Un gazoduc vers l’Italie, une voie ferrée vers la Chine : l’Azerbaïdjan est devenu, méthodiquement et silencieusement, l’un des nœuds stratégiques les plus convoités de l’espace eurasiatique. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, les volumes de gaz azerbaïdjanais exportés vers l’Europe ont doublé, faisant de Bakou un fournisseur alternatif providentiel pour Bruxelles. Le corridor Zengezur — liaison ferroviaire et routière traversant l’Arménie — cristallise le rapport de forces issu de la guerre de 2020 et place Erevan dans une position de négociation défavorable.
Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe Un gazoduc qui relie Bakou à l’Italie ; une voie ferrée qui traverse le Caucase pour rejoindre la Chine. Deux cartes, deux infrastructures, un seul message : l’Azerbaïdjan n’est plus seulement un petit État pétrolier coincé entre la Russie et l’Iran.
Il est devenu, méthodiquement et silencieusement, l’un des nœuds stratégiques les plus convoités de l’espace eurasiatique. Gaz, rail, route : Bakou construit son influence en béton et en acier. Le gaz azerbaïdjanais à la rescousse de l’Europe La carte du corridor gazier Sud est éloquente dans sa simplicité.
Un trait doré part de Bakou, traverse la Géorgie, remonte toute l’Anatolie turque, descend vers la Grèce, longe la Bulgarie et aboutit en Italie. C’est le Corridor gazier Sud, inauguré en 2020 et monté en puissance depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. Derrière ce tracé, trois gazoducs s’articulent en chaîne : le BTC jusqu’à la Turquie, le TANAP à travers l’Anatolie, le TAP jusqu’aux côtes italiennes.
Ce corridor est né d’une volonté politique européenne de diversification énergétique, mais c’est la guerre en Ukraine qui lui a donné son véritable sens stratégique. Quand Bruxelles a décidé de s’affranchir du gaz russe, l’Azerbaïdjan s’est retrouvé en position d’offreur providentiel. Les volumes ont doublé entre 2021 et 2023, passant d’une dizaine à plus de vingt milliards de mètres cubes annuels, et des négociations sont en cours pour les porter plus haut encore.
L’Europe, qui cherchait une alternative, a trouvé à Bakou un partenaire commode et fiable sur les livraisons. La Turquie, pays de transit incontournable, sort également renforcée de cette configuration. Ankara perçoit des droits de passage, consolide son rôle de pivot énergétique entre l’est et l’ouest, et renforce son influence sur des pays européens qui dépendent désormais en partie du bon vouloir turc pour leur approvisionnement.
Le gazoduc ne transporte pas que du méthane : il transporte de la dépendance, et donc du pouvoir. Lire aussi : Énergie : le Caucase, un axe essentiel pour l’Europe Le corridor ferroviaire, ou la nouvelle Route de la Soie par le Caucase La seconde carte raconte une autre histoire, plus complexe et plus conflictuelle. Elle montre l’état d’avancement du corridor Zengezur, cette liaison ferroviaire et routière que l’Azerbaïdjan cherche à construire pour relier son territoire principal à son exclave du Nakhitchevan, séparés par un coin de territoire arménien d’une quarantaine de kilomètres.
L’autoroute Horadiz-Agbend est achevée à 80 %. La voie ferrée, elle, avance plus lentement : 45 % sont réalisés. Mais elle bute sur une question politique explosive : les 43 kilomètres de tronçon qui doivent traverser l’Arménie.
Ce projet n’est pas né ex nihilo. Il est l’une des clauses du cessez-le-feu de novembre 2020 qui a mis fin à la guerre des 44 jours dans le Haut-Karabakh, remportée par l’Azerbaïdjan avec l’appui décisif de la Turquie. Bakou a depuis lors consolidé son avantage militaire par la reprise totale du Karabakh en septembre 2023, vidant la région de sa population arménienne en quelques jours.
Fort de ces victoires, il entend désormais faire valoir ses droits sur ce corridor terrestre. « Le tracé ferroviaire matérialise le rapport de forces issu de la guerre : l’Azerbaïdjan dicte, l’Arménie négocie ce qu’elle peut. » Mais l’Arménie résiste. Erevan refuse de laisser passer une voie dont elle ne contrôlerait pas la souveraineté, craignant d’être encerclée et de perdre toute profondeur stratégique au sud.
Les négociations de paix entre les deux pays, menées sous égide européenne et américaine, achoppent précisément sur ce point. Le tracé ferroviaire matérialise ainsi le rapport de forces issu de la guerre : l’Azerbaïdjan dicte, l’Arménie négocie ce qu’elle peut. Lire aussi : Arménie / Azerbaïdjan, reprise de la guerre Un carrefour aux ambitions mondiales Ce qui rend ces deux cartes particulièrement intéressantes à lire ensemble, c’est qu’elles révèlent la même logique à des échelles différentes.
À l’échelle régionale, le corridor ferroviaire connecte l’Azerbaïdjan à son exclave et à la Turquie, mais la carte précise que cette ligne s’inscrit dans le corridor central transcaspien. La route commerciale qui relie la Chine à l’Asie centrale, traverse la mer Caspienne, remonte le Caucase et rejoint Istanbul. Pékin n’est jamais loin quand on parle d’infrastructures dans cette partie du monde.
La nouvelle Route de la Soie passe par Bakou, et Bakou le sait. À l’échelle continentale, le gazoduc fait de l’Azerbaïdjan un fournisseur d’énergie européen à part entière, avec tout ce que cela implique en termes de garanties diplomatiques implicites. L’Union européenne, qui a signé en 2022 un mémorandum avec Bakou pour doubler ses livraisons de gaz, s’est placée dans une position délicate : elle finance indirectement un régime autoritaire qui a expulsé les Arméniens du Karabakh et dont l’appétit territorial ne semble pas rassasié.
Bakou, capitale de routes énergétiques ©Unsplash Lire aussi : « Nous travaillons à un couloir Asie-Europe qui passerait par l’Azerbaïdjan » La géographie comme destin L’Azerbaïdjan a compris avant beaucoup d’autres que la géographie, bien exploitée, vaut tous les traités. Assis sur des réserves d’hydrocarbures, positionné entre la Russie au nord, l’Iran au sud, la Turquie à l’ouest et la mer Caspienne à l’est, le pays a transformé sa position de carrefour en levier diplomatique. Le gaz finance l’armée, l’armée conquiert des territoires, les territoires ouvrent de nouveaux corridors, les corridors attirent de nouveaux investissements.
« L’énergie et la connectivité sont devenues les nouvelles monnaies de la géopolitique — et Bakou en a fait les outils les plus durables de sa puissance. » Ces deux cartes ne décrivent pas simplement des infrastructures en construction. Elles dessinent la trajectoire d’une puissance régionale en pleine ascension, qui a choisi de bâtir son influence non pas par les armes seules, mais par les tuyaux et les rails. Les outils les plus durables du pouvoir dans un monde où l’énergie et la connectivité sont devenues les nouvelles monnaies de la géopolitique.
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