● Diploweb
📅 10/06/2026 à 06:01
Planisphère. Pourquoi une crise inédite dans l’OTAN ? Avec A. Zima
Géopolitique
👤 Amélie ZIMA , Emilie BOURGOIN, Pierre VERLUISE
Amélie Zima, docteure en science politique et responsable du Programme sécurité européenne et transatlantique à l’IFRI. Sa thèse a porté sur le premier élargissement post guerre froide de l’Otan : "Penser le changement en relations internationales : le cas du premier élargissement post-guerre froide de l’OTAN (1989-1999)". Elle a reçu le premier prix de thèse de l’IHEDN. Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur RCF Notre Dame. Cette émission a été diffusée en direct le 9 juin 2026. Synthèse par Emilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle a la charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb. Vous le savez, 23 des 27 pays membres de l’Union européenne sont aussi des pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Cette OTAN qui compte par ailleurs 32 membres – dont les Etats-Unis – est de plus en plus mise sous pression par Donald Trump. Se pose alors avec une forte acuité la question suivante : pourquoi une crise inédite dans l’OTAN ? Pour répondre à cette question, Planisphère a la joie de recevoir à son micro Amélie Zima. Un document précieux pour comprendre les ressorts de l’actualité. Podcast et synthèse rédigée. Cette émission [1] Planisphère, Pourquoi une crise inédite dans l’OTAN ? Avec A. Zima, sur RCF Notre Dame Lien direct vers cette émission sur RCF Notre Dame, avec possibilité de récupérer l’iframe. Cette émission, Planisphère, sur Spotify Synthèse de cette émission, Planisphère, Pourquoi une crise inédite dans l’OTAN ? Avec Amélie Zima. Rédigée par Emilie Bourgoin pour Diploweb.com. Revue et validée par A. Zima DANS cet entretien, Amélie Zima analyse la crise profonde que traverse actuellement l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Si l’Alliance a déjà connu de très fortes tensions depuis sa création en 1949, la situation actuelle apparaît inédite en raison du rôle joué par les États-Unis eux-mêmes, pourtant pilier historique de l’organisation. À travers une réflexion sur les relations transatlantiques, la dépendance stratégique européenne, la dissuasion nucléaire et les évolutions géopolitiques récentes, Amélie Zima montre que cette crise remet en question non seulement le fonctionnement de l’OTAN, mais aussi l’équilibre sécuritaire européen dans son ensemble. Selon Amélie Zima, la crise actuelle est inédite parce qu’elle provient directement du membre le plus puissant de l’Alliance : les États-Unis. Sous l’influence de Donald Trump et des réseaux politiques qui l’entourent, Washington remet en cause plusieurs principes fondamentaux inscrits dans le traité de Washington de 1949 [2], notamment le règlement pacifique des différends, le respect de la souveraineté des États et l’inviolabilité des frontières. Les tensions autour du Groenland ou les discours et les actions visant le Canada illustrent cette remise en question de principes considérés jusqu’ici comme intangibles dans l’espace transatlantique. La crise ne porte donc plus uniquement sur le partage du fardeau militaire ou les dépenses de défense, mais sur la confiance politique au sein de l’Alliance. Cette situation fragilise profondément l’identité même de l’OTAN, traditionnellement définie comme une « communauté de sécurité », c’est-à-dire un ensemble d’États entre lesquels le recours à la coercition ou à la force est exclu. Désormais, certains Européens envisagent même des mécanismes de protection face aux États-Unis eux-mêmes, notamment via l’article 42.7 du traité de Lisbonne sur la défense collective européenne. La crise ne porte donc plus uniquement sur le partage du fardeau militaire ou les dépenses de défense, mais sur la confiance politique au sein de l’Alliance. Amélie Zima souligne toutefois que les positions de Donald Trump ne font pas l’unanimité aux États-Unis. Plusieurs membres du Congrès, d’anciens ambassadeurs américains auprès de l’OTAN ainsi que d’anciens commandants suprêmes alliés critiquent cette politique. Selon eux, affaiblir l’OTAN revient aussi à affaiblir les États-Unis eux-mêmes. En effet, l’Alliance atlantique constitue un outil majeur de projection de puissance pour Washington. Grâce à sa présence militaire en Europe, les États-Unis disposent de relais logistiques et de capacités de projection rapide au Moyen-Orient, en Afrique ou dans les zones de crise proches du continent européen. L’OTAN permet également aux Américains de conserver une influence diplomatique et militaire considérable sur les affaires internationales. Ainsi, remettre en cause l’Alliance pourrait entraîner une perte de crédibilité et de leadership stratégique pour les États-Unis. Malgré les discours critiques envers l’OTAN, Amélie Zima insiste sur le fait qu’aucun véritable désengagement américain n’est observable à ce stade. Les États-Unis continuent d’occuper les postes militaires les plus importants au sein de l’Alliance, notamment les commandements air, mer et terre, ainsi que le poste de SACEUR (Supreme Allied Commander Europe), historiquement réservé à un officier américain. Cette domination stratégique montre que les États-Unis conservent les principaux leviers de commandement militaire de l’OTAN. L’idée d’une « européanisation » de l’Alliance reste donc très limitée. Même les discussions autour d’un éventuel transfert du poste de SACEUR à un Européen n’ont finalement pas abouti. Par ailleurs, les États-Unis maintiennent environ 80 000 soldats en Europe, notamment en Allemagne, en Pologne, en Italie ou en Espagne. Cette présence dépasse encore les niveaux observés avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Les infrastructures militaires américaines en Europe constituent ainsi un élément essentiel de la stratégie globale de Washington. L’interview revient ensuite sur les conséquences de la fin de la Guerre froide. Après la disparition de l’URSS et du Pacte de Varsovie en 1991, les États européens auraient pu développer une autonomie stratégique plus importante. Pourtant, ils ont largement réduit leurs investissements militaires durant la période dite des « dividendes de la paix ». Cette baisse des dépenses de défense a progressivement créé une dépendance structurelle envers les États-Unis, notamment dans des domaines clés comme le renseignement, la logistique, le transport stratégique ou les capacités de commandement. Même si plusieurs États européens ont récemment engagé des efforts de réarmement importants, des « trous capacitaires » subsistent encore. Washington encourage les Européens à se renforcer… tout en conservant le contrôle des principales structures de commandement de l’OTAN. Amélie Zima rappelle également que les États-Unis demandent aux Européens, depuis les années 1990, d’assumer davantage leur propre sécurité. Cependant, ce discours américain est resté paradoxal : Washington encourage les Européens à se renforcer tout en conservant le contrôle des principales structures de commandement de l’OTAN. Cette contradiction s’illustre particulièrement dans les relations entre les États-Unis et les projets européens de défense. Amélie Zima évoque la doctrine des « trois D » formulée par Madeleine Albright dans les années 1990 : pas de découplage entre sécurité européenne et américaine, pas de discrimination envers les alliés non-membres de l’Union européenne, et pas de duplication des capacités déjà présentes dans l’OTAN. Ces principes constituent des limites cognitives et démontrent l’ambiguïté de la posture américaine face au souhait européen d’une véritable autonomie stratégique. Les Européens ont hésité à investir massivement dans certaines capacités militaires afin de ne pas concurrencer l’Alliance atlantique. Cette situation explique en partie les difficultés actuelles de l’Europe à assurer seule sa sécurité conventionnelle. Toutefois, la guerre en Ukraine a profondément modifié les perceptions. La hausse rapide des dépenses militaires dans de nombreux pays européens montre que certaines limites politiques et psychologiques commencent à être levées. L’entretien aborde ensuite la question nucléaire, élément fondamental de la sécurité européenne. Les États-Unis demeurent la principale garantie nucléaire de l’OTAN grâce à leur arsenal stratégique et au prépositionnement de bombes nucléaires dans plusieurs pays européens comme l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, les Pays-Bas ou la Turquie. Cette protection nucléaire reste largement perçue comme irremplaçable par de nombreux États européens. Même la récente proposition française de renforcer le dialogue nucléaire avec certains partenaires européens n’est pas considérée comme une alternative complète à la garantie américaine. Amélie Zima explique que la France propose essentiellement un partage d’analyse stratégique, des échanges sur la gestion de crise et la participation à certains exercices nucléaires. Cependant, Paris, à l’instar de Washington, n’envisage pas de partager la décision nucléaire, ni présence militaire comparable à celle des États-Unis. Cette différence de moyens limite la crédibilité perçue de l’offre française dans certains pays européens, notamment ceux situés à proximité de la Russie. À l’approche du sommet de l’OTAN prévu à Ankara début juillet 2026, Amélie Zima estime qu’aucune grande décision stratégique ne devrait être prise. Les principaux sujets — concept stratégique, objectifs de dépenses militaires ou élargissement — ont déjà été traités lors des précédents sommets. Cette absence de décision est aussi liée à la trop grande fréquence des sommets, sujet qui commence à être soulevé au sein de l’OTAN. Cependant, l’enjeu sera surtout politique et symbolique. La participation ou non de Donald Trump pourrait être interprétée comme un signal fort concernant l’engagement américain envers l’Alliance. De plus, le rôle du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, suscite des critiques croissantes, certains lui reprochant de s’aligner excessivement sur les positions américaines. Cette situation traduit une forme d’incertitude permanente : les États européens cherchent à renforcer leur autonomie sans provoquer une rupture brutale avec Washington, tandis que les États-Unis entretiennent eux-mêmes une ambiguïté stratégique sur leur degré d’engagement futur en Europe. Enfin, Amélie Zima évoque le rapprochement croissant entre l’Union européenne et le Canada face aux tensions avec les États-Unis. Ottawa cherche à diversifier ses partenariats stratégiques, notamment dans les domaines de l’industrie de défense et de la sécurité.
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