Entretiens / Moyen-Orient / Afrique du Nord 18 juin 2026 Iran–États-Unis : un accord de paix est-il possible ? Iran–États-Unis : un accord de paix est-il possible ? 8 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Thierry Coville Chercheur à l’IRIS L’Iran et les États-Unis ont annoncé, le 14 juin, un protocole d’accord qui doit être signé le 19 juin à Genève.

Cette initiative marque l’ouverture d’une nouvelle phase de négociations entre les deux pays, trois mois après le déclenchement de la guerre. Le texte prévoirait notamment la réouverture du détroit d’Ormuz et la levée du blocus américain visant les ports iraniens. Toutefois, plusieurs questions majeures restent en suspens, notamment sur le programme nucléaire iranien.

Du côté iranien, le conflit a aggravé les difficultés économiques du pays, déjà fragilisé par les affrontements de 2025. Néanmoins, il n’a pas entraîné l’effondrement attendu du régime, au contraire, la guerre semble avoir ravivé le sentiment national et consolidé la position des autorités iraniennes. Du côté américain, l’ouverture de ces négociations marque une rupture dans la manière dont Washington envisage ses relations avec Téhéran et les limites de l’opération militaire menée par Donald Trump en Iran.

Dans ce contexte, comment a évolué le rapport entre la société iranienne et le pouvoir depuis le déclenchement de la guerre ? Quels sont enjeux du protocole d’accord conclu entre l’Iran et les États-Unis ? Enfin, un compromis sur le programme nucléaire iranien est-il envisageable ?

Le point avec Thierry Coville, chercheur à l’IRIS et spécialiste de l’Iran. Quel bilan peut-on dresser de la situation intérieure iranienne depuis le déclenchement de la guerre ? Le régime iranien sort-il renforcé ou affaibli de la guerre et des négociations avec Washington ?

La situation intérieure sur le plan politique reste incertaine. Il est clair que l’Iran traversait, avant cette guerre, une grave crise politique, du fait des manifestations de janvier 2026 et surtout de la répression qui a suivi, ayant causé des milliers de morts. Il s’agissait de la plus grave crise de légitimité du système politique iranien depuis la révolution.

À cette période, une partie de la population iranienne, notamment ceux directement touchés par la répression, exprimait une colère telle que certains demandaient une intervention militaire des États-Unis. Au début de la guerre, certaines images diffusées montraient même des habitants se réjouissant des premiers bombardements américains. Cependant, la situation s’est complexifiée : face à l’ampleur des bombardements et des destructions, un réflexe nationaliste est apparu.

Beaucoup d’Iraniens ont en effet compris que l’objectif des États-Unis et d’Israël n’était pas d’apporter la démocratie en Iran, mais plutôt d’affaiblir le pays. Les scénarios, notamment israéliens, qui anticipaient une mobilisation populaire en faveur d’un changement de régime ne se sont pas concrétisés. Parallèlement, le pouvoir iranien a occupé l’espace public en mobilisant ses partisans, avec des manifestations organisées presque quotidiennement et une forte présence des forces de sécurité dans les rues.

Sur le plan politique, la résistance de l’armée iranienne face à l’attaque américano-israélienne et ce regain nationaliste, dont l’ampleur reste difficile à mesurer, conduisent à considérer que le système politique iranien, a été renforcé par cette guerre. C’est l’un des paradoxes du conflit. En parallèle, la situation économique s’est fortement dégradée.

Elle était déjà difficile avant la guerre, notamment à la suite du conflit précédent. L’Iran a connu une stagnation de l’activité en 2025 et une inflation ayant atteint 50 %. Avec la guerre, les prix ont continué d’augmenter.

Selon les derniers chiffres disponibles, datant d’avril 2026, l’inflation atteindrait au moins 80 % en mai 2026 d’après la Banque Centrale d’Iran, tandis que le FMI prévoit 70 % pour l’ensemble de l’année 2026. L’activité économique a probablement reculé, notamment du fait du conflit. Les autorités iraniennes évoquent elles-mêmes deux millions de pertes d’emploi pendant la guerre.

À cela s’ajoutent les destructions d’infrastructures, estimées par Téhéran à 300 milliards de dollars. Le système politique semble donc avoir bénéficié d’un plus grand soutien du fait de ce conflit. Cependant, il faut noter que, parallèlement, la répression s’est intensifiée depuis le cessez-le-feu, avec des exécutions visant notamment des manifestants arrêtés lors des manifestations de janvier 2026 et des arrestations d’opposants.

Dans le même temps, la situation économique demeure particulièrement préoccupante. Cela alimente les craintes de la part des autorités de nouvelles mobilisations sociales, les difficultés économiques ayant déjà constitué l’un des moteurs des manifestations de janvier. C’est sans doute dans ce contexte que les autorités iraniennes ont engagé des négociations avec les États-Unis afin d’obtenir une levée des sanctions et un retour des avoirs iraniens bloqués à l’étranger.

Que prévoit le protocole d’accord de paix entre les États-Unis et l’Iran ? Quelles conséquences pourrait-il avoir pour l’Iran et l’équilibre régional ? L’objectif du protocole d’accord est de définir un cadre pour de futures négociations entre les deux pays, ce qui constitue déjà une évolution importante compte tenu du niveau de méfiance existant.

À ce stade, aucun texte officiel n’a été publié. D’après les éléments disponibles, le protocole d’accord pourrait porter sur des mesures concrètes, comme l’ouverture du détroit d’Ormuz par l’Iran en échange de la levée du blocus des ports iraniens par les États-Unis. L’arrêt des combats en Iran et au Liban constituerait également un point important pour Téhéran.

Par ailleurs, les sanctions américaines concernant les exportations iraniennes de pétrole et de produits pétrochimiques seront suspendues dès la signature de ce protocole. Le protocole prévoit une période de soixante jours de négociation sur les sujets centraux : le programme nucléaire iranien et la levée des sanctions. Concernant le nucléaire, les discussions porteraient notamment sur l’enrichissement d’uranium et sur le devenir du stock iranien enrichi à 60 %.

Par ailleurs, un fond de 300 milliards de dollars permettant de financer la reconstruction de l’économie iranienne devrait être mis en place. Un accord signé signifie que les deux pays ont reconnu avoir un intérêt commun. Du côté iranien, le maintien du système politique face à une attaque menée par la première puissance militaire mondiale et la principale puissance militaire du Moyen-Orient est présenté comme une forme de victoire.

Par ailleurs, la prise de conscience par le président américain de l’impossibilité d’atteindre ses objectifs par la guerre constitue clairement une victoire pour l’Iran. Le président américain, qui parlait initialement de changement de régime, en est arrivé à négocier et à signer un accord avec ce même régime. C’est là un changement complet de la politique américaine.

Pour autant, les questions de légitimité politique demeurent posées en Iran. Tout dépendra désormais de la capacité des autorités iraniennes à s’appuyer sur ce nationalisme réapparu pendant la guerre pour tenter de restaurer leur légitimité auprès d’une grande partie de la population. Dans tous les cas, la levée du blocus américain sur les ports iraniens et la suspension des sanctions américaines devraient permettre un ralentissement de l’inflation dans les prochains mois.

À plus long terme, un accord de paix définitif avec les États-Unis pourrait permettre à terme une plus grande intégration de l’Iran dans l’économie mondiale, à condition que les réformes nécessaires accompagnent cette évolution. Sur le plan régional, la capacité de résistance de l’Iran face à l’attaque américano-israélienne pourrait avoir modifié les rapports de force et démontré une capacité de réponse militaire. Le fait que l’Iran ait frappé directement Israël en réaction aux attaques israéliennes au Liban, sans réponse militaire américaine directe, est sans précédent.

Le programme balistique iranien est perçu comme un facteur central de cette capacité de résistance. C’est pourquoi les demandes européennes visant à inclure une limitation de ce programme dans les négociations apparaissent difficiles à accepter du point de vue iranien. D’un point de vue géopolitique, l’Iran semble avoir donc accru son influence régionale avec ce conflit.

Par ailleurs, le conflit va laisser des traces. Il existe désormais de fortes tensions entre l’Iran et les Émirats arabes unis. En Iran, une perception s’est développée selon laquelle les Émirats auraient collaboré avec Israël pendant le conflit.

La question est désormais de savoir si l’Iran et les pays arabes du Golfe persique seront capables de dépasser ces tensions. Un élément intéressant à ce sujet est le rôle actif qu’ont joué les dirigeants de l’Arabie saoudite, du Qatar et des Émirats arabes unis dans les négociations ayant entrainé la conclusion de ce protocole d’accord[1]. Plus largement, un nouvel ordre régional et international semble émerger.

Les pays du Golfe pourraient être amenés à réévaluer leurs relations avec les États-Unis et avec Israël après avoir été entraînés dans un conflit auquel ils étaient opposés et dans lequel ils n’ont pas été véritablement protégés par les États-Unis. Un compromis sur le programme nucléaire iranien est-il envisageable et quelles concessions chaque partie serait-elle prête à accepter ? Dans l’absolu, un compromis paraît possible.

D’après les éléments disponibles, les États-Unis demanderaient une suspension de vingt ans de l’enrichissement d’uranium iranien, alors que l’Iran évoquait une période d’environ cinq ans ou davantage. Un terrain d’entente pourrait donc exister. Concernant le stock d’uranium enrichi à 60 %, une solution pourrait également être trouvée.

L’Iran avait déjà proposé que ce stock soit dilué à un niveau d’enrichissement inférieur sur son territoire. Une première difficulté semble liée à la période relativement brève prévue pour ces négociations. Deux mois apparaissent comme un délai très court.

Les négociations ayant conduit à l’accord de 2015 avaient duré deux ans. Ces discussions sont extrêmement complexes et posent notamment la question des capacités d’expertise du côté américain pour négocier des accords durables sur des sujets aussi techniques. Certains proposent donc de séquencer les négociations et de conclure plusieurs accords distincts portant sur différents sujets : enrichissement d’uranium, devenir du stock enrichi à 60 %, ou autres aspects techniques.

L’autre difficulté concerne les oppositions politiques. Aux États-Unis, une partie des milieux néoconservateurs et des courants les plus favorables à une ligne dure s’opposent fortement à cette négociation. La démarche actuelle constitue en effet une rupture avec une tradition du Parti républicain consistant à refuser toute négociation avec l’Iran depuis la crise des otages de 1979.

Du côté israélien également, le gouvernement apparaît très critique à l’égard de ces négociations et du protocole signé. Les attaques dans le sud de Beyrouth peuvent être interprétées comme un signal montrant une volonté d’empêcher l’aboutissement du processus. Ces obstacles existent, mais une première étape a néanmoins été franchie avec la signature de ce protocole d’accord. [1] « How the US-Iran deal came together », Financial Times, 15 juin 2026.

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