Entretiens 10 juillet 2026 La France moissonne, entre canicule et coup de froid La France moissonne, entre canicule et coup de froid 9 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Sébastien Abis Chercheur associé à l’IRIS et directeur du Club DEMETER Cette année, les moissons ont commencé avec plusieurs semaines d’avance, suscitant des inquiétudes quant aux conséquences sur les récoltes. Entre sécheresse au printemps et épisodes de canicule en été, l’année 2026 a été marquée par des conditions météorologiques particulièrement contrastées, qui ont bouleversé le développement des cultures. Cela pourrait affecter les rendements, mais également accroître les risques d’incendie durant la période de moissons.

Ces phénomènes interviennent dans un contexte où les céréaliers sont déjà fragilisés par la hausse des coûts de production, la concurrence internationale et le recul des exportations de blé français. Quels sont les effets des conditions climatiques exceptionnelles sur la récolte de blé en France ? Le blé peut-il rester un atout stratégique pour l’agriculture française ?

Quelle place la France occupe-t-elle sur le marché mondial et quels sont les risques pour la sécurité alimentaire de blé mondiale ? Le point avec Sébastien Abis, directeur du Club DEMETER et chercheur associé à l’IRIS. Nous sommes en pleine période de récoltes du blé en France.

Pourquoi autant d’inquiétudes cette année sur la moisson ? Parce que plusieurs facteurs de production sont défavorables… Le climat d’abord, avec une météo qui aura été très contrastée depuis le printemps, absence de pluies en avril, des pics de chaleur précoce fin mai et bien entendu cette canicule historique sur l’hexagone fin juin qui ont provoqué une accélération du cycle végétatif.

Dans de nombreuses zones, le remplissage des grains s’est retrouvé à l’arrêt. Cette phase est en effet déterminante pour que les grains de blé grossissent et accumulent des réserves, la plante transférant alors de l’amidon et des protéines vers le grain. Tout cela sera potentiellement nuisible aux rendements.

Précisons que la grande hétérogénéité des situations, déjà observable ces dernières années, risque de s’amplifier selon les territoires, avec bien entendu des problématiques accrues pour ceux où les réserves hydriques dans les sols s’avèrent très faibles. Ce contexte climatique explique aussi la précocité de la moisson 2026 en blé, démarrée dès juin dans certaines régions. Là encore, il s’agit d’une tendance qui s’intensifie depuis plus d’une décennie : le blé en France est fauché de plus en plus tôt durant l’été.

Et ne sous-estimons pas le danger des incendies, quand les chaleurs extrêmes et les sécheresses rendent périlleuses les moissons. Plusieurs départements ont encadré les horaires pour le travail des machines, afin de limiter les départs de feu. C’est inévitable, mais cela complique l’organisation des récoltes avec toute la logistique nécessaire à mobiliser sur une fenêtre de temps si courte (transport, réception dans les silos…).

Il est trop tôt pour estimer la moisson 2026 et en faire une lecture précise, complète et juste. Attendons la fin de l’été. Mais ces conditions climatiques esquissent d’ores et déjà un tableau national très variable, avec des retombées socioéconomiques à surveiller.

La très grande majorité des céréaliers en France est en effet déjà fragilisée par la hausse des coûts de production, rendue encore plus nette avec le renchérissement des engrais ces derniers mois, conséquence notamment du conflit dans le golfe Persique et des sanctions européennes envers les fertilisants russes. Nous avons également des enjeux de fiscalité et de surtransposition normative en France, par rapport à ce qui se pratique par ailleurs dans l’Union européenne, qui grèvent la compétitivité des producteurs dans le pays. Et puis il y a un contexte international qui explique aussi la morosité des céréaliers français : un prix mondial du blé moins élevé qu’au début de cette décennie et des exportations qui s’avèrent difficiles en raison de la concurrence, sans oublier la perte des exports vers l’Algérie.

La France n’y vend plus rien depuis plus de deux ans, alors que ce fut le premier acheteur de blé français pendant les décennies 2000 et 2010, devançant même durant cette période les volumes destinés à la meunerie française ! Le blé pourrait-il ne plus être un atout majeur de l’agriculture française ? La question, certes encore un peu excessive, mérite d’être posée.

Le blé est un incontournable dans la puissance agricole de la France. C’est la culture la plus présente sur le plan spatial métropolitain et c’est encore une exploitation sur deux en France qui fait du blé. Cette céréale, récoltée en moyenne autour de 35 millions de tonnes par an, contribue aussi au commerce du pays, puisqu’une tonne sur deux est exportée, avec si l’on schématise, une moitié de ces ventes vers les États membres de l’Union européenne, et l’autre vers le monde, notamment l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest et la Chine.

J’avais eu à cœur d’expliquer dans mon ouvrage pourquoi le blé était le pétrole doré de la France depuis les années 1970 et en quoi cette production joue un rôle stratégique pour notre pays dépassant de très loin le seul champ agricole. Mais si je devais mettre à jour la réflexion, ou du moins la projeter davantage dans l’avenir, je serais tenté de changer le titre de mon chapitre sur la France. Pour sans doute alerter sur un scénario après 2030 jusqu’ici impensable, dans lequel la récolte annuelle serait bien moindre.

J’intitulerais ce chapitre « La France sans blé ? », laissant un point interrogatif à dessein. Pourquoi cette lecture prospective ? Les surfaces semées en blé ont perdu 20 % au cours de la dernière décennie, passant de 5 à 4 millions d’hectares.

Depuis 2023, la plupart des producteurs de blé en France ont des revenus négatifs. C’est intenable dans la durée. La future politique agricole commune (PAC), dont les contours financiers et orientatifs restent encore flous pour l’après 2027, pourrait accentuer les difficultés pour les grandes cultures dans certains territoires et les exploitations, petites ou grandes.

Le vieillissement des agriculteurs en France, à l’image du pays, va mettre la moitié d’entre eux à la retraite après 2030. Sans profitabilité des entreprises et sans visibilité stratégique à moyen terme, des agriculteurs se détourneront du blé et feront d’autres cultures, peut-être plus rémunératrices et disposant d’un cadre politico-réglementaire moins instable. Pour ceux proche de la retraite, la tentation est forte de minimiser les coûts, de ne pas semer et de laisser les parcelles en jachère.

Et puis ce climat, qui rend plus difficile la production, surtout dans ces zones où les sols sont moins généreux et où l’eau fait plus souvent défaut, pourrait devenir une arme de dissuasion massive pour cultiver du blé dans certaines régions. Le blé résisterait dans les Hauts de France et l’Est du pays, mais serait moins présent et surtout moins rentable dans d’autres régions, notamment de la moitié Sud de l’Hexagone. Ajoutons une controverse : d’aucuns estimeront qu’une récolte divisée par deux ne serait pas très préjudiciable, puisque la France garderait un volume de blé suffisant pour ses besoins domestiques.

Ne plus exporter ne serait pas un problème. C’est aller vite en besogne, car l’export permet aussi de maintenir de la compétitivité à domicile… L’équation est souvent plus complexe sur ces terrains de jeu croisant chiffres et géographies.

Si la France n’exporte plus, c’est aussi ajouter une variable d’incertitude supplémentaire sur les équilibres mondiaux. La France est-elle encore un acteur de premier plan justement ? Et plus globalement, comment se porte la planète blé ?

Est-elle toujours aussi dépendante des productions de la mer Noire ? La France fait toujours partie des rares nations dans le monde qui produise et exporte du blé, un club d’une dizaine de membres, là où la planète entière consomme cette céréale sous toutes ses formes possibles. Si l’on se réfère aux chiffres d’AMIS, nous avons une récolte mondiale en blé record pour 2025-2026, estimée à 840 millions de tonnes (Mt), là où oscillait en moyenne à 750 Mt à la fin de la décennie 2010.

Mais ce record ne sera pas battu l’an prochain, les conditions climatiques s’annonçant très difficiles avec un épisode El Niño vigoureux et donc des récoltes en blé qui reculeront dans plusieurs régions du globe. La moisson planétaire 2026-2027 pourrait retomber à 800 Mt, voire moins. La consommation mondiale de blé dépasse désormais cette barre des 800 Mt, tirée par la croissance démographique et l’urbanisation, notamment en Asie et en Afrique.

D’ailleurs, mentionnons que la moitié du blé produit et consommé dans le monde se concentre aujourd’hui en Asie. Du côté des exportateurs, en effet, la Russie et l’Ukraine restent des pourvoyeurs massifs sur le marché mondial, 45 et 15 Mt respectivement, soit 30 % de l’offre mondiale à eux deux. Notons au passage que ce sont eux qui désormais fournissent le marché algérien, avec même l’Ukraine en fournisseur leader cette année sur cette destination !

Les États-Unis réalisent 12 %, soit deux fois moins qu’il y a trente ans, avec des superficies en blé ayant chuté à un niveau très bas, jamais atteint depuis la fin du 19ème siècle. Ce pays abandonne le blé, mise sur le maïs et le soja. De son côté, l’Union européenne fait 30 Mt, soit 15 % du total de blé exporté dans le monde actuellement.

D’ailleurs, en 2025-2026, avec 210 Mt, nous avons là aussi un record historique du volume échangé à l’international. En résumé, la mer Noire constitue un centre géopolitique de gravité pour le blé (non sans comporter une sacrée dose d’imprévisibilités en devenir), on produit globalement ce que la planète consomme, on tape dans les stocks si les récoltes sont moins bonnes et on espère chaque année que les aléas du climat et de la géopolitique ne se combinent pas trop sévèrement. La logistique s’avère toujours plus capitale tant pour déplacer sur courtes et longues distances, que pour ne pas perdre ou gaspiller ce qui est récolté, stocké et transformé.

Chaque investissement dans la logistique est un gage de compétitivité durable, surtout si cela se couple avec des solutions digitales optimisant tous les maillons de la chaîne céréalière. Pour autant, un mot sur le prix mondial du blé, qui ne fait pas toujours écho à ces dynamiques structurelles. Après une inflation considérable en 2022, a connu une longue décrue de 2023 à 2025, se stabilisant autour de 200 d’euros la tonne environ.

Depuis le début 2026, il est parfois remonté légèrement, mais reste sur ce niveau moyen. C’est un peu paradoxal, car la demande continue à augmenter et les chocs géopolitiques se sont multipliés. Mais les stocks mondiaux sont confortables et il n’y a pas eu de gros accidents de récoltes chez les grands producteurs de blé de la planète.

Tout se passe comme si les marchés s’habituent à la nervosité du monde : on ne craint plus les risques, on vit avec, mais l’on redoute les pénuries, donc on cherche à les éviter. Peut-être que le monde n’a pas besoin de plus de céréales ou de blé… Mais ce qui est certain, c’est qu’il a davantage besoin de stabilité productive dans cette époque d’incertitudes généralisées.

C’est pour cette raison que je souligne depuis des mois que pour le monde, comme pour la France, du blé et plus largement agricole, le véritable défi est de pouvoir savoir avec quelle constance allons-nous être capables de produire. Produire chaque année, avec constance, tant en quantité qu’en qualité, pourrait être le principal enjeu stratégique. Et comme les doutes s’épaississent sur les horizons possibles, d’autant plus avec cette grammaire imparfaite des relations internationales contemporaines, où les égoïsmes nationaux prolifèrent, nous voyons ressurgir les notions de souveraineté et de stocks stratégiques agricoles.

Énergie et environnement