Éditos de Pascal Boniface 26 juin 2026 « Out of Africa » – 4 questions à Peer de Jong et Frédéric Lejeal « Out of Africa » – 4 questions à Peer de Jong et Frédéric Lejeal 6 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Pascal Boniface Directeur de l’IRIS Le colonel (er) Peer de Jong, ancien aide de camp de deux présidents de la République, est le co-fondateur de l’Institut Themiis. Frédéric Lejeal est journaliste africaniste et auteur de plusieurs ouvrages. Ils répondent aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de leur livre « Out of Africa » aux éditions Mareuil.
Peut-on parler de rupture historique entre la France et l’Afrique ? Indéniablement la rupture qui s’est opérée entre 2022 et 2025 avec le départ des forces françaises du continent africain est historique. Elle était prévisible mais l’érosion progressive de l’influence française caractérisée par un « sentiment anti-français », n’a pas été interprétée.
Embourgeoisée dans une relation déséquilibrée et paternaliste, la France n’a pas vu monter l’exigence de souveraineté des jeunesses africaines. Facteur amplifiant, la montée en puissance de l’Union européenne depuis le traité de Lisbonne de 2007, a positionné Bruxelles comme un acteur financier important tandis que nos ambassades ne cessent de répéter qu’elles n’ont plus de budget. La nature a horreur du vide.
Il a permis l’arrivée de compétiteurs comme les Russes qui, en 2018, s’installent en République centrafricaine, conséquence du départ de la mission militaire SANGARIS. La France, rétractée sur une vision héritée de l’histoire, n’a pas perçu l’arrivée massive des Russes, des Américains, des Turcs, des Chinois et in fine de tous les États européens, l’Allemagne et l’Espagne en tête, qui se ruent à la conquête de nouveaux marchés. Notre discours récurrent sur la fin de la « France-Afrique » et du soi-disant « pré carré » a miné notre positionnement car les États africains avaient eux, intégré de longue date cet état de fait.
La guerre de 2011 en Libye voulue par les Français, a enfin prouvé notre perte de la langue de l’Afrique. La France a démontré à cette occasion la perte collective de cette compréhension fine qu’elle avait du continent. L’opération SERVAL en 2013 aura été le dernier moment d’une action militaire française en autonomie.
L’opération Barkhane qui a suivi n’avait, compte tenu de ses effectifs et de la dimension de la zone d’action, que peu de chances de réussir. La densification des actes terroristes dans le Sahel et la descente des groupes armés vers le Golfe de Guinée, ont révélé la faiblesse du dispositif français. Les coups d’État successifs entre 2020 et 2023 au Mali, au Burkina Faso et au Niger et le rejet consécutif de la France, ont constitué le départ du feu de brousse qui a emporté tout le dispositif militaire en 2025… à l’exception de la base de Djibouti que nous louons.
Est-elle irréversible ? Probablement, malgré le désir caché de certains qui imaginent que, lassés des Russes, les États africains souhaiteront notre retour. Cette manière de voir les choses est illusoire et enfantine.
L’histoire ne repasse évidemment pas les plats. On dénombre 58 soldats morts pour la France dans le Sahel. Le départ des forces françaises d’Afrique a été humiliant.
Ce sentiment partagé par tous, a été synthétisé par Emmanuel Macron le 6 janvier 2025 lors de la réunion annuelle des ambassadeurs par son « on a oublié de nous dire merci ». Mais n’allons pas trop loin tout de même. La rupture n’est pas totale puisque des accords de coopération et de défense existent toujours.
Mais nous devrons agir avec d’autres, compte tenu des 33 accords de défense signés avec les Russes en dix ans, ajoutés aux 39 accords de défense contractés avec les Turcs. Les Américains, de leur côté, ne sont pas en reste grâce à leurs différents programmes « Train and Equip » financés par le Département d’État et l’effort réalisé par Donald Trump en direction des pays dotés de matières premières rares comme en RDC ou au Nigéria. À partir de 2022, sentant le vent du boulet arriver, Jean-Marie Bockel est désigné comme « envoyé personnel » du chef de l’État pour l’Afrique.
Il n’a pas démérité mais il a passé les années 2023 et 2024 à courir derrière une histoire qui allait plus vite que lui. « La France passe d’une logique de stock à une logique de flux en Afrique » conclut-il sur les ondes de Radio France Internationale le 7 novembre 2024. Perspective tellement technocratique qu’elle nous fait revenir à l’époque des comptoirs du XIXème siècle ?
La France a-t-elle trop fait preuve de condescendance ? La parole péremptoire et paternaliste des élites politiques françaises à l’égard de l’Afrique francophone est un paramètre essentiel pour comprendre la prise de distance et le ressentiment observés ces dernières années. Il est largement sous-estimé dans les facteurs ayant contribué à une prise de distance des élites de l’ancien « pré carré » français.
Or, ce facteur est essentiel. Nous y consacrons d’ailleurs un chapitre entier de notre livre. Ce mode opératoire consistant à tenir des propos blessants et culpabilisants est l’apanage de presque tous les présidents de la Vème République.
C’est bien le problème ; François Mitterrand et Jacques Chirac avec leurs injonctions sur la démocratie, François Hollande avec la question des Droits de l’Homme, Emmanuel Macron avec ses thèmes sur la démographie. Le discours que Nicolas Sarkozy a prononcé à Dakar, en juillet 2007, en est la caricature. Près de vingt ans après, nous payons encore cette intervention qu’aucun autre chef d’État à travers le monde, y compris européen, n’aurait pu tenir en terre africaine.
Loin des partenariats « gagnant – gagnant » régulièrement vantés, chaque président français se sent ainsi obligé de donner ses conseils, de s’ériger en moralisateur en expliquant aux opinions publiques africaines ce qui est bon pour elles ; que la démocratie est un passage obligé ; combien d’enfants elles doivent faire, etc. La France est la seule ex-puissance coloniale européenne à s’autoriser une telle liberté de ton. Sans doute parce que inconsciemment elle entend toujours façonner les Africains à son image par un message universaliste. Paris n’a pas vu que, sur ce point aussi, les Africains en ont assez.
D’autant que cette approche professorale bute désormais sur les relations que les pays africains entretiennent avec des pays qui, comme la Chine, la Russie ou la Turquie, ont une attitude plus respectueuse de leur souveraineté. Les Africains sont d’autant plus agacés que Paris est proche de certains pays où les libertés publiques et la démocratie sont extrêmement faibles. Ce double standard ne passe plus.
Était-ce une erreur de s’abstenir lors du vote à l’ONU, en avril 2026, sur la résolution proclamant la traite des esclaves comme le plus grave crime contre l’humanité ? La France n’a pas approuvé cette résolution car elle ne souhaitant pas hiérarchiser les crimes contre l’humanité. Cela peut s’entendre.
En réalité, elle a surtout voulu éviter de tomber dans le débat sur les réparations et les dédommagements financiers. Il faut remarquer que, malgré quelques avancées (rapport sur la guerre d’indépendance au Cameroun, sur le génocide de 1994 au Rwanda, sur le cas de Thiaroye au Sénégal, sur l’abrogation récente du Code Noir…), la France reste en retrait par rapport à ses partenaires européens sur les questions mémorielles. Notamment sur la restitution des œuvres pillées ou spoliées durant les conquêtes coloniales.
Pour l’instant, seule une trentaine de pièces ont été rendues à plusieurs pays (Bénin, Madagascar, Sénégal, Côte d’Ivoire) alors que les autres capitales européennes en sont déjà à plusieurs milliers. Il y a encore une vraie pusillanimité à regarder l’Histoire en face. En mai dernier, le Parlement français a adopté une loi-cadre sur cette question.
Mais la France est-elle prête à vider ses musées si d’aventure tous les pays africains venaient à demander une restitution en masse des œuvres qui s’y trouvent ? C’est la vraie question. Afrique subsaharienne Enjeux de société