● Revue Conflits 📅 12/06/2026 à 14:24

Marc Bloch et la Russie

Géopolitique 👤 Taline Ter Minassian
🏷️ Tags : russie ukraine
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Marc Bloch entrera au Panthéon le 23 juin 2026. Or les relations intellectuelles et scientifiques que le cofondateur de l’École des Annales a entretenues avec la Russie et l’URSS forment un sujet presque méconnu — au moment même où la notion de « monde russe » n’a plus cours dans le champ des sciences humaines. De l’histoire comparée du féodalisme jusqu’à la commande à Pierre Pascal d’un ouvrage sur le paysan russe chez Gallimard, l’intérêt de Marc Bloch pour la « masse continentale » russe fut constant ; sa réception en URSS, par l’historienne soviétique Alexandra Ljublinskaia en 1955, ouvre la voie à une lecture marxiste de l’histoire médiévale française. « Juger ou comprendre ? » La grande question de Marc Bloch reprend aujourd’hui sa pertinence pour l’historien de la Russie, soumis dans le milieu académique à des injonctions disciplinaires que l’auteure n’hésite pas à qualifier de « néo-soviétiques ». Le 23 novembre 2024, Emmanuel Macron a annoncé au Palais universitaire de Strasbourg que Marc Bloch (1886-1944) entrerait au Panthéon. Initialement prévue le 16 juin 2026, jour anniversaire de l’exécution de Marc Bloch par les nazis, la cérémonie d’entrée au Panthéon a du être reportée au 23 juin. Les modifications portées sur l’agenda officiel sont parfois hautement significatives des priorités du moment, comme l’a fait remarquer l’historien, archéologue et sénateur communiste Pierre Ouzoulias lors d’une question posée en séance publique[1] à propos du report de la date de la panthéonisation de Marc Bloch. La date initialement annoncée par l’Élysée coïncidait avec celle du grand rendez-vous international du G7 à Évian, elle-même bousculée afin de permettre à Donald Trump de célébrer son anniversaire avec un combat de MMA dans une arène installée dans les jardins de la Maison-Blanche… L’épisode se passe de commentaires. De l’historien médiéviste, co-fondateur avec Lucien Febvre de l’École des Annales, le président français a retenu dans son discours « l’œuvre, l’enseignement et le courage ». Républicain, héros des deux guerres mondiales, résistant, Marc Bloch fut avec L’Étrange Défaite, le témoin sans concession de l’effondrement de la France en juin 1940. En 2026, Marc Bloch est célébré comme un exemple de lucidité et de droiture face « au temps des troubles » de son époque marquée par la défaite militaire, l’effondrement de la IIIe République et une crise morale et politique sans précédent. La crise des institutions et des élites de la Ve République, tout comme le climat de tensions internationales, semblent justifier l’appréhension qu’une « catastrophe similaire à celle vécue par l’Europe au XXe siècle pourrait être sur le point de se reproduire »[2]. Face à la menace russe, l’Europe, déterminée à ne pas lâcher l’Ukraine et hantée par le souvenir de Munich, prend la voie d’un réarmement massif. Et pourtant, « une étrange défaite se prépare » écrit Stéphane Morin dans la Revue Politique et Parlementaire[3]. Évoquer Marc Bloch pose une double interrogation sur le métier d’historien et la sublimation épistémologique de l’expérience historique dans les temps troublés qui sont les nôtres. Suffit-il d’invoquer le retour du sceptre de la dictature pour faire œuvre d’historien et exprimer par des déclarations officielles, comme le fait par exemple le Centre Marc Bloch à Berlin, son émotion et sa sympathie pour la société ukrainienne ? À l’heure où la notion de « monde russe » n’a plus cours dans le champ des sciences humaines, les relations intellectuelles et scientifiques que Marc Bloch a pu entretenir avec la Russie et l’URSS forment un sujet presque méconnu. Quelques décennies plus tard, la réception de l’École des Annales par les historiens soviétiques des années 1960 et 1970 est également une manière d’aborder le legs de Marc Bloch en URSS. Comment Marc Bloch peut-il encore aider à l’exercice du métier d’historien dans un milieu académique marqué selon ses propres termes par les « ravages causés par la fièvre de parvenir, par l’ambition d’occuper certaine chaire, par le prurit académique »[4] et où toute déviation narrative est passible d’ostracisation ? Témoin qui s’efforce d’être lucide, l’historien en général, et l’historien de la Russie en particulier, peut-il devenir en 2026 suspect par le simple fait d’éclairer des « chaînes de causalité » qui sont pourtant la base même du récit historique ? À lire également : Pierre Lévy. Au cœur de la Russie en guerre Marc Bloch et la Russie : quelques jalons pour une biographie intellectuelle « On en parle maintenant comme le grand historien du siècle, pas seulement le grand médiéviste, mais tout simplement le grand historien du siècle, aussi bien d’ailleurs chez nous qu’à l’étranger. Parce qu’il est le premier des historiens à apporter ce que j’appellerais une histoire massive. C’est-à-dire une histoire qui prend du recul vis-à-vis des bulles à la surface historique, de l’événement proprement dit au profit de l’exploration des profondeurs de la société, saisies dans la longue durée. Donc, c’est un changement de perspective tout à fait fondamental, c’est un peu le Galilée de la discipline historique »[5]. Ainsi, s’exprimait sur les ondes de France Culture le grand historien du Moyen-Age Guy Bois (1934-2019) dans un rare portrait de Marc Bloch. Contrairement à Marc Bloch, Guy Bois était un historien marxiste : son plus grand livre fondé sur le postulat du matérialisme historique reconnaît dans la grande fracture de la fin du Moyen Âge en Normandie orientale les signes de la crise du féodalisme et de la transition vers le capitalisme[6]. Concernant Marc Bloch, Guy Bois ne fait pas état dans cette courte citation de convergences ou de divergences d’analyses concernant la société rurale occidentale du Moyen Âge. Mais il évoque un caractère de la conception de l’histoire, selon Marc Bloch en employant le terme, rare lui aussi, « d’une histoire massive ». C’est sans doute dans cette conception de la « masse » qu’il faut rechercher l’intérêt que Marc Bloch a pu éprouver pour l’histoire de la Russie. Un article de référence[7] consacré à Fernand Braudel et la Russie, nous apprend au détour d’un paragraphe l’intérêt persistant que Marc Bloch nourrissait pour l’histoire rurale de l’Europe centrale et de la Russie. Marc Bloch, qui côtoyait l’historien spécialiste de la Russie, Pierre Pascal, aurait même commencé l’apprentissage de la langue russe. Si Marc Bloch s’est intéressé à la Russie, ce fut par le biais de « l’histoire comparée » à laquelle il a consacré une partie de ses travaux et de ses réflexions. Le VIe Congrès international des sciences historiques réuni à l’été 1928 à Oslo congrès au cours duquel la naissance de la revue des Annales (1929) est annoncée fut un jalon essentiel. Marc Bloch décrira la « saisissante improvisation » du grand historien russe de l’Empire romain, M. Rostovtzeff, comme son souvenir le plus frappant de cette conférence d’Oslo. Un survol même rapide de l’œuvre de Marc Bloch montre que l’historien s’est intéressé à l’Europe centrale et orientale et, au-delà, à la « masse » continentale de la Russie par une approche d’histoire comparée des notions et des réalités, déjà fort diverses, qui jalonnent l’histoire médiévale occidentale. Il s’agit de la féodalité (et plus tard du « féodalisme » en tant que réalité historique, mais aussi stade d’évolution historique dans la philosophie du matérialisme historique, qui fut l’idéologie d’État en URSS de 1921 à 1991), de la tenure (libre ou pas ?), du serf du XIIe siècle, du servus (esclave), du vilainage… Dans ces écrits comparatistes, sous la plume de Marc Bloch, la Russie et le monde byzantin ne sont jamais très lointains. En 1928, un de ses articles[8] évoque les « services » qui pesaient sur la terre (par exemple, la corvée) et l’obligation en Angleterre d’accepter la lourde charge du reeve, le chef de village que Marc Bloch n’hésite pas à comparer au « staroste des romans russes », le chef, « l’ancien » de la communauté villageoise russe, le mir. Dans un texte un plus tardif datant de 1931, consacré à la féodalité européenne et qui inscrit le modèle féodal dans le temps long en décrivant le rapport d’homme à homme, le système de vassalité, le fief, l’hommage, l’adoubement et le devoir de protection, Marc Bloch dégage de grandes lignes d’évolution et de comparaison à partir de faits majeurs. L’absence d’État, l’absence de salariat, le système de la seigneurie et le système vassalique sont les caractéristiques du système féodal. En Russie, un régime authentiquement féodal était en plein essor quand il fut étouffé par le pouvoir de l’État moscovite. « Comme en Occident, le vasselage des boyards se transforma en noblesse d’État. Toutefois, celle-ci était beaucoup plus étroitement soumise au tsar, le caractère synallagmatique (bilatéral, réciproque) du contrat de service étant moins marqué qu’à l’ouest. Vigoureusement constituée, la seigneurie connut une longue vie ». Ces quelques brèves citations confirment une chose : Marc Bloch s’est en effet intéressé à la Russie. Cet intérêt persiste, puisqu’en 1935, il contacte Pierre Pascal, ancien camarade de l’École Normale Supérieure, de quatre ans son cadet, revenu en France en 1933 après seize années passées au service du régime soviétique. Marc Bloch qui dirige alors une collection chez Gallimard, lui commande un ouvrage sur le paysan russe que Pierre Pascal, devenu professeur aux Langues Orientales puis à la Sorbonne, ne livrera jamais. Mais l’idée d’un tel projet montre que Marc Bloch, l’auteur des Caractères originaux de l’histoire rurale française, ne s’est jamais limité à la France non encore hexagonale du Moyen-Age. Son approche historique si « massive » pour reprendre les termes de Guy Bois, inclut la masse de l’immensité russe à l’horizon de sa réflexion. Ce n’est pas rien. À lire également : La guerre russe. Constantes et nouveautés La réception de l’École des Annales en URSS Quelle fut la réception de Marc Bloch, et plus largement de l’école des Annales, Économies, Sociétés, Civilisations qu’il fonda avec Lucien Febvre, en URSS ? À cette question, de multiples réponses sont à rechercher jusque dans les archives, puisque le fameux « fonds de Moscou » des archives de Marc Bloch a été restitué par la Russie en 1994 : les archives de Marc Bloch avaient été saisies par les Allemands puis furent emmenées à Moscou par les Russes à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit entre autres de notes de cours, mais aussi des manuscrits des années 1939-1940 de La Société Féodale. La question de la réception de Marc Bloch en Russie ou plus exactement en URSS est intéressante sur le plan historiographique, car l’historien français y est catalogué comme « non marxiste ». Pour autant, les relations semblent fluides, puisqu’à la fin des années 1920, il participe au Comité pour les relations scientifiques avec la Russie en souhaitant une prise de relations avec les savants soviétiques[9]. Mais la réception de l’École des Annales en Russie fut en réalité beaucoup plus tardive. Ce n’est qu’en 1955, au début du Dégel poststalinien que paraît la traduction en russe de l’ouvrage de Marc Bloch, les Caractères Originaux de l’histoire rurale française. Publié par les presses de l’université de Leningrad, l’ouvrage est préfacé par une historienne russe spécialiste du XVIIe siècle, Alexandra Ljublinskaia, auteure d’un ouvrage sur l’absolutisme en France, traduit du russe par un communiste anglais déjà en rupture de ban, Brian Pearce. Cette préface traduite dans les Annales en 1959 est un exemple étonnant de fécondation mutuelle. L’historienne soviétique y apparaît presque libérée de la langue de bois lorsqu’elle évoque l’œuvre de Marc Bloch. « La principale qualité du présent livre réside dans la profondeur, l’acuité de la pensée de son auteur, dans une volonté d’éclairer les problèmes sous des angles nouveaux. Toutes ces qualités, alliées à une scrupuleuse honnêteté dans l’analyse des sources, ont conduit bien des fois Marc Bloch à analyser avec intelligence et à bien mettre en lumière les traits principaux de l’histoire agraire française, c’est-à-dire les particularités de la féodalité française. Ces fortes qualités lui ont permis de s’éloigner de la conception anti-communautaire, poncif traditionnel de la littérature historique française, et de brosser un tableau intéressant, logique, du rôle de la communauté dans le village français. C’est pourquoi le contenu de ce travail est plein d’intérêt pour le lecteur soviétique »,[10] écrit l’historienne au début de sa préface avant d’entamer une sévère critique marxiste dont les détails d’érudition intéressent surtout les médiévistes. Cependant, Marc Bloch, en s’éloignant de la conception « anti-communautaire » française, a trouvé grâce aux yeux de l’historienne soviétique et du comité de censure du Parti. En d’autres termes, la traduction de Marc Bloch en russe ouvre la voie à une lecture marxiste et soviétique de l’histoire médiévale française. Ceci vingt ans avant que Guy Bois ne systématise son modèle dynamique du féodalisme. À lire également : Christophe Dickès, Le christianisme. Une religion d’historiens « Juger ou comprendre » ? C’est par ces mots que Marc Bloch introduit un texte sur l’analyse historique publié dans Apologie pour l’histoire ou le Métier d’historien[11], recueil de textes posthumes édité par Lucien Febvre après la mort de Marc Bloch. « Un mot, pour tout dire, domine et illumine nos études : « comprendre ». Ne disons pas que le bon historien est étranger aux passions ; il a du moins celle-là. Mot, ne nous le dissimulons pas, lourd de difficultés ; mais aussi d’espoirs. Mot surtout chargé d’amitié. Jusque dans l’action. Nous jugeons beaucoup trop. Il est si commode de crier « au poteau » ! Nous ne comprenons jamais assez. Qui diffère de nous –étranger, adversaire politique- passe, presque nécessairement pour un méchant. Même pour conduire les inévitables luttes, un peu plus d’intelligence serait nécessaire ; à plus forte raison pour les éviter, quand il en est temps encore. L’histoire, à condition de renoncer elle-même à ses faux airs d’archange, doit nous aider à guérir ce travers. Elle est une vaste expérience des variétés humaines, une longue rencontre des hommes. La vie, comme la science, a tout à gagner à ce que cette rencontre soit fraternelle ». Aujourd’hui, l’historienne ou l’historien de la Russie trouve du réconfort à la lecture de ces lignes. Car ce n’est un secret pour personne qu’enseigner l’histoire récente ou moins récente de la Russie est devenu un problème aussi vaste que le pays lui-même. Les tensions toujours grandissantes dans le milieu académique ne sont pas liées à des opinions partisanes, mais simplement à la façon d’envisager et de comprendre un objet d’étude, de le commenter et de l’enseigner. Depuis l’annexion de la Crimée par la Russie (2014), et depuis la guerre toujours menée par la Russie en Ukraine (février 2022) et depuis lors sans discontinuer, j’ai éprouvé à mon échelle ce que signifie l’impossibilité « d’expliquer » ou de « comprendre » face à la nécessité imposée de « juger ». Au sein de ma propre institution, les manifestations de ces injonctions ont été multiples, prenant un caractère disciplinaire qu’on pourrait qualifier d’ailleurs de « néo-soviétique ». Revenons à la panthéonisation du grand historien. À quoi sert donc d’invoquer la mémoire de Marc Bloch lorsque ce qu’il dit du « bon historien » est systématiquement entaché de soupçon partisan, voire bien pire, et qu’en face, personne ne veut comprendre et que tout le monde veut juger ? S’agissant de la Russie, le verrouillage du monde académique crée des situations tragi-comiques où l’historien, dès lors qu’il choisit de « comprendre », devient « dissident malgré lui »[12]. Notes [1] https://www.senat.fr/questions/base/2026/qSEQ26010633G.html ↩ [2] https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/29/leurope-apres-lamerique-applebaum/ ↩ [3] https://www.revuepolitique.fr/letrange-rearmement-le-retour-tragique-dune-illusion-bien-francaise/ ↩ [4] Marc Bloch, Lettre-préface au roman-témoignage, A-V. Jacquet, Refus de parvenir, L’Amitié par le livre, 1941, p. 10. ↩ [5] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-profils-perdus-marc-bloch ↩ [6] Guy Bois, Crise du Féodalisme, Paris, Presses de Sciences po, 1976. ↩ [7] Voir Sophie Cœuré, « Économie-monde et civilisation russe selon Fernand Braudel. Un dialogue entre historiens français et soviétiques », Revue de Synthèse, 2019, 139 (1-2), pp. 17-18. ↩ [8] Marc Bloch, « Pour une histoire comparée des Sociétés européennes », Revue de synthèse historique, 1928. ↩ [9] Voir Sophie Cœuré, « Économie-monde et civilisation russe selon Fernand Braudel. Un dialogue entre historiens français et soviétiques », Revue de Synthèse, 2019, 139 (1-2), pp. 17-18. Marc Bloch avait commandé à Pierre Pascal un ouvrage sur Le Paysan Russe, un projet éditorial chez Gallimard qui ne vit jamais le jour. ↩ [10] Voir A. D. Ljublinskaja, « Préface à l’édition russe des Caractères Originaux de l’histoire rurale française », Annales ESC, 1959, 14-1, p. 93. ↩ [11] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Colin, 1961, p. 72. ↩ [12] Efim Etkind, Dissident malgré lui, Albin Michel, Paris, 1977. ↩
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