Car la guerre ne se contente pas d’abattre des murs. Elle efface l’héritage, ronge les repères, dissout la mémoire, arrache aux vivants ce qui les tenait debout. Elle ne tue pas seulement les hommes : elle tue le lieu qui faisait d’eux des hommes d’ici.

Vue depuis le clocher de l’église du centre-ville d’Orikhiv, sur les vestiges d’un bâtiment historique. © Murray Wegeler Le silence d’une ville fantôme Plus de quatre années à toucher la ligne de front ont fait d’Orikhiv une ville fantôme. Décombres, bâtiments éventrés, rues que la végétation reprend lentement. Je m’y suis rendu plusieurs fois, dans le centre et ses abords, avec quelques soldats ukrainiens qui viennent régulièrement sonder l’état des choses.

Le silence, ici, déconcerte. Entre les filets anti-drones déchirés par les bombardements et les intempéries, et cette sensation oppressante d’être, à chaque seconde, la cible possible d’un drone kamikaze, Orikhiv est dépouillé d’âme. La ville fut visiblement charmante.

Lire aussi : Comment l’Ukraine est devenue une superpuissance du drone Nous nous attardons trop dans le centre. Espacés de dix mètres dans les rues, nous avançons quand le commandant lève soudain la main : alerte. Figé contre la carcasse d’une vieille supérette éventrée, j’entends le vrombissement bref et reconnaissable entre tous d’un drone qui rôde.

Nous nous jetons vers un abri, avant de comprendre que l’engin volait bien plus loin que nos nerfs ne le croyaient. Tapis, nous attendons un quart d’heure et davantage. La hantise des drones est telle, dans ces villes du front, qu’on en oublierait presque les bombardements qui ne cessent pas.

Centre-ville d’Orikhiv. Un soldat longe les murs, sous les filets anti-drones laissés à l’abandon. Se déplacer à pied reste dangereux. © Murray Wegeler Ceux qui restent À Orikhiv, comme dans presque toutes les villes accolées au front, deux peuples se croisent sans se mêler : les soldats d’un côté, de l’autre les civils qui s’obstinent.

Et parmi ces derniers, une évidence s’impose vite : ce sont des vieillards. Pour ces enfants de l’Union soviétique, la guerre est un séisme si profond que certains se réfugient dans le déni. Je me souviens d’une très vieille femme, à Bakhmout, en 2022.

La ville, alors clé du Donbass, n’était plus qu’à quelques kilomètres de la première ligne. Elle parlait tout bas, presque pour elle seule : « Je ne comprends pas que mes enfants veulent me tuer. Ce n’est pas possible. » Quatre ans de guerre plus tard, quelques-uns croient encore que l’armée russe les épargnera.

La conviction a faibli depuis les débuts, mais elle n’a pas disparu. Le séparatisme non plus ne s’est pas tout à fait dilué. Et surtout, la plupart de ceux qui restent n’ont tout bonnement pas les moyens de partir.

D’autres ne conçoivent pas d’abandonner la maison, le potager, les bêtes, les gestes d’une vie entière. « Je fais quoi de mes animaux ? ». La question revient, lancinante, évidente presque.

La propagande russe garde prise sur certaines régions, où la promesse d’une retraite meilleure suffit à faire accepter des risques démesurés. Pourtant, le sort des villes happées par les combats est connu de tous. Rien n’est resté debout à Bakhmout.

Rien n’est resté debout à Toretsk. Studenok, un village qui vit un sort similaire à celui d’Orikhiv. Cette habitante a v&écu plusieurs mois avec son mari dans le sous-sol de leur maison, détruite par les bombardements. © Murray Wegeler Un piège autant qu’un passage Du côté militaire, Orikhiv se fend à sa sortie sud en trois axes qui plongent droit vers les premières lignes.

La majorité des soldats traverse la ville pour gagner les villages de Novoandriivka, de Novodanylivka, ou, plus à l’est, de Mala Tokmachka. Ces localités ont été rasées jusqu’à la dernière pierre. Le commandant me l’explique : la configuration urbaine sert les dronistes russes.

La ville contraint la quasi-totalité des véhicules à emprunter les mêmes rues, couloirs prévisibles, répétés jour après jour. Les drones à fibre optique s’y embusquent et patientent ; ceux à fréquence radio traquent depuis le ciel. Orikhiv est devenue un piège autant qu’un passage obligé.

Lire aussi : Conflit russo-ukrainien — État des lieux Quelques kilomètres avant la ville se dresse un dernier checkpoint. Contrairement aux postes qui marquent l’entrée de la Kill Zone, c’est-à-dire toute la zone couverte par les FPV entre la ligne de front et l’arrière, celui-ci forme l’un des ultimes remparts avant le front, et sert de relais d’information aux unités qui s’apprêtent à entrer. Dans le centre, quelques policiers patrouillent à pied, parfois à demi vêtus en civil pour se fondre dans le décor, et transmettent sans cesse leurs observations au poste.

Lors de ma deuxième mission, le commandant s’y arrête pour une mise à jour. La réponse est presque toujours la même : « Cinquante-cinquante. » Dans le langage d’ici, cela veut dire que le risque ne se calcule pas : les drones peuvent être absents, ou surgir en quelques minutes ; la décision d’avancer n’appartient qu’à soi. Au-delà des axes de transit, Orikhiv abrite une présence militaire discrète, tapie dans des bâtiments dégueulant des gravats.

On en sait peu. La ville servirait notamment de point d’évacuation médicale pour les blessés ramenés des premières lignes, une fonction vitale et invisible. Une rue du centre-ville d’Orikhiv.

Dans le dos, l’un des axes qui mène directement aux premières lignes. © Murray Wegeler La vie, malgré tout Ma troisième mission dure plusieurs heures. Sous le couvert du brouillard et d’une pluie fine (ces conditions aveuglent les drones), nous nous sentons assez sûrs pour prendre le temps, et documenter ce qui tient encore lieu de vie. C’est alors que je découvre les rares civils qui s’entêtent à vivre là.

Sur l’ancienne place du marché, un petit stand a été dressé. Pommes de terre, légumes, conserves, apportés par des volontaires et quelques soldats qui s’attardent pour parler avec les habitants. Le micro-marché est dérisoire ; mais c’est un point de ralliement au milieu du néant.

Le commandant longe lancien marché d’Orikhiv, où un unique stand subsiste pour les quelques habitants restants. © Murray Wegeler Lire aussi : La Russie refuse tout échange de territoires occupés avec l’Ukraine Un ancien employé de la mairie revient souvent à Orikhiv ; il discute avec les derniers résidents, s’efforce de les convaincre de fuir. Le plus souvent, ce sont des organisations de volontaires ukrainiens que des familles contactent, déterminées à arracher un proche resté sur place. Il n’existe plus rien de la vie : pas un commerce, plus de pharmacie, l’eau courante est coupée, l’électricité est produite par un générateur.

Et dès que la nuit tombe, les bombes planantes reprennent leur interminable travail de destruction.