● Revue Conflits 📅 16/06/2026 à 18:15

Paix en Iran : une mutation de l'ordre régional

Géopolitique 👤 Loÿs de Pampelonne
Illustration
Un accord annoncé par un médiateur tiers (le Premier ministre pakistanais), avec une signature potentiellement dématérialisée, et sans engagement de présence personnelle des belligérants. Le mode d’annonce est lui-même un message sur la mutation en cours. Liste des onze garants explicitement énumérés par Donald Trump : États-Unis, Israël, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Turquie, Pakistan, Bahreïn, Koweït, Jordanie et Égypte. La présence de la Turquie et du Pakistan, médiateurs musulmans non-arabes, signale l’émergence d’un rôle structurel qu’aucune capitale européenne n’occupe. Le Pacte de Quincy de février 1945, qui structurait le Moyen-Orient depuis quatre-vingts ans autour de l’équation sécurité américaine contre stabilité énergétique, se voit substituer une architecture à légitimités multiples et concurrentes. Pour l’Europe, la leçon la plus inconfortable n’est pas dans le texte de l’accord, mais dans l’absence totale de signataires européens. Le 15 juin 2026, le Premier ministre pakistanais a annoncé qu’un accord entre Washington et Téhéran était « atteint » : une annonce portée par un État tiers, médiateur, plutôt que par l’un des deux belligérants directs. Donald Trump a lui-même évoqué une signature électronique, par lui-même ou par son vice-président, sans garantie de présence personnelle des principaux protagonistes. Ce mode d’annonce est lui-même un message : qu’un accord entre deux États en guerre soit révélé par un Premier ministre tiers, avec une signature potentiellement dématérialisée et sans engagement de présence des belligérants, résume la mutation en cours. L’effacement de Washington comme architecte exclusif de l’ordre régional se lit dans la chorégraphie même des annonces. À lire également : L’Arabie saoudite, vainqueur silencieux face à l’Iran Opposition entre les annonces et le terrain Le texte prévoirait une cessation permanente et immédiate des hostilités, y compris au Liban, avec des négociations sur les points techniques engagées soixante jours après la signature. Mais le 14 juin, la veille de l’annonce pakistanaise, une frappe aérienne israélienne touchait encore le quartier de Dahiyeh, dans la banlieue sud de Beyrouth. L’écart entre la lettre de l’accord et la réalité du théâtre libanais n’est donc pas hypothétique : il est documenté à quelques heures d’intervalle. Au-delà du Liban, le dossier nucléaire reste ouvert, le programme balistique iranien demeure largement intact, et les réseaux régionaux de Téhéran — Hezbollah, milices irakiennes, Houthis — ne sont nullement démantelés. L’accord organise donc une suspension des hostilités, mais ne règle aucune des causes structurelles du conflit. Le paradoxe Trump-Obama En 2018, Donald Trump qualifiait le JCPOA d’« un des pires accords jamais signés ». Huit ans, une guerre régionale ouverte le 28 février 2026 et une mobilisation militaire considérable plus tard, Washington revient à une logique fondamentalement similaire : contenir l’Iran plutôt que le transformer, stabiliser sans démanteler, geler sans résoudre. La comparaison est cruelle. Obama négociait depuis une position de maîtrise stratégique : un cadre multilatéral, juridiquement encadré, soutenu par les Européens, la Russie et la Chine. Trump obtient aujourd’hui une désescalade dont les mécanismes de contrôle restent largement imprécis, négociée depuis une position de fatigue stratégique, après des mois de frappes et un cessez-le-feu fragile maintenu depuis le 7 avril. « Choisir la négociation et y être conduit par l’épuisement ne produisent jamais le même accord ni la même architecture de garanties. » Israël L’absence d’Israël comme partie au compromis n’est plus une simple déduction analytique : Netanyahu a lui-même affirmé qu’Israël n’était pas partie à l’accord négocié, un texte que son gouvernement considère comme une profonde déception. Dans le même temps, le Premier ministre israélien maintenait que tant qu’il serait au pouvoir, l’Iran ne disposerait pas de l’arme nucléaire. Deux lectures officielles coexistent désormais : celle de Washington, qui présente une désescalade régionale actée et celle de Jérusalem, qui n’y voit qu’une pause avant l’affrontement décisif sur le nucléaire. « Depuis 1967, jamais Israël n’avait été aussi central dans la conduite de la guerre et aussi périphérique dans l’architecture de sa sortie, une dissociation qui interroge la solidité de l’accord à moyen terme. » L’Iran a-t-il gagné ? C’est la question centrale : militairement éprouvé, économiquement asphyxié par les sanctions, l’Iran dispose néanmoins d’un récit puissant, celui d’avoir tenu face aux États-Unis. Au Moyen-Orient, la victoire n’est pas toujours affaire de conquête territoriale, elle est souvent affaire de narration, et la République islamique excelle dans cet exercice. Cette lecture n’est pas nouvelle. Comme le rappelle Pierre Razoux, on ne peut comprendre la situation actuelle du Golfe sans saisir les frustrations persistantes héritées de la guerre Iran-Irak de 1980-1988, un conflit qui explique pourquoi Téhéran tient tant à se doter d’un arsenal de dissuasion. Un régime laissé seul face aux armes chimiques irakiennes, dans l’indifférence internationale, en tire une leçon durable : ne jamais dépendre de la bienveillance d’autrui. La doctrine de l’endurance que revendique Téhéran n’est donc pas une posture conjoncturelle : c’est la sédimentation d’un traumatisme fondateur, largement insensible à la seule pression militaire. À lire également : La guerre Iran-Irak, de Pierre Razoux Le crépuscule de Quincy Le système né de la rencontre entre Roosevelt et Ibn Saoud à bord de l’USS Quincy en février 1945 reposait sur une équation simple : sécurité américaine contre stabilité énergétique. Pendant près de quatre-vingts ans, cette architecture a structuré le Moyen-Orient. Or, l’accord en discussion prévoirait précisément la réouverture immédiate du détroit d’Ormuz, la monnaie d’échange originelle du pacte, qui doit désormais être négociée plutôt que simplement garantie. Mais c’est la liste des garants qui dessine le plus nettement la nouvelle architecture régionale. Trump a lui-même listé les parties ayant approuvé les termes : les États-Unis, Israël, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, la Turquie, le Pakistan, Bahreïn, le Koweït, la Jordanie et l’Égypte. Cette coalition dépasse largement le périmètre arabe traditionnel de Quincy : la présence de la Turquie et surtout du Pakistan, qui portait déjà une proposition américaine en quinze points dès le 25 mars, puis un cadre de cessez-le-feu le 5 avril, signale l’émergence de médiateurs musulmans non-arabes dans un rôle structurel qu’aucune capitale européenne n’occupe. C’est ici que la grille de lecture proposée par Henry Kissinger dans World Order devient un outil de compréhension plus qu’un détour théorique. Pour Kissinger, tout ordre international stable combine deux éléments indissociables : des normes partagées garantissant sa légitimité, et un équilibre des forces dissuadant toute hégémonie unilatérale. Le Moyen-Orient contemporain, qu’il comparait à l’Europe de la guerre de Trente Ans, illustre cet effondrement : un choc de principes organisateurs — souverainetés nationales, identités ethniques, rivalités religieuses — sans définition commune de la légitimité. Quincy n’était, en ce sens, qu’une variante moderne de cette tutelle externe. Lue à cette lumière, cette liste de garants n’est pas une énumération diplomatique : c’est la photographie d’un basculement vers des légitimités multiples et concurrentes, où chaque signature représente un fragment d’un ordre qui ne sera plus arbitré par un seul acteur. À lire également : L’accord Arabie saoudite – Pakistan : vers une nouvelle donne stratégique ? Conclusion La question n’est donc pas de savoir si Trump a obtenu la paix, mais ce que cette séquence dit du monde qui vient. « Cette annonce ne marque probablement pas la fin de la guerre, mais marque la transition vers un Moyen-Orient où l’Amérique reste un acteur central sans en être l’unique architecte, et où la sécurité régionale se négocie entre onze capitales plutôt qu’à travers un seul pacte vieux de quatre-vingts ans. » Pour l’Europe, la leçon la plus inconfortable n’est peut-être pas dans le texte de l’accord, mais dans sa liste de garants, car aucune puissance européenne n’y figure, alors même que le Liban, théâtre historique de l’influence française, demeure le point le plus instable de tout l’édifice. La question prospective qui s’impose n’est donc plus seulement « que peut faire la France au Moyen-Orient ? », mais, plus directement, qui, demain, figurera sur la liste des garants et sur quel fondement de légitimité la France pourrait-elle y prétendre ?
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