Face à la prolifération des missiles hypersoniques et aux frappes balistiques en Ukraine comme dans le Golfe, l’Europe mobilise des dizaines de milliards d’euros pour reconstruire une défense antimissile souveraine. Mais entre choix industriels incohérents, dépendances extérieures assumées et querelles franco-allemandes, le continent risque de financer l’architecture du futur sans en maîtriser les clefs. La question n’est plus celle des ressources, mobilisées par ReArm Europe, SAFE et le Fonds européen de défense, mais celle de la cohérence des choix industriels et de la souveraineté.
Le 12 juillet 2026, des missiles balistiques iraniens s’abattaient sur Doha, interceptés in extremis par les batteries de défense qatariennes au-dessus de la capitale. En Ukraine, les Iskander russes continuent de pilonner les villes à un rythme qui épuise autant les populations que les stocks de missiles intercepteurs. Ces deux théâtres d’opérations livrent la même leçon stratégique : la frappe de précision dans la profondeur est désormais l’instrument de choix de la coercition et de la dissuasion conventionnelle.
Nos adversaires l’ont compris avant nous et ils ont investi en conséquence. Les frappes de précision dans la profondeur (FPP) désignent la capacité à atteindre, depuis une distance sûre, des cibles critiques situées loin du front : centres de commandement, nœuds logistiques, installations énergétiques. Du drone kamikaze à quelques milliers d’euros au missile balistique hypersonique, le spectre est désormais continu.
Les armes hypersoniques, capables de voler à plus de Mach 5 tout en manœuvrant de la haute altitude à l’approche terminale, constituent l’évolution la plus préoccupante : elles rendent obsolètes les défenses antibalistiques classiques conçues pour des trajectoires prévisibles. À lire aussi : Le système Patriot : le bouclier antiaérien au cœur de la guerre au Moyen-Orient L’Europe en ordre de bataille La prise de conscience a produit une réaction. L’Europe mobilise simultanément ses instruments de financement et sa base industrielle pour combler des décennies de sous-investissement.
Mais la FPP a deux faces indissociables : l’épée, la capacité de frappe, et le bouclier, la défense antimissile. Ces projets bénéficient des grands plans de financement européens — ReArm Europe et son enveloppe de 650 milliards d’euros, le programme SAFE avec ses 150 milliards de prêts, le Fonds européen de défense (FED) avec un budget de 8,8 milliards d’euros alloué sur la période 2021-2027 — qui témoignent d’une volonté politique inédite. La question n’est donc plus celle des ressources.
Elle est celle de la cohérence des choix industriels. Sur le volet défense aérienne et antimissile, la pièce maîtresse est l’European Sky Shield Initiative (ESSI), lancée par l’Allemagne en octobre 2022. Regroupant 21 États, dont les pays baltes, les nordiques, le Benelux, la Roumanie, la Suisse et la Turquie, l’initiative est bâtie sur une logique d’acquisitions groupées « sur étagère », organisées en couches complémentaires : le canon Skyranger 30 de Rheinmetall contre les drones, l’IRIS-T SLM de Diehl Defence pour la moyenne portée jusqu’à 40 kilomètres, le Patriot américain pour la longue portée, et l’Arrow 3 israélo-américain pour l’interception exo-atmosphérique contre les missiles balistiques à longue portée.
L’Allemagne a signé en 2023 un contrat de 3,5 à 4 milliards d’euros avec Israël pour l’Arrow 3, la plus grande exportation d’armement jamais réalisée par l’État hébreu, et en assume seule la charge pour l’instant, avant un éventuel élargissement à d’autres membres. Berlin préside de facto à cette architecture. Derrière la mutualisation affichée, l’ESSI permet surtout à l’Allemagne de conduire en coalition les acquisitions qu’elle souhaitait de toute façon réaliser.
L’initiative a toutefois une double lecture. Or l’Europe dispose pourtant de solutions industrielles souveraines et éprouvées — l’Aster 30 franco-italien, capable d’intercepter des missiles balistiques de théâtre, le Mistral et le VL Mica de MBDA pour la très courte et la courte portée — qui brillent par leur absence du panier ESSI. La France et l’Italie, soutiens de ces systèmes, sont d’ailleurs les deux grandes absentes de l’initiative, refusant d’avaliser une architecture qui marginalise leur industrie de défense.
Pour la défense face aux menaces hypersoniques, lacune que nul système opérationnel en Europe ne comble réellement aujourd’hui, c’est le programme TWISTER (Timely Warning and Interception with Space-based Theater surveillance), projet phare de la Coopération structurée permanente (PESCO) lancé en 2019, qui pose le cadre : coupler détection spatiale, commandement intégré et interception hypersonique d’ici 2030. Deux programmes industriels concurrents en constituent le volet intercepteur, tous deux gérés par l’OCCAR et financés par le FED : HYDIS (Hypersonic Defence Interceptor Study), piloté par MBDA France avec 19 partenaires dans 14 pays et un cofinancement direct de 60 millions d’euros par quatre États (France, Italie, Allemagne et Pays-Bas), dont le jalon de juillet 2026 a abouti au concept d’intercepteur AQUILA ; et EU-HYDEF (European Hypersonic Defence Interceptor), coordonné par le consortium hispano-allemand SMS/Diehl Defence. Problème : TWISTER relève de la coopération intergouvernementale entre États, tandis que le FED est un outil communautaire géré par la Commission, deux logiques qui ne se parlent pas toujours.
C’est cette fracture institutionnelle qui explique ce qui suit. Lacunes de coordination et de sélection En effet, l’UE a, sur ce dossier, une histoire. En 2021, la Commission lance un appel d’offres pour financer le futur intercepteur anti-hypersonique.
MBDA, seul industriel européen à avoir livré un système antibalistique opérationnel, l’Aster, est considéré comme le favori logique. Coup de théâtre : c’est EU-HYDEF, coordonné par l’espagnol SMS, groupement sans antécédent dans l’interception balistique de haute précision, qui emporte le financement de 100 millions d’euros. MBDA publie un recours au Journal officiel de l’UE.
Le groupe de réflexion Mars qualifiera dans La Tribune la décision de « ratage en tout point désastreux ». En février 2023, le rapport parlementaire des députés français Natalia Pouzyreff et Jean-Louis Thériot soulignera que « la mise en œuvre du FED prévoit un processus d’évaluation suscitant beaucoup d’interrogations ». Ce n’est qu’à l’été 2023, sous le choc de la guerre en Ukraine, que le FED ouvre une nouvelle ligne de 80 millions d’euros au profit de HYDIS.
L’analyse des consortiums révèle des aspects curieux. Derrière la coordination espagnole d’EU-HYDEF, c’est l’allemand Diehl Defence qui tient les rênes techniques, percevant à lui seul 34,6 millions d’euros sur les 99 millions distribués aux partenaires, soit la part unitaire la plus élevée du programme, devant Nammo (Norvège), SONACA (Belgique) et GMV (Espagne). Alors que le consortium n’a pas encore annoncé sa nouvelle configuration pour l’échéance de fin 2026, il réunit pour le moment treize entreprises réparties entre sept pays : cinq États appuient le projet avec un soutien financier à hauteur de 10 millions d’euros, soit six fois moins qu’HYDIS.
À l’inverse, la dernière version de celui-ci se distingue par une ampleur européenne encore accrue, avec sept États directement impliqués, vingt-huit partenaires industriels — et environ 20 sous-traitants — répartis dans 18 pays. Une mosaïque de pays européens, de majors de l’armement, d’ETI et de PME, en phase avec les objectifs du FED. La souveraineté, angle mort du dispositif Un autre aspect politique et opérationnel semble insuffisamment pris en compte.
Dans le cadre de l’ESSI, le choix du Patriot et de l’Arrow 3 entraîne des contraintes concrètes et durables : la réglementation américaine ITAR confère à Washington un droit de veto sur les conditions d’emploi et de réexportation de ces systèmes. En situation de crise, un partenaire européen souhaitant engager ces capacités sans l’aval américain ne pourrait légalement pas le faire. Autre problématique qui pourrait se poser : le programme SAFE conditionne ses prêts à une autorité de conception européenne, un critère que le Patriot et l’Arrow 3 ne remplissent pas en l’état, sauf accord spécifique avec Washington qui reste aujourd’hui hypothétique.
À lire aussi : La nouvelle réalité stratégique : missiles hypersoniques et ravitaillement en vol La question se pose avec encore plus d’acuité sur le volet hypersonique. En novembre 2025, Diehl a annoncé une possible intégration d’EU-HYDEF au système de combat Aegis, architecture de commandement et contrôle américaine. Comment un programme financé sur fonds européens au titre de l’autonomie stratégique peut-il s’inscrire dans une dépendance au C2 américain ?
Cette perspective illustre une tendance de fond : l’Europe peine à sortir d’une logique où les coopérations industrielles glissent, par accumulation de compromis, vers une subordination technologique aux États-Unis, précisément là où la doctrine de la strategic autonomy entend les éviter. La prolifération des missiles hypersoniques — Kinzhal russe, DF-17 chinois, programmes iraniens — impose à l’Europe de se doter d’une défense intégrale et souveraine. Il reste à y répondre avec des outils qu’elle contrôle réellement.
Le tabou ABM, ces systèmes antimissiles balistiques longtemps bridés pour ne pas déstabiliser l’équilibre de la dissuasion nucléaire, est désormais levé. À la clôture de l’appel EATMI 2 du FED, le 29 septembre 2026, HYDIS et EU-HYDEF déposeront leurs dossiers pour un financement unique de 100 millions d’euros. Les résultats sont attendus entre la fin de l’année 2026 et le début de l’année 2027.
Le programme écarté pourrait perdre ses équipes, ses compétences, son financement, de façon irréversible. Tout récemment, Alice Rufo, ministre française déléguée à la Défense, rappelait avec fermeté : « Sur l’autonomie stratégique de la défense européenne, le temps du déni est terminé ». D’ici quelques mois, la Commission aura l’opportunité de prouver qu’elle converge avec cette vue.
L’Europe n’a plus les moyens de se tromper deux fois.