DESSIN DE FALCO, CUBA. [Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 16 mai 2026, et republié le 31 juillet] Il est aujourd’hui en vogue de décrire notre époque comme étant post-occidentale, voire post-américaine. Le problème n’est pas que ces expressions sont erronées, mais qu’elles se focalisent sur ce qui est remplacé plutôt que sur ce qui est en train de les remplacer. Je plaide coupable moi aussi.

Il y a de cela quelques années, un éditeur a intitulé un de mes livres “L’avenir est asiatique”. Une décision audacieuse qui avait suscité mon enthousiasme. À l’exception d’un petit détail, l’avais-je repris : “Le présent est déjà asiatique pour la majorité de l’humanité.” L’auteur : Parag Khanna Âgé de 48 ans, ce spécialiste des relations internationales, né en Inde, est fondateur et PDG d’AlphaGeo, une plateforme d’analyse prédictive géospatiale.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Connectography : Mapping The Future of Global Civilization (éd. Penguin Random House, avril 2016, non traduit en français). Afficher la suite Il est particulièrement difficile de trouver le bon terme pour dépeindre le monde dans lequel nous vivons, parce que nous faisons une fixation sur la notion d’ordre. Sous l’influence de la théorie occidentale des relations internationales et des conventions qui ont cours chez les spécialistes de la politique étrangère, nous sommes constamment à la recherche des règles et des institutions qui définissent l’ordre mondial ou international émergent.

À lire aussi : Géopolitique. Pourquoi Xi Jinping évoque “le piège de Thucydide” devant Donald Trump Ajouter aux favoris Or, rien, dans la nature intrinsèque de l’histoire ou de la géopolitique, n’exige qu’il y ait un ordre fixe et établi. La géopolitique est une science, non un concours de popularité pour savoir qui sera secrétaire général de l’Otan ou des Nations unies.

Elle analyse la dynamique de la puissance dans l’espace, et englobe de nombreux domaines à des échelles différentes, territoriales, financières ou numériques. Bien des indices montrent que le paysage actuel est peuplé de régimes extrêmement hétérogènes qui interagissent de multiples façons, sans alternative crédible et prévisible à même de le remplacer. Il n’y a pas de puissances promouvant le statu quo, ni d’institutions de gouvernance mondiale dignes de ce nom.

Dans ce monde, l’idée d’“hétéropolarité” de James Der Derian et le “monde en multiplex” d’Amitav Acharya correspondent le mieux à la richesse de cette dynamique globale, plutôt que la question “qui est numéro un ?”, racoleuse et galvaudée. “Nouveau médiévisme” Der Derian et Acharya sont tous deux des tenants du mouvement “Global IR” [“relations internationales globales”], ce qui n’est pas surprenant. Le mouvement a pour origine les travaux de l’Australien Hedley Bull, qui a enseigné à Oxford. Dans The Anarchical Society [“La Société anarchique”, inédit en français], paru en 1977, il a avancé la théorie d’un “nouveau médiévisme”, où les autorités se chevauchaient et les loyautés s’entrecroisaient en transcendant le système des États hérité du traité de Westphalie [mettant fin à la guerre de Trente Ans en 1648].

Avant l’émergence du système moderne des États européens, le pouvoir sur le continent était disputé entre des seigneurs, des rois et le pape, dont l’influence s’étendait sur un ensemble complexe de principautés et de duchés locaux et sur le Saint Empire romain germanique. Dans des zones géographiques cruciales comme la Baltique et la mer du Nord, des confédérations de cités-États telles que la Ligue hanséatique réglementaient de facto le commerce transnational, plus que tout “État” ou autorité supranationale. Bien que nous vivions dans le monde de Bull – qui regorge de dynamiques à plusieurs niveaux et plusieurs acteurs impliquant des États impériaux, des entreprises transnationales, des communautés numériques échappant à tout État et plus encore –, notre débat public s’appuie sur des poncifs réducteurs, comme si le monde complexe de 2050 pouvait s’expliquer en jouant à pile ou face entre les États-Unis et la Chine.

Au lieu de cela, nous devrions accepter le pluralisme, ne plus mettre l’idéologie universaliste sur un piédestal et étudier les liens entre les puissances au niveau régional. À lire aussi : Analyse. Il est temps de nous faire une raison : le monde ne deviendra pas occidental Ajouter aux favoris Barry Buzan, de la London School of Economics, est le plus notable des héritiers intellectuels de Bull.

Tout en dénonçant l’eurocentrisme de Bull au niveau planétaire, il défend l’idée de “complexes de sécurité régionaux”. De fait, un point de vue régional peut contribuer à illustrer l’absence de structure globale uniforme. Incontestablement, plus on s’intéresse de près à l’une ou l’autre partie du monde, plus les généralisations sur les hiérarchies de la puissance perdent de leur sens, pour dévoiler le caractère non linéaire du monde d’aujourd’hui.

Plutôt que de regarder des universitaires de salon s’affronter dans des épisodes successifs de Qui veut devenir une superpuissance ?, nous ferions mieux de nous demander quelles puissances ont plus ou moins d’influence, où, et comment elles l’exercent. Des tableaux bien différents Prenons l’Amérique latine. Pendant vingt ans, la Chine a réalisé des avancées importantes dans la région en finançant des infrastructures essentielles et en nouant des relations commerciales stratégiques afin de s’assurer un accès aux matières premières et promouvoir ses exportations.

Puis, en l’espace de quelques mois, le gouvernement Trump a tout mis sens dessus dessous. Il a réussi à obliger le Panama à déclarer qu’une concession accordée à une entreprise chinoise pour gérer les ports du canal de Panama n’était pas conforme à la Constitution. Et il a signé des accords bilatéraux sur l’extraction et le traitement de minerais critiques comme le lithium avec des pays allant du Mexique au Chili et à l’Argentine.

Si beaucoup plaisantent au sujet d’une “doctrine Donroe”, la Stratégie de sécurité nationale de 2025 et le récent sommet “Bouclier des Amériques” renouent clairement avec la logique géopolitique du XIXe siècle, qui accordait la priorité aux relations au sein des Amériques plutôt qu’à de lointaines interventions. L’hémisphère occidental [qui renvoie couramment aux Amériques aux États-Unis] est donc plus unipolaire que jamais – pour l’instant. À lire aussi : Dans nos archives.

Avec sa “doctrine Donroe”, Trump tente de mettre au pas l’Amérique latine Ajouter aux favoris Le tableau est radicalement différent quand on change d’hémisphère. L’Europe, longtemps considérée comme étant sur la touche en termes géopolitiques, est passée à la vitesse supérieure. Après des décennies de commissions pétries de bonnes intentions qui n’aboutissaient qu’à l’inaction, l’Europe a enfin décidé de faire “tout ce qu’il faudra” pour ne plus dépendre des États-Unis.

Refusant d’emboîter le pas au président américain Donald Trump dans sa volonté de conquérir le Groenland et d’abandonner l’Ukraine, l’Union européenne met l’accent sur ses projets de défense et de consolidation nucléaire, de souveraineté technologique, de mise en place d’une union des marchés de capitaux, d’une union bancaire, ainsi qu’une dizaine d’autres initiatives afin de mettre sa puissance en commun. En 2025, ses marchés boursiers ont été plus dynamiques que le S & P 500, et pour la première fois, les Américains sont plus nombreux à s’installer en Europe que l’inverse. Les Américains sont en train de rendre sa grandeur à l’Europe – un exemple supplémentaire de la vitesse à laquelle changent les marées géopolitiques.

Et si les États-Unis venaient à quitter l’Otan, la quête d’autonomie stratégique de l’Europe n’irait qu’en s’accélérant. Sécurité maritime au cas par cas L’espace indo-pacifique montre également comment l’entropie stratégique l’emporte sur l’illusion d’une conformité à la grande stratégie d’un empire. Il y a dix ans, on avait coutume de prétendre que l’initiative chinoise des nouvelles routes de la soie était la preuve d’une ascension transcontinentale qui, en tissant un réseau de voies ferrées et d’oléoducs appuyé par une puissante flotte de guerre, allait se muer en une opération néocoloniale extractive qui s’étendrait de l’Arctique à l’Afrique.

Or, c’est de plus en plus l’Inde qui joue des muscles dans sa propre zone maritime, avec plus de cent bâtiments de combat, de nouveaux exercices navals et une doctrine stratégique axée sur la sécurité et l’entraide mutuelles. Des décennies durant, il a été dit que seuls les États-Unis étaient capables de protéger les voies maritimes mondiales. On s’aperçoit que la sécurité maritime doit se négocier au cas par cas et qu’elle peut s’organiser collectivement sans Washington.

Mais il ne faut pas croire non plus que les États-Unis soient éliminés de l’Eurasie. L’Europe, l’Inde et le Japon affirment leurs propres intérêts stratégiques et ont besoin de Washington pour que Pékin ne puisse pas dominer l’hémisphère oriental comme les États-Unis le font dans l’hémisphère occidental. Les puissances transatlantiques et indo-pacifiques se rapprochent pour développer de robustes chaînes d’approvisionnement de haute technologie qui échappent au contrôle de Pékin.

Comme si l’Otan et le Quad [le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité, qui associe États-Unis, Japon, Australie et Inde] unissaient leurs forces, mais de façon fonctionnelle plutôt que par des traités officiels incluant des garanties de sécurité. Et il est nécessaire de garder à l’esprit que Washington a joué un rôle déterminant en coulisses – l’exemple de Pax Silica [initiative lancée en 2025 pour sécuriser l’approvisionnement en silicium et autres matériaux nécessaires aux semi-conducteurs et à l’intelligence artificielle] le prouve. Des super-États aux cités-États De fait, même les composants essentiels du système international ne sont pas partout les mêmes.

Si les observateurs occidentaux constatent le déclin de leurs propres États, dans une grande partie de l’Asie, et par extension de l’humanité, l’État n’a jamais été aussi puissant. La Chine détient aujourd’hui littéralement une capacité étatique supérieure à tout autre empire dans l’histoire de l’humanité. En Asie de l’Ouest, les pétromonarchies du Golfe ont accordé la priorité à la modernisation intérieure et à la diversification économique, tandis que leur commerce de l’énergie s’orientait à l’est et que leurs partenariats militaires penchaient vers l’ouest.

La guerre contre l’Iran va accentuer cette tendance alors qu’ils se détournent du dollar tout en se dotant de davantage d’armements occidentaux pour lutter contre les missiles et les drones iraniens. À lire aussi : Analyse. La guerre en Iran, un coup dur pour la crédibilité des États-Unis dans le monde Ajouter aux favoris Pourtant, tandis que certains grands États deviennent plus puissants que jamais, certaines cités-États continuent de boxer bien au-dessus de leur catégorie.

Elles sont l’incarnation des lois de la physique géopolitique, qui veulent que l’influence soit plus fonction de la gravité et de la connectivité que de la taille seule. Des villes comme Singapour et celles des Émirats arabes unis (EAU) sont aujourd’hui des pôles qui attirent les capitaux et les compétences en période d’instabilité. D’ailleurs, en dépit de la guerre en Iran, la grande majorité de la population sud-asiatique des EAU n’a pas fui, et même beaucoup d’Européens de l’Ouest qui étaient partis au début sont de retour.

En particulier depuis la pandémie de Covid-19, un archipel informel de centres d’attraction – Lisbonne, Athènes, Dubaï, Bali, et d’autres – s’est créé, dessinant un circuit le long duquel se déplacent entrepreneurs et travailleurs de la connaissance. Et qu’est-ce que cela implique pour les États-Unis ? Ce paysage néo-médiéval n’a rien de glorieux, ni de funeste.

Le monde unipolaire a vécu, tant sur le papier que dans la réalité – mais aucune puissance ou ordre unique ne le remplacera. Nous ne quittons pas un monde stable d’États-nations pour entrer dans une phase de chaos postnational. Nous sommes plutôt les témoins de l’émergence de modèles qui ne correspondent pas aux hiérarchies conventionnelles ou aux paradigmes historiques.

Une vérité demeure, le pouvoir est sans cesse contesté, il est inégal et change d’un jour à l’autre. “Moyen Âge” est un nom qui n’est apparu que longtemps après la fin de la période en question. Aujourd’hui, nous devrions apprendre à reconnaître le Nouveau Moyen Âge, que nous vivons déjà. Parag Khanna Traduit par Raymond Clarinard Lire l’article original Europe États-Unis Chine Asie Otan Amériques Sur le même sujet Article réservé aux abonnésAnalyse.

Trump et le retour de l’impérialisme des ressources : un nouvel ordre mondial s’annonce Ajouter aux favoris Article réservé aux abonnésAnalyse. Cette fois-ci, Donald Trump n’était pas en position de force face à Xi Jinping Écouter l’article Ajouter aux favoris Entretien. Parag Khanna, géopolitologue : “Les mégalopoles laissent les États et les empires loin derrière” Ajouter aux favoris Source de l’article Foreign Policy (Washington) Fondé en 1970 dans le but de “stimuler le débat sur les questions essentielles de la politique étrangère américaine”, Foreign Policy a longtemps été une revue universitaire avant de devenir un bimestriel en 2000.

Son ambition aujourd’hui : être le premier “magazine sur la politique, l’économie et les idées internationales”. Dirigé depuis novembre 2020 par Ravi Agrawal, le titre appartient à la Graham Holdings Company qui possède aussi le site Slate. Foreign Policy a lancé au début des années 2000 plusieurs éditions étrangères, en Europe, en Afrique, Au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique latine et en 2009, a complètement transformé son site internet.

ForeignPolicy.com se veut le premier quotidien en ligne traitant des questions de politique étrangère et de sécurité nationale. Aux enquêtes et reportages journalistiques s’ajoutent de nombreuses contributions d’experts des relations internationales, avec des orientations politiques très variées. Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Où se trouve le cloud ?

Combien de câbles de communication traversent l’Atlantique ? Comment l’Iran coupe-t-il son réseau Internet ? Ce sont ces questions qui nous ont conduits à proposer cet atlas des communications.

Car Internet est une réalité physique. Je découvre → The Wall Street Journal Recevez un an d’abonnement numérique offert. Je reçois mon abonnement → Sooner Remportez 3 mois d’abonnement offert à Sooner, et visionnez le film « My Sunshine » de Hiroshi Okuyama.

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