Terrorisme, trafics, ingérences : la crise sahélienne s’aggrave et se rapproche des côtes européennes, voisinage stratégique immédiat de l’Europe. Depuis le retrait du Mali, du Niger et du Burkina, Paris ne s’appuie plus sur l’AES, passée à la Russie, mais sur les alliés qu’elle a conservés. Maroc, Mauritanie, Bénin, Nigeria : quatre partenaires complémentaires, chacun couvrant un flanc, pour contenir la contagion — là où Africa Corps échoue.

Dans la nuit du 4 au 6 juillet 2026, une série d’attaques quasi simultanées a frappé Gao, Anéfis, Aguelhoc, Sévaré et Kéniéroba, du grand nord malien jusqu’aux abords de Bamako, dans le cadre d’une offensive coordonnée entre le JNIM (affilié à Al-Qaïda) et le Front de libération de l’Azawad. Douze jours plus tard, le 17 juillet, seize soldats nigériens ont été tués près de Téra, dans l’ouest du pays, tandis que l’aéroport de Niamey et une base militaire de Tahoua avaient déjà été visés dans les mois précédents. Simultanément, les axes d’approvisionnement des grandes métropoles de la région (Bamako, Ouagadougou, Niamey) sont mis sous blocus.

Devant le Conseil de sécurité, l’ONU a alerté début juillet sur une mutation qualitative de la menace : les groupes djihadistes ne se contentent plus de frapper, ils administrent des territoires, taxent le commerce local et exploitent drones et cryptomonnaies pour financer leurs opérations. « Les groupes djihadistes ne se contentent plus de frapper : ils administrent des territoires et taxent le commerce local. » Or, depuis le retrait des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, Paris ne peut plus s’appuyer sur les États de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui se sont rapprochés de la Russie et entretiennent un sentiment anti-français qu’ils promeuvent activement, tout en restant eux-mêmes une partie du problème sécuritaire. La réponse française repose donc sur les alliés qu’elle a su conserver dans la région, des partenaires qui ont chacun fait la preuve de leur efficacité dans la réponse à la crise, mobilisés selon leur géographie et leurs moyens propres — renseignement, formation, appui aérien, surveillance maritime — au service d’une même logique de confinement face aux menaces terroristes, aux trafics et aux ingérences.

Pourquoi un tel activisme de Paris ? Rappelons que cette dégradation n’est pas un phénomène lointain : le Sahel constitue le voisinage stratégique immédiat de l’Europe, à quelques heures de vol de Paris ou Madrid. Si aucune velléité d’attentat n’a pour l’instant émergé sur le sol européen depuis cette zone, l’explosion concomitante des trafics de drogue, d’armes, d’or et de migrants irréguliers, de plus en plus imbriqués avec les économies djihadistes, crée un terreau à haut risque de contagion vers les côtes puis vers l’Europe.

Alors que les paramilitaires russes d’Africa Corps, censés avoir supplanté la France dans la région, essuient échec sur échec et se révèlent incapables d’endiguer les offensives djihadistes, à l’image de leurs déconvenues à Anéfis et Gao, Washington étudierait désormais des frappes ciblées contre le JNIM au Mali — une option qui diviserait l’administration Trump et qui, en l’absence de présence au sol durable, ne changerait rien à la dynamique structurelle du conflit, sinon offrir un avantage tactique ponctuel à des juntes par ailleurs viscéralement hostiles aux intérêts occidentaux. Lire aussi : Les lendemains désenchantés de Barkhane. La présence française au Sahel en question Le Maroc, allié pivot Le 16 juillet 2026, le Premier ministre français Sébastien Lecornu s’est rendu à Rabat à la tête d’une importante délégation gouvernementale pour la quinzième Commission mixte de haut niveau franco-marocaine — une première depuis sept ans — au cours de laquelle une quatorzaine d’accords et de protocoles de coopération ont été signés.

Les deux pays y affichent leur volonté de replacer leur relation au premier rang des priorités stratégiques françaises en Afrique, dans un contexte où le recul militaire français au Sahel rend la coopération marocaine en matière de renseignement, de lutte contre les réseaux criminels transnationaux et de contrôle de l’immigration irrégulière d’autant plus précieuse. Cette coordination s’étend désormais à la cybersécurité, face à la montée des menaces hybrides en Afrique de l’Ouest, et un futur traité de partenariat stratégique doit venir consolider l’ensemble, faisant du Maroc l’un des partenaires les plus solides de la France hors Union européenne dans la gestion du dossier sahélien. Cette densité institutionnelle récente est l’aboutissement d’une coopération de renseignement ancienne, y compris lorsque les relations diplomatiques entre les deux pays se sont tendues sur le dossier du Sahara, Paris ayant longtemps refusé de reconnaître explicitement la souveraineté marocaine sur ce territoire revendiqué par le groupe séparatiste du Front Polisario et soutenu par Alger.

En 2021 par exemple, un renseignement transmis par la DGST marocaine avait permis à la DGSI de déjouer un projet d’attentat visant une église en France, tandis que le FBI et la CIA saluaient la même année la qualité des informations fournies par les services marocains sur des projets similaires visant des intérêts américains. Cette continuité s’explique par une architecture de sécurité intérieure marocaine unifiée depuis 2015 sous une même direction — DGST et DGSN — dotée d’un bras opérationnel spécialisé, le BCIJ, qui a démantelé des dizaines de cellules terroristes et procédé à plus d’un millier d’arrestations en une décennie. Au Sahel, cette architecture s’étend hors des frontières via la DGED, le service de renseignement extérieur, qui combine réseaux diplomatiques, économiques et communautaires pour produire un renseignement original sur les groupes terroristes et les trafics qui les alimentent.

Le dispositif marocain applique une logique de « Left of Boom » : plutôt que de se concentrer sur les seuls exécutants, les services marocains cartographient les fonctions de soutien — logistique, financement, filières migratoires, chaînes d’approvisionnement en armes, or ou stupéfiants — afin d’identifier les points de fragilité avant qu’un projet d’attentat ne parvienne au stade opérationnel. Cette capacité à lier signaux faibles sahéliens et cellules potentielles explique que Rabat soit désormais perçu, par plusieurs analystes, comme une « tour de contrôle » de la menace sahélienne. « Rabat est désormais perçu comme une “tour de contrôle” de la menace sahélienne. » Rabat et Paris font face à une menace largement commune, celle d’une contagion djihadiste venue du Sahel via les filières nord-africaines et les réseaux financiers transnationaux.

Leur interdépendance sécuritaire a ainsi traversé, presque intacte, les turbulences diplomatiques récentes, preuve que le sécuritaire constitue le socle le plus stable de la relation bilatérale, indépendamment des aléas politiques conjoncturels — et le Maroc s’impose comme le partenaire cardinal de ce dispositif régional. Lire aussi : La nouvelle vie de Wagner après le décès de Prigojine Mauritanie, Bénin, Nigeria : les joints critiques qui contiennent la métastase Autour de ce pivot marocain, la France s’appuie sur des alliés complémentaires, chacun assumant une fonction géographique distincte. La Mauritanie tient le flanc occidental grâce à une stratégie à deux volets : un volet religieux, fondé sur un contre-discours diffusé dans les mosquées et les prisons pour endiguer la radicalisation, et un volet militaire, avec un budget de défense multiplié par quatre entre 2008 et 2018 pour financer des unités spécifiquement conçues pour la « guerre des sables ».

Ces unités se déclinent en deux formats complémentaires : les compagnies méharistes, héritières des troupes coloniales et rattachées à la Garde nationale, patrouillent à dromadaire dans les zones les plus reculées pour collecter du renseignement de terrain et maintenir une présence de l’État auprès des populations frontalières ; les Groupements spéciaux d’intervention (GSI), eux, sont des unités de forces spéciales — huit compagnies d’environ 200 hommes formées notamment par les forces spéciales françaises — équipées de véhicules 4×4 armés pour mener des raids rapides contre les groupes armés terroristes, en coordination étroite avec l’aviation mauritanienne. Ce dispositif explique en grande partie l’absence d’attaque terroriste majeure sur le sol mauritanien depuis 2011, un résultat rare dans la région. La visite d’État du président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani à l’Élysée en avril 2026 a consacré ce statut d’allié fiable, dans un dispositif militaire français désormais fondé sur la mobilité et la discrétion plutôt que sur des bases permanentes.

Rabat et Nouakchott ont d’ailleurs renforcé en juillet 2026 leur propre coordination bilatérale, avec un accord entre ministres de l’Intérieur portant sur le partage de renseignement et le contrôle des frontières désertiques, sécurisant conjointement les couloirs commerciaux entre Maghreb et Afrique de l’Ouest. Plus au sud, le Bénin tient le flanc méridional face à l’extension de la menace depuis le Niger et le Burkina Faso. Porto-Novo a doublé les effectifs de ses forces armées et augmenté son budget militaire de 50 % entre 2022 et 2024, tout en déployant l’opération Mirador dans le nord du pays.

Cette montée en puissance a été mise à l’épreuve lors de la tentative de coup d’État du 7 décembre 2025 contre le président Patrice Talon, matée en 48 heures grâce à une réaction coordonnée des forces béninoises, un appui aérien du Nigeria et un soutien ISR français. Lire aussi : Le Bénin, laboratoire de la convergence djihadiste : comment le Sahel a exporté sa guerre aux portes du golfe de Guinée Le Nigeria complète ce dispositif comme puissance d’appui sur le flanc du golfe de Guinée et du bassin du lac Tchad, avec une coopération bien plus dense qu’il n’y paraît. Un accord de défense franco-nigérian, signé en 2019, encadre juridiquement les activités conjointes et le statut des forces, dans la continuité d’un partenariat stratégique bilatéral conclu dès 2008.

Sur le plan opérationnel, la France appuie la formation des officiers nigérians au renseignement et partage des données d’imagerie satellitaire pour soutenir la lutte contre Boko Haram autour du lac Tchad. En mer, la Marine nationale mène des patrouilles conjointes et des exercices navals réguliers avec la marine nigériane dans le golfe de Guinée, dans le cadre de l’opération Corymbe, contre la piraterie et les trafics maritimes. En décembre 2025, Emmanuel Macron a annoncé, à la demande du président Bola Tinubu, un renforcement de ce partenariat face à la dégradation sécuritaire dans le nord du pays, étendu à la lutte contre la criminalité financière et la cybercriminalité.

Lire aussi : Sahel : les illusions perdues de la refondation Maroc, Mauritanie, Bénin et Nigeria forment ainsi un ensemble d’alliés complémentaires, où chacun couvre un segment géographique et fonctionnel distinct, que la France et l’Europe activent conjointement pour contenir l’expansion de la crise sahélienne vers les côtes — un maillage collectif qu’aucune frappe américaine isolée ne saurait remplacer, tout comme il constitue le meilleur antidote à l’influence croissante que la Russie cherche à imposer dans la région par les armes et la désinformation, une influence dont l’échec militaire patent d’Africa Corps sur le terrain révèle déjà les limites. « Un maillage collectif qu’aucune frappe américaine isolée ne saurait remplacer. »