Depuis 2022, le réseau Starlink d’Elon Musk est devenu indispensable aux forces ukrainiennes : communications, drones, renseignement, coordination. La Russie riposte avec le Volna Kupol Garant, un brouilleur qui vise directement les satellites à 500 km d’altitude et les « aveugle » temporairement. Derrière l’arme, une guerre d’équations — trigonométrie, transformée de Fourier, optimisation — et une signature électromagnétique qui trahit le brouilleur.
Depuis le début du conflit ukrainien, le réseau Starlink d’Elon Musk est devenu un outil indispensable pour les forces ukrainiennes. Avec ses milliers de petits satellites à basse altitude, il permet une connexion même lorsque les infrastructures téléphoniques sont détruites. L’armée l’utilise pour communiquer, piloter des drones, partager des renseignements et coordonner ses opérations.
En réponse à cet avantage technologique, la Russie vient de dévoiler une nouvelle arme : le système Volna Kupol Garant. Comment fonctionne ce brouilleur ? Contrairement aux brouilleurs traditionnels qui interceptent les antennes au sol, celui-ci cible directement les satellites à 500 kilomètres d’altitude.
Il ne les endommage pas (cela serait trop coûteux et entraînerait des débris qui pourraient s’avérer dangereux), mais les aveugle temporairement. Le système émet un faisceau radio à haute fréquence vers les satellites Starlink et inonde leurs récepteurs. Ils n’entendent plus les signaux des terminaux au même endroit.
C’est comme crier si fort dans l’oreille de quelqu’un qu’il ne peut rien entendre d’autre autour de lui. « C’est comme crier si fort dans l’oreille de quelqu’un qu’il ne peut rien entendre d’autre autour de lui. » Les mathématiques du ciblage : géométrie et trajectoires Il y a d’abord un problème de visibilité à résoudre : le satellite se déplace à plus de 27 000 km/h et n’est visible depuis une station au sol que pendant quelques minutes, donc le système doit suivre sa position exacte. C’est un problème de géométrie spatiale : chaque fois que le satellite se déplace, le brouilleur doit calculer l’angle et l’azimut du satellite par rapport à l’antenne.
Tous ces calculs sont effectués en trigonométrie sphérique, car la Terre est ronde et le satellite est en orbite courbe. Plus le satellite voyage loin, plus le faisceau émis par le brouilleur doit être précis : une déviation d’un dixième de degré peut manquer la cible de plusieurs kilomètres à cette altitude. La trajectoire future du satellite doit également être anticipée en résolvant les équations du mouvement, un peu comme un tireur d’élite calcule le vent et la vitesse d’une cible en mouvement.
Lire aussi : L’espace, au cœur de la stratégie de puissance sino-russe Puissance du signal et loi de l’inverse du carré La puissance du signal radio reçu par le satellite diminue proportionnellement au carré de la distance. En d’autres termes, si la distance entre l’antenne et le satellite double, le signal reçu est quatre fois plus faible. Pour un satellite à 500 km d’altitude, même un léger changement de distance dû à l’inclinaison orbitale affecte la puissance reçue.
Par conséquent, le système doit émettre un signal extrêmement puissant pour compenser cette perte. Mais cette puissance a un prix : plus l’émission est forte, plus elle devient visible. Les antennes actives du système russe deviennent alors des cibles faciles à localiser.
C’est un équilibre délicat entre l’efficacité du brouillage et la discrétion. Saturer les récepteurs : le rapport signal-bruit Le brouillage repose sur un principe mathématique de base : le rapport signal-bruit. Pour qu’un terminal Starlink soit détecté par le satellite, son signal doit être plus fort que le bruit ambiant.
Le Volna Kupol Garant ajoute un signal parasite dont la puissance est supérieure au signal utile. Si le brouilleur continue d’émettre, le rapport signal-bruit reste faible (c’est-à-dire inférieur au seuil de détection) et le satellite ne peut rien détecter. Lorsque le brouillage s’arrête, ce rapport commence à augmenter, mais il faut plusieurs minutes pour que le système revienne à son état normal, un peu comme l’œil humain met du temps à s’adapter après avoir été ébloui.
Couvrir huit bandes de fréquence : l’ombre de Fourier Starlink utilise plusieurs canaux pour éviter les interférences. Le système russe peut les perturber en même temps. En pratique, cela nécessite une analyse en temps réel des fréquences utilisées.
C’est là que la transformée de Fourier, l’un des meilleurs outils mathématiques en traitement du signal, entre en jeu. Fourier a montré au XIXᵉ siècle que tout signal, quelle que soit sa complexité, pouvait être décomposé en ondes sinusoïdales de différentes fréquences. Et lorsque le système est capable d’observer une transmission Starlink, il utilise cette décomposition pour détecter les huit bandes de fréquence sur lesquelles il opère.
Une fois ces fréquences connues, le brouilleur peut créer un signal parasite dont le spectre (c’est-à-dire la distribution des fréquences) est exactement celui de Starlink. Si le brouilleur manque une bande, les communications peuvent passer par celle-ci. C’est un peu comme essayer de brouiller huit conversations différentes à la fois : il faut savoir sur quelles fréquences chacune d’elles se trouve, puis émettre un parasite sur chaque fréquence à la bonne intensité.
La transformée de Fourier fournit ce tri spectral en quelques millisecondes. Lire aussi : Face aux États-Unis, la menace antisatellite chinoise Optimiser la zone de brouillage Le système peut couvrir environ 20 kilomètres carrés. Ce n’est pas choisi au hasard, mais parce que la largeur du faisceau et la distance avec le satellite sont déterminées.
Plus le faisceau est large, plus la zone couverte est grande, mais plus le signal est dispersé et perd de la puissance. Le système doit donc trouver un compromis entre la taille de la zone à brouiller et l’intensité du signal. C’est un problème d’optimisation : pour une puissance donnée, quelle est la meilleure largeur de faisceau ?
Les six modules du Volna peuvent être placés au sol et chacun couvre une partie de la zone. Leur placement doit répondre à une question d’optimisation géométrique : comment les disposer pour obtenir la couverture tout en évitant les obstacles naturels ? La théorie de l’information a révélé la vulnérabilité du système Les analystes militaires notent que plus le système est puissant, plus il émet d’ondes et plus il est détectable par les capteurs ennemis.
C’est un compromis classique en théorie de l’information et en détection radar : la distance de détection d’un émetteur augmente avec la racine quatrième de sa puissance (loi de Friis). Les six modules remorqués, chacun avec deux antennes orientables, forment un réseau cohérent qui peut être localisé par triangulation. Les mathématiques du champ proche et du champ lointain montrent que le Volna, malgré son efficacité, paie sa performance par une signature électromagnétique massive.
« Le Volna, malgré son efficacité, paie sa performance par une signature électromagnétique massive. » Un jeu d’équations à multiples inconnues Ce système illustre parfaitement comment la guerre moderne se joue sur un tableau d’équations : trajectoires orbitales, diagrammes de rayonnement, rapports de puissance, algorithmes de suivi. La Russie a décidé d’attaquer les satellites plutôt que les récepteurs, mais chaque brouillage est un travail mathématique complexe. Si le satellite change sa fréquence, son gain ou son pointage, le brouilleur doit recalculer en temps réel avec précision.
Starlink, avec son réseau de plus de 1 000 satellites, est également redondant, rendant la mission beaucoup plus difficile à accomplir. Pour neutraliser une zone, tous les satellites visibles doivent être brouillés simultanément, ce qui revient à résoudre un problème d’optimisation combinatoire extrêmement difficile. Lire aussi : Ukraine : la guerre industrielle des drones.
Entretien avec Marc Grozel Une bataille technologique où les mathématiques sont reines Comme dans tout domaine de haute technologie militaire, chaque innovation nécessite une contre-mesure. Starlink peut adapter ses satellites en ajustant les fréquences ou en augmentant la puissance de ses signaux. Mais chaque adaptation a un coût en énergie, et les satellites sont alimentés par des panneaux solaires.
Les ingénieurs doivent résoudre des équations d’optimisation énergétique pour maintenir la connexion tout en évitant de vider les batteries. D’un autre côté, les Russes devront adapter leur brouillage aux changements de Starlink, ce qui nécessite de nouvelles décompositions de Fourier en temps réel. C’est une guerre d’algorithmes et de calculs dans laquelle chaque camp essaie de prendre l’avantage sur l’autre.
Une chose est certaine : la guerre en Ukraine est devenue un laboratoire à grande échelle pour les armes du futur, où l’espace et les mathématiques, de la géométrie à la transformée de Fourier, sont devenus un champ de bataille à part entière. Lire aussi : La conquête spatiale : un nouveau champ clos géopolitique ? « La guerre en Ukraine est devenue un laboratoire à grande échelle pour les armes du futur. » Bibliographie U.S. News & World Report, « Russia Tries to Jam Musk’s Starlink Systems to Counter Ukrainian Drones » (8 juillet 2026).
TASS, « Russia’s cutting-edge system “blinds” Starlink satellites by “parasitic” signals — expert » (17 juin 2026). Kyiv Post, « Starlink Jammers, Fake Milk Trucks: Russia’s New Defense Against Ukraine’s Drone Campaign » (8 juillet 2026). Rossiyskaya Gazeta, « Эксперт Лямин — о том, как система РЭБ “Волна Купол Гарант” вырубает Starlink » (17 juin 2026).
Vietnam.vn, « The Russian Volna Kupol Garant EW system, a “Starlink killer” of the US on the Ukrainian battlefield » (3 août 2026). Vietnam.vn, « Russia deploys Garant electronic warfare system, a devastating blow that leaves Starlink “blind” » (17 juin 2026). Foreign Policy Research Institute (FPRI) — analyse de Rob Lee.
Ship Electronic Engineering, « Research on Starlink Countermeasures in the Russian-Ukrainian Conflict » (2025, n° 09).