Si Tocqueville vivait aujourd’hui, c’est en Chine qu’il devrait se rendre pour comprendre les sociétés de demain. En quarante ans, la Chine est passée du tiers-monde à la deuxième puissance mondiale — une croissance sans précédent dans l’histoire. La Chine représente un défi non pas tant matériel qu’intellectuel : un modèle politique non occidental qui réussit à concurrencer l’Occident.
Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe En 1831, un jeune homme de 26 ans, Alexis de Tocqueville, se rend aux États-Unis avec son ami Gustave de Beaumont. De ce périple de dix mois, il écrit un rapport sur les prisons, but officiel du voyage, et surtout une étude sur la société américaine et la nature de la démocratie, qui demeure un classique de la philosophie politique.
L’intuition de Tocqueville est que l’Amérique des années 1830 préfigure l’Europe à venir. Il ne se rend pas aux États-Unis pour y trouver le monde d’hier, comme ses prédécesseurs imbibés du mythe du bon sauvage, mais pour comprendre et connaître les sociétés de demain. De la démocratie en Amérique est ainsi devenue l’ouvrage incontournable pour analyser la démocratie dans son essence et son fonctionnement.
Si Tocqueville vivait aujourd’hui, c’est en Chine qu’il devrait se rendre ; en suivant les pas de Marco Polo et non pas de Christophe Colomb. Les habits neufs du président Mao En Chine, beaucoup d’intellectuels français s’y sont rendus dans les années 1970, fascinés par le maoïsme. Ils en revinrent les yeux chargés de rêves, bâtissant des effigies de leur idole, sans jamais voir les ravages de la révolution culturelle et du grand bond en avant.
La Chine d’aujourd’hui a donné à Mao des habits neufs : elle a remplacé la famine par l’abondance, la pauvreté par les gratte-ciels de Shanghai, les pousse-pousse par les voitures autonomes, les jonques par des containeurs qui sillonnent les mers, un siècle d’humiliation par des années de reconstruction. « La Chine fut longtemps le monde d’hier, celui du lotus bleu et du folklore figé ; elle est devenue le monde de demain, celui des robots, des terres rares, de l’énergie, des innovations. » La Chine d’aujourd’hui n’est plus celle de Mao : en quarante ans, le pays est passé du tiers-monde à la deuxième puissance mondiale. Une telle croissance, sur un temps aussi bref, est du jamais vu dans l’histoire.
Il y a la Chine, certes, mais il y a aussi toute l’Asie qui se déploie, de Tokyo à Singapour, de Saïgon à Nusantara. Lire aussi : La réémergence de la Chine : un miracle dans l’histoire humaine Pendant deux siècles, le théorème était clair, il fut établi par Frédéric Bastiat et Tocqueville et formalisé par Friedrich Hayek : les libertés fonctionnent toujours ensemble et il ne peut y avoir de développement matériel sans liberté économique et politique. Quand les chars chinois répriment les manifestants à Tiananmen (1989), il est entendu pour tous les observateurs occidentaux qu’en refusant les libertés politiques, la Chine suit l’option de rester l’atelier du monde.
Quelques décennies plus tard, les libertés sont toujours contrôlées et surveillées, mais la Chine se déploie partout dans le monde. C’est là le principal défi pour l’Occident ; il n’est pas tant matériel qu’intellectuel : un modèle politique et philosophique non occidental réussi à concurrencer l’Occident. Lire aussi : Chine/États-Unis : être le premier Démocratie rouge La Chine n’est plus communiste et il n’est même pas certain qu’elle ne l’ait jamais été.
Mais elle demeure contrôlée et dirigée par un Parti, qui tantôt laisse des initiatives, tantôt réprime et contrôle. Si Tocqueville se rendait en Chine, il y verrait une grande épreuve pour la démocratie. Les rues sont propres et sûres, les lendemains ont des promesses joyeuses, la Chine est respectée, crainte parfois.
Elle associe la tradition et le high-tech, elle produit plus et mieux que bien des industries en Europe. Elle est un défi pour notre système éducatif, notre capacité à innover et à inventer, à produire et à rester de grandes puissances économiques et politiques. « Si la Chine est un défi, elle est aussi un mystère. » Est-elle décidée à faire usage de la force armée pour prendre l’ancienne Formose ?
Est-elle prête à passer à la guerre en Inde et dans sa ligne des neuf traits ? A-t-elle des ambitions territoriales et expansionnistes vers l’Eurasie et l’Extrême-Orient ? La Chine inquiète aussi ses voisins immédiats, dont beaucoup sont nos alliés et que nous sommes tenus d’aider et de protéger.
Lire aussi : Quand la Chine attaque Taïwan Si les Chinois se sont redressés, c’est qu’ils avaient une volonté, et qu’ils ont mis les moyens humains et financiers au service de ce but. Tocqueville posait déjà la question du despotisme bienveillant, dans lequel sombrent parfois les peuples démocratiques : préférer la servitude à la liberté. Si nous voulons rester libres, c’est-à-dire puissants et indépendants, il faudra bien relever le défi chinois.
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