En attendant d’ouvrir une enquête formelle contre Broadcom, prière d’imposer des mesures intérimaires. La Commission européenne a reçu, la semaine passée, une lettre à ce sujet. Signataires : le Cigref et trois de ses homologues (en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas), ainsi que l’association CISPE, qui défend les intérêts des fournisseurs cloud européens.
Voilà des mois que cette dernière sollicite les mesures en question. Elles consisteraient principalement à : Geler la suspension du programme VCSP (VMware Cloud Service Partner) en Europe et y réintégrer les clouders européens Réintroduire le programme de marque blanche qui permettait aux plus petits CSP de proposer les solutions VMware Établir des protections explicites contre d’éventuelles représailles de la part de Broadcom L’association vise plus globalement l’obtention de conditions commerciales plus raisonnables. Et leur maintien pour au moins 3 ans, le temps de s’adapter… ou d’aller voir ailleurs.
Lire aussi : Les cloud providers européens avancent leur propre référentiel de souveraineté La piste du DMA, vite évoquée, vite écartée Broadcom avait bouclé l’acquisition de VMware en novembre 2023. Avec les chamboulements que l’on sait, CISPE n’avait pas tardé à lever la voix. Au printemps 2024, il avait appelé régulateurs, législateurs et tribunaux européens à s’enquérir de la situation.
Ses principales doléances portaient alors sur : Résiliation unilatérale de contrats de licence avec seulement quelques semaines de préavis Suppression de centaines de produits sans préavis Regroupement des autres en des bundles faisant exploser la facture sans amélioration fonctionnelle Flou sur les conditions d’admission dans les nouveaux programmes partenaires Estimant que Broadcom « [prenait] le secteur en otage », CISPE avait suggéré de le désigner contrôleur d’accès dans le cadre du DMA (législation sur les marchés numériques). Il avait aussi demandé la suspension des résiliations de contrats. Et la possibilité, pour les clients, de sortir des engagements pluriannuels une fois que des solutions alternatives viables seraient disponibles.
La Commission européenne avait finalement entrepris de réunir des témoignages. Peu après l’ouverture de cette RFI (request for information), Broadcom avait fait quelques concessions. Dont la promesse de continuer à corriger les failles critiques dans ses produits sous licences perpétuelles.
Non sans dénoncer une démarche opportuniste, CISPE avait qualifié les changements de « mineurs » : ils ne résolvaient rien des problèmes précédemment soulevés. L'association en avait ajouté un : la modification de la base de facturation. Au lieu d'un modèle pay-as-you-go basé sur la mémoire utilisée, les partenaires devaient s'engager pour 3 ans sur une capacité prévisionnelle de cœurs CPU.
Un « observatoire » aux conclusions lapidaires En novembre 2024, CISPE avait monté un observatoire chargé d'examiner la concurrence sur le marché du cloud en Europe. Il devait, en premier lieu, superviser les engagements de Microsoft. Il a toutefois aussi inclus Broadcom dans son périmètre.
Son premier rapport, tombé en février 2025, fut lapidaire : pas de perspectives de négociation avec Broadcom. À ce moment-là, des procédures avaient été engagées auprès de tribunaux de commerce, notamment en France (Orange, Thales). Eles visaient en général à préserver des conditions de licence antérieures... en attendant la négociation de nouvelles conditions « plus justes ».
Ou bien à obtenir un délai pour migrer vers des solutions alternatives. L'observatoire avait fait remarquer les « tactiques dilatoires » employées par Broadcom dans le cadre de ces litiges afin de retarder les décisions sur le fond. Dans la plupart des cas, avait ajouté CISPE, les parties concernées n'avaient pas osé aller en justice par peur de représailles.
D'autant plus que, prétendait-il, la pression ne se limitait pas aux licences VMware - elle s'étendait aussi, notamment, aux logiciels mainframe. Lire aussi : Copie privée : les cloud providers européens s'insurgent Les programmes partenaires, progressivement intégrés au cahier de doléances Le deuxième rapport, en mai 2025, ne fut pas plus reluisant. Les charges s'alourdirent même.
Entre autres parce que depuis peu, les CSP partenaires de VMware devaient choisir entre les statuts de fournisseur de services et de revendeur, en conséquence d'une modification des structures d'incitation. CISPE avait admis que depuis la publication du premier rapport, la majorité de ses membres avaient signé de nouveaux accords de licence. Mais on leur avait largement forcé la main, clamait l'association, faute d'un préavis suffisant.
Pour la plupart des cas d'usage, il n'existe pas d'alternative fonctionnellement équivalente, constatait-elle. Quant à celles qui s'en approchaient, elles induiraient la nécessité de déplacer les workloads chez des hyperscalers américains... et le risque de voir les prix augmenter encore plus. Dans ce contexte, il était demandé à Broadcom : Au moins 6 mois de préavis pour toute modification des conditions contractuelles ou des structures tarifaires Une négociation contractuelle des frais applicables lors des pics d'utilisation, et l'absence de pénalités pour les CSP en cas de sur- ou sous-utilisation Des options de licensing flexibles permettant des réductions sur engagement de volume Un accès facilité aux plus hauts niveaux de partenariat pour les petits CSP La possibilité d'être à la fois revendeur et fournisseur de services Un recours au Tribunal de l'UE...
En juillet 2025, CISPE avait déposé un recours auprès du Tribunal de l'UE. Objectif : faire annuler la décision par laquelle Bruxelles avait autorisé l'acquisition de VMware par Broadcom. À l'en croire, la Commission européenne aurait omis d'examiner le risque de renforcement de la position dominante de VMware sur les logiciels de virtualisation, alors même qu'elle disposait d'un faisceau d'éléments de preuve.
Son examen s'était effectivement centré sur les effets de conglomérat en relation avec des produits matériels de Broadcom (contrôleurs hôtes de bus Fibre Channel et adaptateurs de stockage). Et sur le risque d'exclusion du principal concurrent, à savoir Marvell. ... puis des plaintes auprès du Médiateur européen... Le troisième rapport de l'observatoire était tombé en octobre 2025.
Broadcom venait d'officialiser la refonte de son programme VCSP, sans clarifier si elle s'appliquerait en Europe. Les clients ne pourraient en tout cas plus, à partir du 1er novembre, porter leurs licences existantes vers un autre CSP. En parallèle, les clouders qui ne feraient pas partie du programme ne pourraient plus héberger de solutions VMware - ils ne pourraient que revendre des licences.
Pour ceux qui en feraient partie, ce serait le contraire. Bilan : il leur faudrait effectivement choisir entre les rôles de revendeur et de fournisseur de services, même s'ils ont des contrats sur les deux fronts. Lire aussi : VMware exclut l'UE de la marche forcée vers VCF Ce troisième volet fut l'occasion, pour CISPE, de dénoncer la rigidité sur les dates de début et de fin des licences VMware.
Et de souligner la fin du modèle permettant aux CSP d'exploiter des cœurs supplémentaires ensuite payés en arriérés. Fin 2025, la Commission européenne ayant défendu sa décision de valider la fusion Broadcom-VMware, le CISPE en avait remis une couche. Il avait clamé que la structure de financement de l'opération et les engagements de croissance associés auraient dû alerter Bruxelles.
Hock Tan avait effectivement promis de faire augmenter l'EBITDA de VMware de 60 à 80 % en 3 ans... sur un marché qui croissait de moins de 10 % par an. En parallèle, l'association avait déposé plainte auprès du Médiateur européen. Motif : Bruxelles a pris beaucoup trop de temps (672 jours) pour publier sa décision, qui n'a été attaquable qu'à partir de ce moment-là. ... et de la DG Concurrence Une autre plainte a suivi en mars 2026, cette fois auprès de la direction générale de la concurrence de la Commission européenne.
Broadcom avait alors confirmé la fin de VCSP en Europe. C'est dans ce cadre que CISPE avait réclamé les mesures intérimaires sus-évoquées. Depuis, l'association a dénoncé la « conduite très inquiétante » du groupe américain vis-à-vis du Tribunal de l'UE.
Il lui aurait à la fois intimé de ne pas divulguer un certain nombre de ses correspondances... et de divulguer celles de membres du CISPE contenant pourtant des informations confidentielles. Broadcom a aussi eu droit à des attaques sur le terrain de la souveraineté. CISPE fait valoir le framework qu'il a développé et prétend que VCF n'en remplit pas les critères, y compris au niveau de base.
Avant tout parce qu'il s'agit d'une stack propriétaire émanant d'un éditeur exposé, entre autres, au CLOUD Act et aux restrictions à l'export que décrète Washington. Mais aussi parce que Broadcom garde un contrôle unilatéral en tant que seule source de correctifs, de mise à jour et de maintenance. CISPE rappelle aussi l'existence d'un mécanisme de reporting de conformité qu'il assimile à un « kill switch », au sens où une non-conformité peut résulter en une dégradation ou un blocage du plan de contrôle.
Illustration générée par IA