Conçu pour l’armée soviétique, le 2S4 est un mortier automoteur puissant mais de portée limitée, largement remisé jusqu’aux prémices de la guerre d’Ukraine. Engagé dans presque toutes les batailles de 2022 à 2025, il a durablement opéré dans les nouvelles conditions imposées par les drones. Son effacement en 2025 interroge le potentiel de l’appui lourd terrestre sur les théâtres actuels.

Engagements, contraintes et perspectives de l’appui lourd terrestre en Ukraine. Conçu pour l’armée soviétique, le 2S4 est un mortier automoteur — installé sur un châssis motorisé, à chenilles — à la fois puissant, mais d’une portée limitée. Largement remisé aux dépôts de stockage jusqu’aux prémices de la guerre d’Ukraine, il est depuis de pratiquement toutes les batailles, de 2022 jusqu’à la fin 2025.

Bien que le flux varie avec le temps, les données abondent sur l’engagement de cet engin en Ukraine : 154 engagements filmés côté russe, 55 par des drones ukrainiens et 29 témoignages de membres d’équipage auprès de médias russes, jusqu’au 1er mai 2026. S’il est une banalité de rappeler que les opérations ont changé, en particulier du fait des drones, le 2S4 a pu durablement opérer dans ces nouvelles conditions. Ce constat suscite plusieurs questions, sur la capacité des équipages à rattraper les caractéristiques de matériels vieillissants.

L’expérience du 2S4 permet aussi de sonder le potentiel de l’appui lourd terrestre sur les théâtres actuels. Voué à la haute intensité, un chenillé qui reprend du service à la fin des années 2010 Produit pour la guerre de position, celle imaginée par le pacte de Varsovie C’est pour une armée rouge réputée pour sa mobilité, mais sous-dotée d’armement moderne, qu’a été développé le 2S4. Si le châssis chenillé est moderne, la pièce qui est choisie pour l’armer — le mortier M-240 de 240 mm — a été développée en 1940 : il réclame une vingtaine de minutes pour être installé et 15 pour repasser en configuration de route.

La production s’amorce en 1974, et 588 exemplaires de cet engin désormais baptisé 2S4 Tioulpan (Tulipe) sont livrés jusqu’en 1988. La carrière du mortier automoteur soviétique débute loin des projecteurs. La majorité rejoint les dépôts, pendant qu’une portion — 50 exemplaires — de ce qui a été livré tient un statut opérationnel.

Ces engins mènent une activité discrète, pendant les grandes manœuvres annuelles, pendant que quatre sont engagés en Afghanistan. Passé la guerre froide, une poignée d’autres prennent part à la deuxième guerre de Tchétchénie, début 2000. Cet engin est ensuite remisé aux dépôts, tant et si bien que 410 sont en stockage à la fin de la décennie, tandis qu’une dizaine demeure en service.

La seconde moitié des années 2010 voit le 2S4 sortir de l’oubli. Première à le réintégrer en décembre 2016, la 291e brigade d’artillerie, en Ossétie du Nord — région militaire sud —, effectue ses premiers entraînements au tir en avril 2017. Les autres régions militaires russes embrayent.

Du côté de l’industrie, l’usine Uraltransmachzavod de Iekaterinbourg rénove les 2S4 stockés. De retour en unité opérationnelle, l’engin doit encore être servi par des équipages. Si certains sont des militaires professionnels, le vivier entraîné et mobilisable est en fait plus étendu.

Fin 2016, le commandant adjoint d’une section de 2S4 de la 305e brigade d’artillerie témoigne ainsi que les personnels de ces machines sont des conscrits, qui réalisent un service militaire d’un an1. Avec l’automne, les convois reprennent vers l’Ukraine. Les 2S4 sont chargés sur train à l’hiver 2021 et sont conduits vers les frontières de l’Ukraine2.

Il ne s’agit plus d’un exercice. Quatre années de guerre pour le 2S4, qui perdure dans une guerre évolutive C’est probablement à Marioupol que les 2S4 font leur entrée en guerre, début mai 20223. Déployés au nord-ouest de la ville, ils tirent des obus guidés laser sur les retranchements de l’aciérie Azovstal4.

Prise de court par l’ampleur des combats, l’armée russe remet des engins aux unités séparatistes du Donbass, ainsi qu’aux unités privées russes Sarmat et Wagner. Ainsi servis, les 2S4 prennent une part significative dans les batailles de Severodonetsk et Bakhmout — qui sont prises par les forces russes — ainsi qu’à l’assaut infructueux sur la cité minière de Vouhledar. Il y a peu d’alternatives aux 2S4 : l’appui aérien russe est encore quasi absent.

Les autres pièces d’artillerie manquent de puissance ou de précision pour venir à bout des fortifications ukrainiennes. À lire aussi : Guerre en Ukraine : le retour de l’artillerie Les drones légers réglementaires, de type Orlan-10 et Zala-416, sont vus appuyer les mortiers automoteurs en mai 20225. Ces appareils semblent réservés aux forces régulières russes, ou sinon à Wagner, pendant que les unités séparatistes du Donbass recourent, elles, à des drones quadricoptères commerciaux (52 % des vidéos de corrections de tirs de 2S4, pour 2022 et 2023).

Vus en outils, les drones mettent du temps à être considérés comme des menaces. C’est fin décembre 2022 qu’un premier 2S4 est endommagé par un drone armé d’une grenade, à l’ouest de Donetsk. L’émergence des FPV — drones suicides quadricoptères — début 2023 représente une menace plus sérieuse encore : un 2S4 est atteint début mai par l’un d’eux près de Donetsk.

Écarté à l’été 2023, pendant la contre-offensive ukrainienne, le 2S4 retourne au front fin octobre, pour appuyer les assauts russes sur les cités fortifiées d’Avdiivka (front sud-est) et de Koupiansk (nord). Trois engins sont perdus pour chacune des opérations, par des frappes de l’artillerie ukrainienne corrigées par drone (secteur d’Avdiivka), ou par des attaques de drones (Koupiansk). Le 2S4 se raréfie ensuite.

Les frappes par bombes planantes prennent l’ascendant sur l’artillerie lourde, qui paraît jouer les supplétives. C’est le cas à Krasnogorivka en mai 2024, lorsque le renforcement de la défense sol-air ukrainienne éloigne les avions de combat russes. Les mortiers automoteurs sont réengagés, mais le coût augmente et quatre sont perdus dans la bataille.

Le 2S4 s’efface brusquement au printemps 2025 : que cette pièce dédiée à l’appui devienne rare est paradoxal, alors que l’armée russe réaffronte des zones urbaines, à Toretsk et Pokrovsk. Certes, 47 de ces engins ont été détruits jusqu’au 17 juin 2025, mais les dépôts en comptent 397 au début de la guerre. Par ailleurs, 114 sont toujours stockés en juin 2025, pendant que plus de 80 autres sont remis en état depuis juin 2024.

Jusqu’où garder l’équipement des « guerres d’avant » ? Bien que désormais bien maîtrisé par des équipages persévérants, le 2S4 est, au terme de quatre années d’engagements en Ukraine, un engin en raréfaction. La justification est sans doute à chercher du côté de l’adéquation de ses spécifications avec le champ de bataille d’aujourd’hui.

Des menaces en métamorphose. L’artillerie ukrainienne représente l’unique cause de destruction de 2S4 en 2022, une part qui chute à zéro en 2025. La séquence de tir d’un 2S4 a pu être raccourcie et devenir trop brève pour permettre à la chaîne de contrôle de l’artillerie ukrainienne de réagir.

En revanche, les drones FPV prennent une part croissante dans les pertes de 2S4 : ils causent 28 % des destructions en 2023, 31 % en 2024 et 50 % en 2025. L’installation de grilles de protection sur les engins à l’automne 2023, puis celle de brouilleurs en 2024, ne suffisent plus. Cause de destruction des 2S4, 2022-2026. © Pierre Grasser Un engin qui, lui, n’a pas changé.

Si les attaques muent, l’activité des 2S4 au moment de leur destruction reste constante. En 2022 comme en 2025, 67 % d’entre eux sont atteints en position de tir. La durée d’engagement reste le point vulnérant.

Si une procédure de départ en urgence a été introduite6, la préparation au tir une fois en position continue de réclamer dix minutes7 : les chargeurs du 2S4 ne permettent pas de stocker des obus munis de leur charge propulsive. Ces derniers doivent être assemblés une fois sortis des soutes du 2S4, avant d’être lubrifiés puis tirés. La situation des 2S4 au moment de leur destruction.

L’unique perte de 2026 n’est pas représentée, faute de représentativité. © Pierre Grasser Des cibles toujours plus lointaines, trop peut-être ? La géolocalisation de 40 épaves de 2S4 permet d’apprécier la distance de destruction par rapport au front. En 2022, les 2S4 sont atteints à 4,1 km des lignes ukrainiennes, contre 10,1 km en 2025.

Les équipages ont choisi de s’éloigner des premières lignes, saturées en drones. Cette décision contraint les engagements, puisque la portée de l’obus standard F-864, ainsi que de l’obus guidé Smeltchak, n’excède pas 9,5 km. Au-delà, les équipages ne peuvent mettre en œuvre que l’obus propulsé 3F2, qui n’est ni le plus abondant ni le plus précis.

Distance des 2S4 russes détruits par rapport à la ligne de front (en km). © Pierre Grasser À lire aussi : Comment l’Ukraine est devenue une superpuissance du drone En synthèse : quid de l’appui lourd sur le champ de bataille ? Brièvement, le 2S4 a pu faire ses preuves, lorsque le champ de bataille le permettait. Cette époque prend fin en 2025, lorsque la vulnérabilité devient trop grande et la plus-value de l’armement contestable.

Les matériels de faible allonge — mortiers, canons inférieurs à 152 mm — sont en raréfaction depuis 2025, bien qu’ils demeurent plutôt abondants en dépôt8. Ce qui pourrait convenir demain pour l’appui lourd mécanisé, au moins pour la Russie, peut être esquissé par la progression de l’engagement de systèmes lance-roquettes lourds — Tos-2 et Zemledie pour la courte portée, voire des Tornado-S à l’allonge étendue — qui sont, eux, conçus pour privilégier vitesse de déploiement et volume de feu. Les opérations des 2S4 en Ukraine, février 2022 – mars 2026. © Pierre Grasser, Camille Le Normand 1.

« Les artilleurs d’Ussurisk s’entraînent », Ussur.net, 16 novembre 2016. 2. « Regroupement de 2S7 et 2S4 dans l’oblast de Belgorod », Twitter GirkinGirkin, 10 février 2022.

3. « Des mortiers automoteurs 2S4 en route à Marioupol vers Azovstal », Milinfolive, 5 avril 2022. 4.

« Vues d’archive de tirs d’obus Smeltchak à Marioupol », Marioupol-news, 29 juillet 2022. 5. « Frappe d’un 2S4 à Novossielovka », Anna News, 21 mai 2022, et « Tir d’un 2S4 à Bakhmout », Ugolok Sitkha, 14 mai 2023.

6. « Le plus grand mortier au monde, 2S4 », KP.ru, 8 janvier 2023. 7.

« Engagement d’un équipage de 2S4 dans la région de Zaporijjia », RB, Telegram, 13 février 2023. 8. « Liste partagée des équipements russes en dépôt », Twitter Jonpy, Highmarsed, CovertCabal.