● Courrier International 📅 13/06/2026 à 13:50

L’élargissement des accords d’Abraham, un vœu pieux sauf pour le Koweït

Géopolitique
Illustration
La signature des accords d’Abraham à la Maison-Blanche, le 15 septembre 2020, entre Israël et deux pays arabes : les Émirats arabes unis et Bahreïn. PHOTO Tom Brenner/REUTERS Dans le cadre d’un accord de cessez-le-feu avec l’Iran, Donald Trump appelait le 25 mai l’Arabie saoudite, le Qatar, le Pakistan, la Turquie, l’Égypte et la Jordanie à adhérer à leur tour aux accords d’Abraham. Comme souvent dans la politique étrangère de Trump, l’annonce semblait défier la logique et friser l’extravagance. L’Égypte, la Jordanie et la Turquie entretiennent des relations diplomatiques avec Israël depuis plusieurs décennies maintenant, et rien ne dit que les trois autres pays sollicités répondront à l’appel du président américain. À lire aussi : Moyen-Orient. “Dernier rebondissement” : Trump veut imposer les accords d’Abraham dans les négociations avec l’Iran Ajouter aux favoris Mais il y a autre chose derrière ce post grandiloquent publié sur [le réseau social] Truth Social. En exhortant les pays en question à rejoindre les accords en question, Trump ne cherche pas uniquement à normaliser leurs relations avec Israël, mais aussi et surtout à faire advenir une sorte de consortium politique, une coalition idéologique qui servirait de dispositif de défense avancée articulé autour des intérêts stratégiques israéliens. La plupart des pays sollicités par Trump – qui insiste d’ailleurs sur le fait que ce ralliement “devrait être obligatoire” – auraient des raisons de refuser. Le Koweït, cependant, est actuellement au cœur de bouleversements majeurs qui réduisent sa capacité institutionnelle à en faire de même. Les militants pro-Gaza pris pour cible En raison de sa tradition nationaliste arabe et de sa position propalestinienne historiquement ancrée, le Koweït a toujours fait figure d’exception au sein du Conseil de coopération du Golfe sur la question de la normalisation. Or, depuis l’accession au pouvoir de l’émir Mechaal Al-Ahmad Al-Sabah, à la fin de 2023, le pays se rapproche toujours plus des Émirats arabes unis [principaux signataires des accords d’Abraham en 2020], ce qui a provoqué des répercussions sur le plan intérieur. À lire aussi : Politique. L’émir du Koweït sonne la fin de la démocratie Ajouter aux favoris Le Parlement koweïtien, une des rares institutions démocratiques du Golfe, a ainsi été suspendu jusqu’à nouvel ordre en 2024. Près de 300 000 personnes, dont des citoyens d’origine palestinienne, ont fait l’objet d’une vaste campagne de déchéance de nationalité. Les possibilités [pour la population] de participer à la vie politique, qui conféraient au Koweït une place à part dans le Golfe, sont désormais restreintes à dessein, parallèlement à un resserrement des liens de coopération avec Abou Dhabi sur les plans militaire et du renseignement. À lire aussi : Politique. Au Koweït, les opposants sont déchus de leur nationalité Ajouter aux favoris En témoigne ainsi le traitement réservé aux Koweïtiens qui ont participé aux flottilles pour Gaza. Sur fond d’atrophie de l’espace accordé à la société civile, les militants ont été traités comme une menace pour la sécurité nationale, interrogés à leur retour et frappés d’interdictions de sortie du territoire, selon des sources proches du dossier. Dans un pays où la solidarité avec la Palestine faisait jusque-là partie intégrante de l’identité nationale, le fait que les militants pro-Gaza soient pris pour cible par l’appareil sécuritaire étatique laisse présager un changement de position politique vis-à-vis d’Israël. Pour qu’il y ait “normalisation”, il faut en effet un climat national qui permette de museler l’opposition par la suppression de la dissidence officielle et la mise en place d’alliances extérieures afin de donner l’impression d’une évolution inéluctable. Et, en ce qui concerne le Conseil de coopération du Golfe, le fait d’amener le Koweït à une normalisation officieuse permettrait sans doute à tous les membres restants d’adhérer aux accords d’Abraham, une fois les conditions politiques réunies. De leur côté, Israël et les Émirats ont besoin d’un succès pour redorer le blason d’un cadre discrédité par le génocide à Gaza et terni ensuite par la guerre israélo-américaine en Iran. Un ressentiment populaire vis-à-vis de Téhéran Malgré le détricotage graduel de ses institutions nationales, le Koweït est resté jusqu’à présent mesuré dans sa riposte aux attaques iraniennes. Reste que la frappe contre l’aéroport international du Koweït [le 3 juin, qui a fait un mort et une soixantaine de blessés] va sans nul doute attiser la colère de l’opinion à l’égard de Téhéran, qui grondait déjà depuis février. Ce sentiment pourrait être utilisé politiquement pour présenter la normalisation non comme un choix stratégique de la part du gouvernement, mais comme un cadre sécuritaire que le Koweït ne peut qu’accepter compte tenu des agressions de l’Iran. À lire aussi : Opinion. Entre le monde arabe et l’Iran, rien ne sera plus comme avant Ajouter aux favoris Depuis qu’ils ont été signés, en 2020, les accords d’Abraham revêtaient un caractère essentiellement transactionnel. Les pays arabes signataires (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc et Soudan) ont accepté de normaliser leurs relations en contrepartie d’avantages économiques et sécuritaires fournis par les États-Unis et se sont ainsi détournés de tout processus de paix susceptible d’émerger spontanément dans la région. Le Soudan a été retiré de la liste américaine des États soutenant le terrorisme et Washington a reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Les Émirats y ont [gagné] une certaine immunité diplomatique, qui leur permet d’avoir les coudées franches pour mener une politique étrangère de plus en plus musclée. Ce qui n’était au départ qu’une série d’accords bilatéraux a bientôt pris la forme d’un cadre organisé qui vise essentiellement à contrecarrer les ambitions régionales de l’Iran. Des accords à l’épreuve de la guerre en Iran La guerre israélo-américaine en Iran met les accords d’Abraham à l’épreuve, ce qui n’était encore jamais arrivé jusque-là. Les Émirats arabes unis et Bahreïn figurent parmi les pays du Golfe les plus durement touchés par les frappes iraniennes. L’information selon laquelle Israël aurait envoyé aux Émirats des batteries [antiaériennes] et des soldats du Dôme de fer confirme que les accords étaient assortis de contreparties sécuritaires pour au moins l’un des signataires. Ils ne garantissaient pas pour autant de protection véritable. À lire aussi : Géopolitique. Pour les pays du Golfe, le parapluie américain apparaît comme une “vaste blague” Ajouter aux favoris Non seulement les accords d’Abraham ne produisent pas d’effet véritablement dissuasif, mais ils exposent les pays signataires aux répercussions de l’expansionnisme israélo-américain. Dans le Golfe, les accords sont de plus en plus souvent perçus comme une entente à sens unique – les discours vantant la paix et l’intégration économique servant ici de prétexte à la mise en place en sous-main d’un cadre sécuritaire dont l’objectif est d’éloigner les lignes de front des environs immédiats d’Israël. D’ores et déjà visible dans les “zones sécurisées” qu’Israël a établies à Gaza et au Liban, l’architecture de cette défense avancée témoigne d’une stratégie régionale à visée plus large. À lire aussi : Géopolitique. Le Somaliland invite Israël à installer une base militaire sur son territoire Ajouter aux favoris Israël tente par exemple d’implanter une base militaire à Berbera, le principal port du Somaliland, situé dans le golfe d’Aden, une première pour l’armée israélienne à l’embouchure de la mer Rouge. Plus au nord, Israël avait construit deux bases militaires secrètes dans l’ouest du désert irakien, l’une datant d’avant la guerre actuelle en Iran, l’autre ayant été utilisée pendant la “guerre des douze jours” en juin 2025, sans que Bagdad ait donné son accord ou en ait même eu connaissance. Un malaise régional face à l’expansionnisme israélien Ce qui semble se dessiner en ce moment n’est rien d’autre qu’une forme de suprématie israélienne : une prédominance militaire régionale, exercée sur plusieurs théâtres d’opérations, qui s’étend bien au-delà des frontières de l’État hébreu et repose sur des contreparties dans les domaines du renseignement et des technologies, le tout en toute impunité. La présence de bases américaines dans le Golfe avait déjà engendré un débat délicat sur la question de la souveraineté, notamment après des informations (démenties officiellement) laissant entendre que certaines frappes contre l’Iran avaient été lancées depuis le Golfe. À lire aussi : Moyen-Orient. Les bases américaines dans le Golfe sont-elles encore utiles ? Ajouter aux favoris Adhérer aux accords d’Abraham dans un contexte pareil ne ferait qu’accentuer le déficit de souveraineté [de ces pays] et officialiserait leur participation à un dispositif sécuritaire qui profite presque exclusivement à Israël. Les Émirats ont laissé entendre qu’ils resserreraient leurs liens avec Israël à la suite des attaques iraniennes, ce qui pourrait se traduire par l’implantation d’une base militaire israélienne permanente sur le sol émirati. À lire aussi : Diplomatie. Benyamin Nétanyahou révèle un voyage secret aux Émirats et embarrasse Abou Dhabi Ajouter aux favoris La proposition de Trump de conditionner l’adhésion aux accords d’Abraham à un traité avec l’Iran relève d’une méconnaissance totale du consensus qui prévaut dans la région. Une alliance certes informelle mais d’une portée notable est en effet déjà en train de voir le jour entre l’Arabie saoudite, le Pakistan, la Turquie et l’Égypte, le Qatar et Oman étant pour leur part peu à peu aimantés dans son orbite. À lire aussi : Opinion. “Il est temps de nous réveiller” : les pays du Golfe ne peuvent plus compter sur les États-Unis Ajouter aux favoris Cette alliance s’explique non seulement par un malaise commun face à l’expansionnisme israélien, mais aussi par le sentiment que les Émirats sont devenus aujourd’hui le plus zélé des complices d’Israël parmi les pays arabes. Nos articles sont en accès libre ce week-end. Pour nous soutenir, abonnez-vous aux offres spéciales. Offres spéciales : 3,99€/mois Mira Al Husseini Traduit par Jean-Baptiste Bor Lire l’article original Moyen-Orient Guerre en Iran Arabie saoudite Israël Émirats arabes unis États-Unis Amériques Sur le même sujet Article réservé aux abonnésDécryptage. Israël, gendarme du nouveau Moyen-Orient Ajouter aux favoris Article réservé aux abonnésDiplomatie. Le Liban et la Syrie vont-ils normaliser leurs relations avec Israël sous la pression ? Ajouter aux favoris Article réservé aux abonnésGéopolitique. L’Arabie saoudite, nouvelle cheffe de file d’un axe anti-israélien ? Ajouter aux favoris Article réservé aux abonnésAnalyse. Comment les puissances du Moyen-Orient se recomposent en deux axes rivaux Écouter l’article Ajouter aux favoris Source de l’article +972 Magazine +972 Magazine est un site web israélo-palestinien anglophone lancé en 2010. Son nom est une référence au code téléphonique international commun à l’État d’Israël et à la Palestine occupée : + 972. Son objectif est de couvrir les soubresauts sociopolitiques en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés (Cisjordanie, Jérusalem-Est et bande de Gaza). Résolument de gauche, ce site se veut une plateforme de partage israélo-palestinienne. Il s’agit désormais d’une version allégée du site web hébréophone Sikha Mekomit (“Appel local”), appelé en anglais Local Call. Lire la suite Nos services HORS-SÉRIE Que faire quand la température atteint les 50 °C ? Quand la mer monte inexorablement ? Que faire au quotidien dans un monde bouleversé par le dérèglement climatique ? Des rues de Kigali à celles de Singapour, des clubs de foot d’Argentine aux appartements de Delhi, des champs du nord de la Chine aux prairies italiennes, les citoyens s’organisent, s’entraident et cherchent des solutions pour s’adapter. Je découvre → Slow Autriche [Contenu partenaire] Ici, la marche se décline de mille façons. Itinéraires gourmands, sentiers viticoles ou encore balades nocturnes sous les étoiles… Je découvre l’article → Cinéma - Avant-première Tentez de remporter une invitation pour l’avant-première du film « Seule la vie » de Adrian Goiginger le mardi 23 juin à 20h au cinéma Le Méliès (Montreuil). Je reçois mon invitation → Éditions Bamboo Tentez de remporter la BD « Invulnérable II » de Damían, Sanz & Martínez, proposé par les éditions Bamboo. Je reçois ma bande dessinée →
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