En quelques mois, les drones kamikazes et les drones FPV guidés par fibre optique du Hezbollah ont profondément modifié les conditions d’engagement de Tsahal au Liban. Face à une menace devenue capable de ralentir ses manœuvres terrestres, Israël investit près de 400 millions d’euros dans une course technologique destinée à retrouver sa liberté d’action. Une trêve armée qui ressemble moins à une désescalade durable qu’à une course aux armements, chaque camp cherchant à acquérir un avantage avant une éventuelle reprise des hostilités.

Si les combats ont considérablement diminué sur le front libanais depuis le cessez-le-feu entré en vigueur dans la seconde moitié du mois de juin, la situation demeure celle d’une trêve armée plutôt que d’un véritable retour à la paix. L’accord est, dans l’ensemble, respecté, malgré quelques incidents ponctuels, comme l’endommagement d’un engin du génie israélien dans le sud du Liban ou l’élimination par Tsahal d’une cellule chargée de mettre en œuvre des drones explosifs. Cette accalmie s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large, marquée par un engagement américain croissant au Liban.

La visite du président Joseph Aoun à Washington a confirmé la volonté des États-Unis de consolider le cessez-le-feu, de renforcer les institutions libanaises et d’accélérer le déploiement des Forces armées libanaises (FAL) dans le Sud afin qu’elles reprennent progressivement le contrôle des zones jusque-là dominées par le Hezbollah. Dans le même temps, Israël a procédé à plusieurs retraits limités de certaines positions avancées, tout en conservant sa liberté d’action contre les infrastructures et les cellules qu’il considère comme une menace immédiate. Derrière cette stabilisation apparente, les deux camps poursuivent pourtant leur préparation militaire.

Selon le média israélien TheMarker, le ministère israélien de la Défense a engagé, au cours des deux derniers mois, un effort d’équipement sans précédent pour faire face aux drones kamikazes du Hezbollah. Près de 1,5 milliard de shekels (environ 400 millions d’euros) ont déjà été consacrés à l’acquisition de nouveaux systèmes de défense, soit l’essentiel de l’enveloppe budgétaire débloquée à cette fin. Les crédits restants devraient être engagés dans les prochains mois afin de compléter ces acquisitions à la lumière des premiers retours d’expérience opérationnels.

L’accalmie apparaît moins comme une désescalade durable que comme une véritable course aux armements, chaque camp cherchant à tirer les leçons des derniers combats et à acquérir un avantage technologique avant une éventuelle reprise des hostilités. La trêve a été mise à profit des deux côtés de la frontière pour préparer la suite du conflit. Tandis qu’Israël accélère le renforcement de ses capacités de défense, le Hezbollah aurait acquis de nouveaux drones guidés par fibre optique dotés de câbles plus longs, perfectionné ses modes opératoires et poursuivi la formation de ses opérateurs.

À lire aussi : Les dilemmes de Tsahal Une défense multicouche Cette mobilisation financière a, sans surprise, suscité une forte réaction de l’industrie israélienne. Des dizaines d’entreprises ont présenté leurs solutions au ministère, qui a multiplié les achats dans des domaines très variés. L’essentiel des crédits a été engagé par la Direction de la recherche et du développement de la défense (MAFAT), l’organisme chargé de financer et de piloter l’innovation technologique militaire.

Son rôle est comparable à celui de la Direction générale de l’armement (DGA) française dans ses missions de recherche, de développement et de préparation des futurs systèmes d’armes, même si la MAFAT dispose d’une culture beaucoup plus orientée vers l’expérimentation rapide et la coopération avec les start-up. Parallèlement, la Direction des achats du ministère de la Défense (MENAHAR), chargée de l’acquisition des équipements déjà disponibles — l’équivalent, pour simplifier, des fonctions d’achat et de soutien de la DGA et du Service des achats de l’État pour le ministère des Armées — a privilégié des moyens de protection passive comme les filets destinés à couvrir les véhicules et les positions sur le terrain. Si la majorité des contrats a été attribuée à des entreprises israéliennes, quelques sociétés étrangères ont également été retenues lorsqu’elles proposaient des capacités indisponibles sur le marché israélien.

Les acquisitions ont notamment concerné certains systèmes de guerre électronique, des capteurs radar spécialisés, des munitions anti-drones à fragmentation ainsi que des équipements de protection passive disponibles auprès de fabricants étrangers. Cette approche permettait d’accélérer les livraisons sans attendre le développement d’équivalents nationaux. L’objectif n’était pas de miser sur une technologie unique, mais de construire une défense multicouche couvrant l’ensemble de la chaîne de la menace.

Ainsi, les investissements concernent aussi bien la localisation des opérateurs de drones que le brouillage des communications, en particulier celles des drones guidés par fibre optique, la détection des appareils en vol, les systèmes d’alerte destinés aux unités engagées, les capacités de suivi des trajectoires, ainsi que les moyens d’interception et de neutralisation. Des équipements de protection individuelle ont également été acquis afin de limiter les conséquences d’une éventuelle pénétration des drones jusqu’aux positions israéliennes. Parmi les entreprises sélectionnées figure Pixel Sight, une jeune société israélienne spécialisée dans la détection précoce des drones.

Son système analyse automatiquement les images de caméras haute résolution grâce à l’intelligence artificielle afin d’identifier des drones de très petite taille à longue distance. MAGOS Systems, déjà bien implantée dans le domaine de la surveillance des frontières et de la protection des infrastructures sensibles, fournit des radars compacts à très courte portée capables de détecter des drones évoluant à basse altitude. Aerobotics, connue jusqu’ici pour ses drones d’inspection industrielle, développe désormais des drones équipés de filets destinés à intercepter d’autres drones en vol.

Smart Shooter, dont les systèmes de conduite de tir assistée sont déjà utilisés par plusieurs armées occidentales, adapte ses viseurs intelligents afin de permettre à des armes légères d’engager automatiquement des cibles aériennes de petite taille. Third Eye Systems, spécialisée dans les capteurs électro-optiques et les systèmes d’alerte, fournit des dispositifs permettant de confirmer visuellement la présence de drones avant qu’ils n’atteignent leur objectif. Enfin, XTEND, devenue l’une des principales entreprises israéliennes du secteur des drones tactiques depuis le début de la guerre, développe des drones intercepteurs pilotés en immersion (FPV) avec un opérateur, équipé de lunettes vidéo, qui voit en temps réel ce que filme la caméra embarquée, comme s’il se trouvait à bord de l’appareil.

Cette technologie facilite les poursuites et les interceptions de drones particulièrement manœuvrants. Au-delà de ces systèmes de haute technologie, le ministère de la Défense a également constitué d’importants stocks de moyens de protection plus simples. Les achats comprennent plusieurs centaines de milliers de mètres carrés de filets tactiques destinés à protéger les véhicules et les positions, des munitions fragmentantes de calibre 5,56 mm conçues pour accroître les chances de toucher un drone avec une arme légère, ainsi que des barrières et obstacles capables de sectionner les câbles des drones guidés par fibre optique, une menace devenue particulièrement préoccupante depuis leur apparition sur le théâtre libanais.

Plutôt que de miser d’emblée sur une solution unique, le ministère israélien de la Défense a choisi de financer simultanément plusieurs technologies concurrentes dans chaque domaine. Radars, drones intercepteurs, systèmes de tir automatisés ou dispositifs de brouillage sont déployés et évalués en parallèle afin d’identifier, en conditions opérationnelles, les solutions les plus performantes avant d’engager une éventuelle généralisation. Une campagne d’acquisitions sans précédent Cette campagne d’acquisitions, conduite en une dizaine de semaines, est sans précédent par son ampleur et sa rapidité dans l’histoire récente de Tsahal.

Les crédits ont été répartis entre l’armée de l’air et les forces terrestres, tandis que les unités d’essais du ministère de la Défense ont organisé une vaste campagne d’évaluation mobilisant de nombreuses formations. L’enjeu ne se limite toutefois pas à l’achat des équipements. Il faut désormais les intégrer aux unités, former les soldats, adapter les doctrines d’emploi et déterminer quels systèmes conviennent le mieux à chaque situation tactique.

Les besoins diffèrent en effet selon qu’il s’agit d’une unité d’infanterie légère, d’une compagnie blindée ou de forces opérant en terrain montagneux, urbain ou découvert. L’ampleur de cet effort apparaît encore plus nettement lorsqu’on le rapporte au budget global de la défense israélienne. En 2026, celui-ci est estimé à environ 45 à 50 milliards d’euros, soit près de 8 % du PIB, un niveau exceptionnel parmi les pays occidentaux et largement supérieur à celui des membres européens de l’OTAN.

Les 1,5 milliard de shekels (environ 400 millions d’euros) engagés en quelques semaines pour la seule lutte anti-drones représentent ainsi près de 1 % du budget annuel de la défense. Consacrer une telle somme à une capacité militaire aussi spécifique, dans un délai aussi court, illustre à quel point les drones kamikazes sont désormais considérés par l’état-major israélien comme l’une des principales menaces tactiques du champ de bataille libanais, avant sans doute de s’imposer sur les autres fronts, notamment à Gaza. L’une des spécificités du modèle israélien réside dans sa capacité à intégrer rapidement les jeunes entreprises à la base industrielle de défense.

Elles ne sont pas évaluées en fonction de leur taille, mais de leur aptitude à répondre à un besoin opérationnel précis. À quelques exceptions près, ces acquisitions ont été réalisées en dehors des procédures classiques d’appel d’offres, jugées incompatibles avec l’urgence opérationnelle. Le ministère israélien de la Défense a privilégié des appels à propositions (calls for proposals), invitant un large éventail d’entreprises — des grands groupes comme Rafael ou Elbit Systems jusqu’à de très jeunes start-up comptant parfois seulement quelques dizaines d’ingénieurs — à présenter des prototypes, y compris encore en cours de développement.

Lorsqu’une technologie apparaît prometteuse, la MAFAT finance les essais, facilite son expérimentation auprès des unités combattantes et passe une première commande de faible volume. Les solutions les plus convaincantes sont ensuite évaluées en quelques jours ou quelques semaines sur des terrains d’essai avant d’être progressivement déployées. Si leur efficacité est confirmée, les commandes sont rapidement augmentées et la production peut être assurée soit par la start-up elle-même, soit en partenariat avec un industriel plus important.

Ce mode de fonctionnement réduit considérablement le cycle d’innovation. Plutôt que d’attendre un système parfaitement abouti, Tsahal déploie rapidement les nouvelles technologies, les améliore au contact des unités et ne généralise que celles qui démontrent leur efficacité en conditions opérationnelles. Cette agilité est renforcée par la proximité géographique et les échanges permanents entre les centres de recherche, les start-up, les grands industriels de défense, la MAFAT et les unités opérationnelles, ce qui permet d’intégrer très rapidement les retours d’expérience du terrain dans le développement des systèmes.

La détection maîtrisée, l’interception encore en défi D’une manière générale, les responsables israéliens estiment que les progrès les plus rapides ont été réalisés dans le domaine de la détection. Grâce à la combinaison de radars de proximité, de capteurs électro-optiques, de systèmes acoustiques et d’algorithmes d’intelligence artificielle, repérer un drone suffisamment tôt est désormais un problème largement maîtrisé. Son interception, en revanche, demeure le principal défi technologique, en particulier lorsqu’il s’agit de drones de petite taille volant à très basse altitude ou guidés par fibre optique, ce qui les rend insensibles aux techniques classiques de brouillage et impose le recours à une destruction physique (hard kill).

Cette évolution transforme également l’organisation de Tsahal. Plutôt que de confier la lutte anti-drones à une seule spécialité, l’armée israélienne tend à intégrer des capacités C-UAS à tous les niveaux de la manœuvre. Les brigades déployées disposent progressivement de leurs propres équipes spécialisées, associant opérateurs de capteurs, spécialistes de la guerre électronique et équipages de drones intercepteurs.

Les unités d’infanterie, blindées et d’artillerie sont désormais entraînées à détecter, identifier et engager des drones dans le cadre de leurs missions quotidiennes, tandis que les retours d’expérience des combats au Liban et à Gaza alimentent en permanence l’évolution des doctrines d’emploi. Parallèlement, les unités déjà spécialisées dans les drones de reconnaissance, comme Sky Rider, continuent de fournir aux brigades une capacité d’observation et d’alerte précoce indispensable à la détection des menaces aériennes. À plus long terme, l’ambition de l’industrie de défense israélienne est de compléter cette défense multicouche par des armes à énergie dirigée, en particulier des systèmes laser.

Ceux-ci doivent permettre de détruire les drones à un coût marginal de quelques dollars par tir. À lire aussi : Le conflit à venir avec le Hezbollah L’objectif particulièrement ambitieux fixé par Tsahal est désormais d’atteindre contre les drones des taux de réussite comparables à ceux obtenus par les systèmes de défense antimissile, soit plus de 90 % d’interceptions. Ce niveau serait déjà atteint contre les drones utilisant des liaisons radio classiques.

Plusieurs industriels estiment que les investissements réalisés ces dernières semaines permettront également d’obtenir des performances similaires face aux drones guidés par fibre optique, même si cette hypothèse ne pourra être véritablement vérifiée qu’en cas de reprise des combats. Pour l’état-major israélien, un tel niveau de protection est devenu indispensable afin que la menace des drones ne dicte plus les horaires, les itinéraires ou les conditions d’engagement des forces terrestres. Un champ de bataille transformé Cette priorité s’explique par l’évolution récente du champ de bataille libanais.

À l’automne 2024, les drones du Hezbollah avaient déjà démontré leur capacité à contourner les défenses israéliennes en frappant aussi bien des bases que des unités en mouvement. La reprise des combats entre mars et avril 2026 a marqué une nouvelle étape avec l’apparition à grande échelle de drones FPV guidés par fibre optique, inspirés des tactiques observées en Ukraine. Peu coûteux, difficiles à détecter, insensibles au brouillage électronique et capables de viser avec précision un véhicule, une position retranchée ou un groupe de soldats, ils se sont imposés comme l’une des principales menaces pesant sur les forces de manœuvre.

Selon le centre israélien Alma, plus de quatre-vingts drones explosifs de ce type ont été lancés en quelques semaines, une quinzaine atteignant leur cible et causant la mort de quatre soldats et d’un civil, ainsi que des dizaines de blessés. Au-delà de ces pertes directes, leur impact est surtout tactique. La simple présence de drones FPV au-dessus du champ de bataille ralentit les mouvements, complique le ravitaillement, contraint les unités à se disperser et réduit leur liberté de manœuvre.

Pour Tsahal, l’enjeu n’est donc pas seulement de protéger ses soldats, mais de restaurer sa capacité à conduire des opérations terrestres offensives sans que la menace aérienne permanente ne remette en cause son rythme et son mode d’action.