Depuis sa nomination le 1er décembre 2024 à la tête de la diplomatie européenne, l’Estonienne Kaja Kallas incarne le clivage entre les pays frontaliers de la Russie, pour qui Moscou est l’ennemi existentiel, et les pays du sud de l’Europe, pour qui la Russie n’est qu’un dossier parmi d’autres. Fille d’un apparatchik soviétique devenu artisan de l’indépendance estonienne, elle a fait toute sa carrière dans le sillage de son père, jusqu’à devenir Première ministre en 2021 puis Haute représentante de l’UE. Convaincue qu’aucune diplomatie n’est possible avec Moscou, elle a orienté la politique extérieure de l’Union au service des intérêts stratégiques de l’Europe de l’Est, au risque de marginaliser la France et les pays latins.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe Depuis sa nomination le 1er décembre 2024, la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité (HRAEPS), Kaja Kallas, sonne partout le tocsin. Son opposition farouche à la Russie démontre le clivage européen entre les pays frontaliers de la Russie, pour qui Moscou est l’ennemi existentiel, et les pays du sud, pour qui la Russie n’est qu’un des grands dossiers du continent.

Qui est donc cette femme blonde, toujours souriante sur les podiums, et que le grand public serait bien incapable de reconnaître ? Après Catherine Ashton, Federica Mogherini, Josep Borrell, voici donc Kaja Kallas. Elle est encore moins connue chez nous que ses prédécesseurs, et pourtant son rôle est capital.

En France, où l’on aime à croire que notre diplomatie est encore souveraine, Kallas est une énigme. Est-elle Lituanienne, Lettonne ou Estonienne ? Elle est pourtant de tous les sommets internationaux, de toutes les conférences de presse, de toutes les photos de groupe des Conseils européens, sessions du Parlement, réunions de travail du G7 et autres cénacles multilatéraux.

Elle préside le Conseil des Affaires étrangères européen et elle dispose du Service européen d’action extérieure (SEAE), le service diplomatique de l’Union européenne. À ce titre, elle a probablement autant, voire plus, de pouvoir qu’un Jean-Noël Barrot ou n’importe quel autre ministre des Affaires étrangères d’un pays membre de l’UE. Et elle a l’avantage sur eux d’être nommée pour un mandat de cinq ans renouvelable.

Depuis la fin des présidences tournantes du Conseil européen, sa fonction représente la continuité de la politique extérieure de la Commission européenne. Avec leur double casquette au Conseil et à la Commission, Von der Leyen et Kallas ont complètement éclipsé le président en titre du Conseil européen, le pâle Antonio Costa. Diplomate de l’UE ?

Kaja Kallas est surtout la première diplomate en chef de la Commission européenne issue d’un pays balte, et qui plus est, d’une ancienne République socialiste soviétique. L’Estonie est entrée dans l’Union avec les élargissements de 2004 mais elle était dans le giron de l’URSS jusqu’en 1991, date de la dissolution de l’URSS. Sa nomination est en soi un signal envoyé à la Russie.

Si elle sait se faire un peu plus discrète qu’Ursula von der Leyen, Kallas est restée fidèle à l’esprit de sa désignation. Elle est parvenue à orienter toute la politique extérieure de l’Union au profit des intérêts stratégiques des pays d’Europe de l’Est. À quelques exceptions près, ses efforts sont tournés contre la Russie de Vladimir Poutine, se préoccupant pour la forme de l’offensive israélo-américaine dans le golfe Persique et au Proche-Orient, de la guerre au Soudan, au Mali ou des provocations algériennes.

Elle s’en désintéresse d’autant plus qu’elle craint que l’opinion publique européenne ne se détourne de la guerre qu’elle croit inéluctable, contre Moscou. Kaja Kallas en est convaincue, comme la plupart de ses partenaires des rives de la Baltique : soit la Russie est vaincue en Ukraine, soit elle attaquera le territoire de l’Union européenne dans la foulée. Dans ce scénario géopolitique écrit d’avance, il n’y a pas de place pour la négociation ou la paix.

Leur simple évocation est perçue comme un aveu de faiblesse, une capitulation face à l’ennemi. L’Union européenne doit donc soutenir l’Ukraine dans la guerre pour affaiblir Moscou et du même coup, l’empêcher d’attaquer le front oriental de l’UE. « La paix n’est pas l’objectif suprême.

L’objectif suprême est que ce que la Russie a fait à l’Ukraine ne puisse jamais se reproduire », expliquait-elle au journal allemand Die Zeit en octobre 2023. « La paix n’est pas l’objectif suprême. L’objectif suprême est que ce que la Russie a fait à l’Ukraine ne puisse jamais se reproduire. » Pour comprendre cette peur viscérale de la Russie, il est sans doute nécessaire de revenir un peu en arrière.

Lire aussi : La guerre russo-ukrainienne : une menace pour l’Europe La fille d’un apparatchik Née à Tallinn, capitale de l’Estonie, le 18 juin 1977, Kaja Kallas grandit dans un milieu très aisé de la nomenklatura soviétique. Son père, Siim Kallas, est si habile qu’il devient membre du Soviet suprême de l’Union soviétique, représentant de l’antenne estonienne de la banque d’URSS et président de la Confédération estonienne des syndicats entre 1989 et 1991. Cette année-là, lorsque l’Estonie prend son indépendance avec la Lituanie et la Lettonie, il est très bien placé pour faire la bascule, au même titre qu’un Boris Eltsine à Moscou.

Sa fille Kaja, jeune adolescente de 14 ans, découvre avec lui la liberté et la démocratie à l’occidentale. À la tête de la nouvelle banque centrale estonienne, Siim Kallas organise l’arrimage de la nouvelle monnaie, la couronne estonienne, au mark allemand et à sa rigueur budgétaire. Il gravit ensuite les échelons de la politique estonienne jusqu’au poste de premier ministre en 2002.

Quinze mois et une défaite électorale plus tard, il rebondit à la Commission européenne car son pays vient d’intégrer l’Union européenne et l’OTAN. Il inaugure le poste de représentant estonien à la Commission et le conserve jusqu’en 2014, comme vice-président du Portugais José-Manuel Barroso. À la fin de son mandat, il échoue à revenir au premier rang de la politique estonienne mais il a prévu la suite.

Dès 2011, il a placé sa fille Kaja au parlement estonien puis au parlement européen sur la liste de son parti de La Réforme (rattaché aux centristes libéraux de l’ALDE, futur Renew). Cette dernière est licenciée en droit et a exercé pendant quatorze ans comme avocate d’affaires dans un cabinet de Tallinn. Après avoir pris la tête du parti paternel de La Réforme, elle devient à son tour Premier ministre en 2021, profitant d’une crise parlementaire.

Avec son homologue finlandaise, Sanna Marin, elle se place aussitôt parmi les principaux fournisseurs d’armement de l’Ukraine. D’un point de vue économique, elle veut s’émanciper de la dépendance gazière russe, et accélère sur l’éolien, marché porteur politiquement qu’elle connaît bien pour y avoir travaillé comme juriste. Il semble alors qu’en Estonie l’histoire se répète.

Lorsque son parti est sanctionné aux élections européennes de juin 2024, Kaja Kallas rebondit à la Commission européenne, comme Vice-présidente et Haute représentante à la politique extérieure et à la sécurité. Auparavant, elle avait opportunément retiré sa candidature au poste de Secrétaire général de l’OTAN, convoité par le Néerlandais Mark Rutte. Une vice-présidence à la Commission européenne, un joli lot de consolation pour la quadragénaire qui n’a pas perdu de vue ses aspirations militaires.

Lire aussi : Ursula von der Leyen, portrait d’une ambitieuse Elle n’a pas vraiment de formation internationale sinon deux stages en France et en Finlande, tout en construisant sa carrière d’avocate à Tallinn. Mais Kaja Kallas a fait son apprentissage d’apparatchik européen dans le sillage de son père à Bruxelles et à Strasbourg. L’Estonie, autrefois République de l’Union soviétique, est devenue une République de l’Union européenne.

Tallinn a changé de camp mais la méthode pour influer sur la capitale de l’Empire est la même. Il fallait autrefois peser à Moscou, il faut maintenant peser à Bruxelles. Elle affectionne la formule de Paul-Henri Spaak, le Premier ministre belge des années 1940 devenu Secrétaire général de l’OTAN, qui croyait à deux types de pays membres de l’Union européenne, « les petits pays et ceux qui ne savent pas encore qu’ils le sont ».

L’atmosphère est plus feutrée, les conférences en anglais plus souriantes sans doute, l’autonomie plus appréciable aussi. Car avec ses partenaires baltes et scandinaves, l’Estonie semble désormais tenir les rênes de la politique extérieure et de sécurité du continent. La France et les pays latins sont marginalisés.

Ce tour de force était inimaginable dans l’Estonie de l’ère Brejnev. La bascule anti-russe a été d’autant plus naturelle que, du côté de sa grand-mère, Veera Kartus, l’histoire est toute autre. En 1949, Veera est déportée en Sibérie, à l’âge de six mois, avec sa famille, laquelle n’accepte pas la collectivisation des moyens de production.

Par ailleurs, les Kartus perpétuent une tradition nationaliste estonienne de longue date, avec la figure d’Eduard Alver, l’un des fondateurs de la jeune république estonienne en 1918. « La Russie a ramené la guerre génocidaire à grande échelle sur le sol européen », estimait Kaja Kallas devant la Fondation Schuman, d’obédience fédéraliste, en juin 2024. En somme, il n’y a pas de diplomatie possible avec la Russie.

Pour la dirigeante estonienne, la guerre est la seule issue. Lire aussi : Le flanc est de l’Union européenne se prépare à la guerre