● IRIS 📅 16/06/2026 à 13:56

Chine : superpuissance agricole en devenir - IRIS

Géopolitique 👤 Coline Laroche
🏷️ Tags : chine russie
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Analyses / Énergie et matières premières 16 juin 2026 Chine : superpuissance agricole en devenir Chine : superpuissance agricole en devenir 8 min. de lecture Citer Partager Imprimeren PDF Ajouter aux favoris Sébastien Abis Chercheur associé à l’IRIS et directeur du Club DEMETER La Chine a toujours placé le développement de son agriculture et sa sécurité alimentaire au cœur de ses priorités nationales. Après avoir positionné ces questions au centre de sa diplomatie ces dernières années, que ce soit à travers l’initiative « une ceinture, une route » lancée en 2013 ou sa prise de direction de l’Organisation mondiale pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) en 2019, la puissance chinoise s’évertue désormais à devenir un grand exportateur… Produire avant tout Grand pays, très peuplé, la Chine n’a jamais sous-estimé l’importance du secteur agricole pour aller de l’avant. Après les grandes famines de l’ère Mao, qui ont fait des millions de victimes dans la décennie 1960, les réformes mises en place pour le décollage économique ont conféré aux productions agricoles nationales un rôle déterminant pour le progrès social et le désenclavement territorial. Il fallait nourrir un milliard de personnes en 1980, marché qui s’est complexifié au début du siècle avec une population plus exigeante en matière de sécurité sanitaire et de qualité, et qui atteint désormais 1,4 milliard d’individus. Les résultats agricoles domestiques ont été probants : la Chine est devenue le premier producteur mondial dans un nombre impressionnant de filières. Quelques chiffres emblématiques : 65 % des poissons aquacoles de la planète, 50 % de la viande porcine, 35 % des œufs et des captures de pêche, 25 % du riz, 18 % du blé, premier producteur mondial en fruits et en légumes, de thé, d’ails, d’algues, de pommes de terre… N’en jetez plus ! Cela n’est pas toujours commenté, mais oui, la Chine est une superpuissance productive agricole, aquacole et halieutique. Elle importe massivement, nous allons y venir, mais récolte des quantités colossales sur ses propres terres, ses littoraux ou les océans du globe. Son objectif n’est pas l’autarcie, mais une formule plus subtile : produire le maximum à domicile, importer ce qui manque et sécuriser l’ensemble des chaînes d’approvisionnement mondiales. Mais la Chine ne cherche pas seulement à nourrir sa population imposante, elle construit progressivement une véritable architecture de puissance en matière agricole et alimentaire, en conjuguant innovations, industries et influences. Ces trois « i » sont structurants dans la stratégie de Pékin. Innover toujours plus Les documents officiels les plus récents sont explicites. Chaque année, le pouvoir chinois publie ce que l’on appelle le « document central n°1 ». Celui rendu public au début de l’année 2026 confirme que, pour Pékin, l’agriculture reste un enjeu fondamental de sécurité nationale[1]. Mais il révèle aussi une évolution significative dans la manière dont la Chine pense désormais sa politique alimentaire. Depuis plusieurs décennies, l’objectif premier des autorités chinoises a été d’assurer l’autosuffisance en céréales. Dans un pays qui ne dispose que d’environ 9 % des terres arables mondiales pour près d’un cinquième de la population de la planète, la question agricole est intrinsèquement stratégique. Cette contrainte majeure explique l’attention constante portée par Pékin à la protection du foncier agricole, à la stabilité de la production de riz, de blé et de maïs, ainsi qu’à la gestion rigoureuse des stocks de ces grains.Mais la stratégie chinoise évolue. Le document publié pour 2026 met moins l’accent sur la seule augmentation des volumes agricoles et davantage sur la qualité, l’efficacité et la modernisation du système productif. Le gouvernement insiste aussi sur la nécessité de soutenir les revenus agricoles, d’améliorer les infrastructures rurales et de renforcer l’attractivité économique des filières agricoles. Cette dimension est cruciale pour maintenir la stabilité sociale dans un pays où les écarts entre villes et campagnes restent marqués. À ce titre, il est important de suivre les débats en cours sur la réforme du Hukou[2], ce système orchestrant les flux de ruraux vers les métropoles du pays. Ainsi la Chine cherche désormais à construire une agriculture plus technologique, capable de répondre à une demande alimentaire en mutation et à une compétition internationale de plus en plus intense.Cette transformation repose en grande partie sur l’innovation. Les autorités mettent en avant ce qu’elles qualifient de « nouvelles forces productives » agricoles : développement des biotechnologies, amélioration des semences et édition génétique, mécanisation intelligente, recours accru aux drones et aux capteurs, efficience logistique par les données numériques et la robotique. L’agriculture, portée par une vision d’ingénieurs[3], est appelée à devenir hautement technologique, capable d’augmenter la productivité tout en faisant face aux raretés foncières et hydriques, mais aussi de vieillissement de la population rurale.Pour innover en agriculture, la Chine investit massivement dans la science, la recherche agronomique et l’intelligence artificielle, comme aucune autre nation n’est capable de le faire. L’un des axes sur lequel nous devrions porter une attention accrue concerne ces humanoïdes que la Chine invente, déploie et entend mobiliser, des champs ruraux aux logistiques urbaines en passant par les usines et les industries agro-alimentaires. Ces humanoïdes, dont les capacités augmentent rapidement[4], pourraient probablement devenir des produits d’exportation vers des pays où la main-d’œuvre agricole et industrielle fait défaut, à commencer en Europe. Ces dynamiques reposent désormais sur le 15ème plan quinquennal chinois pour la période 2026-2030, qui révèle l’objectif de Pékin à être pleinement souverain sur le plan économique et à s’imposer désormais comme puissance productive dans une multitude de domaines, entre ceux où elle l’est déjà et ceux où elle entend le devenir[5]. Ainsi de l’agriculture, pour se transformer en force agro-alimentaire, capable d’exporter. Ce 15ème plan maintient l’alimentation comme un enjeu de sécurité nationale et la propulse comme pilier d’innovation industrielle et technologique, mais aussi d’ambition de rayonnement international. Exporter davantage Les communications officielles chinoises les plus récentes confirment la volonté de mieux coordonner les importations agricoles avec la production domestique. Pékin reconnaît implicitement que certaines dépendances structurelles demeurent, notamment pour le soja, certaines viandes ou les produits laitiers. Mais elle souhaite désormais gérer plus stratégiquement ces flux afin d’éviter toute vulnérabilité excessive. C’est aussi dans cette perspective qu’il faille replacer le dialogue équilibré avec Washington dans le domaine spécifique agricole, car les besoins chinois restent parfois réels et servent de négociation concrète avec le compétiteur états-unien[6]. Le sommet Trump-Xi du 18 mai 2026 s’avère d’ailleurs explicite à ce sujet. Les exportations agricoles des États-Unis vers la Chine avaient chuté de 66 % en 2025, conséquence des tensions commerciales, des surtaxes réciproques et de la volonté chinoise de réduire les achats. Lors de cette rencontre, la Chine s’est engagée à accroître ses importations de produits agricoles états-uniens, à travailler à la réduction de certaines barrières tarifaires et non tarifaires, sachant que plusieurs dossiers bloqués (bœuf, volaille) ont été relancés. La Maison-Blanche affirme que la Chine s’est engagée à acheter au moins 17 milliards de dollars de produits agricoles américains par an de 2026 à 2028, en plus des engagements sur le soja, mais Pékin s’est montrée bien moins loquace à ce sujet. Une probabilité : ce commerce agricole sino-états-unien va être davantage administré si la relation tend à l’apaisement durable, à moins qu’il soit davantage conflictuel si les tensions bilatérales progressent à nouveau. La Chine le sait et mise donc sur l’Amérique latine (Brésil, Argentine), l’Afrique (Éthiopie, Kenya, Afrique du Sud), la Russie et l’UE pour dérisquer ses approvisionnements et moins dépendre des États-Unis. Pour autant, nous devons regarder un autre volet encore trop peu commenté : la Chine exporte de plus en plus. Sur le plan agricole, agro-alimentaire et halioalimentaire, la tendance est très nette : 12 milliards de dollars en 2000, trois fois plus en 2010, 60 milliards en 2020 et 90 milliards en 2025[7]. Cela place la Chine au 6ème rang mondial des exportateurs en la matière, juste après la France (95 milliards), pays qu’elle dépassera sous peu, sachant que les États-Unis dominent encore les débats avec 175 milliards, suivis par les Pays-Bas et le Brésil (150 milliards chacun) et l’Allemagne (120 milliards). Si l’on ajoutait l’agroéquipement avec les drones agricoles ou des technologies et robotiques entrant dans les chaînes de production agro-industrielle, nous aurions un chiffre commercial chinois à l’export encore plus significatif. Mais retenons donc que Pékin devient l’un des grands leaders mondiaux à l’export, quand bien même la balance commerciale agricole et alimentaire demeure largement déficitaire : environ 100 milliards de dollars en 2025 ! C’est la différence avec le commerce global du pays, excédentaire de 1200 milliards l’an dernier ! De quoi acheter ce qu’il faut sur le marché mondial pour nourrir les populations et les animaux, ou nourrir peu à peu l’autonomie stratégique industrielle et technologique d’une Chine soucieuse d’être forte et influente dans les secteurs d’activité à même de perdurer dans le temps sur la planète. Cela fait longtemps que Pékin ne dévie pas de trajectoire avec l’agriculture : vitale pour le pays, incontournable dans le monde, stratégique pour influencer les relations internationales. Notons au passage que la Chine industrialise sa décarbonation et marque également de plus en plus de points sur le terrain de l’engagement climatique, là où d’autres États rechignent ou peinent à garder le rythme en matière d’investissements à consentir. Avec comme corolaires, une influence croissante au niveau normatif, autre segment clef dans lequel Pékin joue pleinement la carte de la puissance, y compris en ce qui concerne la géoingéniérie appelée à dompter l’adversité météorologique… Depuis 2020 et la pandémie de Covid-19, l’Empire du Milieu contre-attaque donc bien sûr tous les fronts ! Et projetons cette ambition agricole avec le déclin démographique chinois, qui pourrait rééquilibrer peu à peu cette balance alimentaire à l’horizon 2050, avec davantage de surplus productifs domestiques à même de répondre aux besoins des autres. Aurons-nous dès lors inévitablement davantage de biens agro-alimentaires chinois sur nos marchés mondiaux et européens de demain ? [1] Pour une analyse fouillée, se reporter à USDA Foreign Agricultural Service (2026), China’s Priorities in Agriculture and Rural Development in 2026, GAIN Report CH2026-0022. [2] « A passport to prosperity : China is quietly making life easier for rural migrants », in The Economist, 30 mai 2026. [3] À ce sujet, lire l’excellente analyse suivante : Dan Wang, « Breakneck: China’s Quest to Engineer the Future », Penguin, 2025. [4] Se reporter à Wendy Chang, Rebecca Arcesati et Altynay Junusova, « Embodied AI: China’s Ambitious Path to Transform Its Robotics Industry », Merics Report, April 2026. [5] Matteo Torres et Thomas Grjebine, « Le 15ème plan quinquennal chinois : Pékin accélère, et nous ? », Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP), 28 mai 2026. [6] Afin de comprendre cet arrière-plan géoéconomique, lire Jean-François Di Meglio, « Chine et États-Unis : divorce impossible », in Le Déméter 2026 : Appétits stratégiques et pivots agricoles, IRIS Éditions, Club DÉMÉTER, pp 79-99. [7] Les chiffres avancés dans ce paragraphe relèvent de l’International Trade Centre (ITC TradeMap). Asie Énergie et environnement
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