● Revue Conflits
📅 09/06/2026 à 02:05
La puissance militaire chinoise : entre ambitions globales et limites structurelles
Géopolitique
👤 Revue Conflits
La Chine construit son réseau de bases militaires à l’étranger de façon opportuniste, faute d’hériter d’un empire colonial comme les puissances occidentales. Malgré une marine en pleine expansion, l’APL manque d’expérience au feu et de maîtrise technique pour projeter sa puissance dans des contextes complexes et lointains. Les purges de l’état-major par Xi Jinping révèlent une logique de concentration du pouvoir qui risque d’affaiblir durablement les capacités opérationnelles de l’armée chinoise. Jean-François Di Méglio est l’ancien président de l’Asia Centre, think tank parisien spécialisé dans les affaires asiatiques. Normalien (ENS rue d’Ulm), agrégé de lettres, il a étudié à l’université Beida de Pékin avant de mener une longue carrière au sein du groupe BNP Paribas en charge des zones Asie-Pacifique. Reconnu comme l’un des experts français les plus fins de la Chine contemporaine, il intervient régulièrement dans les milieux académiques et diplomatiques, et a été professeur invité à l’université du Wisconsin-Madison en 2023. La Chine multiplie les accords pour des bases ou des accès militaires à l’étranger. S’agit-il d’une stratégie planifiée ou d’opportunités saisies au fil de l’eau ? Les deux, très probablement. Pour un pays du poids de la Chine, que ce soit sur le plan économique ou diplomatique, le besoin de projection de puissance est naturel. Mais ce qui frappe, c’est précisément l’écart entre ce poids et la réalité de son empreinte extérieure, qui reste très inférieure à ce qu’on pourrait attendre. « Contrairement à l’Angleterre, aux États-Unis ou à la France, la Chine ne dispose pas d’un réseau de bases hérité de siècles de présence coloniale ou de victoires militaires. Elle doit le construire ex nihilo. » L’explication tient en un mot : l’histoire. Contrairement à l’Angleterre, aux États-Unis ou à la France, la Chine ne dispose pas d’un réseau de bases hérité de siècles de présence coloniale ou de victoires militaires. Elle doit le construire ex nihilo, et c’est en ce sens que le terme « émergence » reste pertinent pour la qualifier. La direction est identifiée — faire comme les autres grandes puissances —, mais le chemin reste long. Ce contexte explique pourquoi la logique des opportunités prend une telle place. L’exemple de Djibouti est éclairant. Tous les pays l’un après l’autre, jusqu’au Japon, ont installé une base dans ce petit État de la Corne de l’Afrique. La Chine est la dernière arrivée, en 2017, simplement parce que l’opportunité s’est ouverte. Même chose pour le port d’Hambantota au Sri Lanka, pris en gage en échange de prêts que Colombo n’était plus en mesure de rembourser. Ce ne sont pas des coups de maître planifiés de longue date, ce sont des positions saisies quand elles se présentent. Lire aussi : La Chine étend sa présence militaire en Indopacifique Les limites structurelles de la projection de force Quelles sont les véritables limites de la Chine pour projeter et soutenir une force militaire loin de ses côtes ? Sur le papier, les moyens existent. En nombre de bâtiments, la marine chinoise est désormais équivalente à la marine américaine, et son rythme de construction — on parle souvent de l’équivalent de la flotte française construite tous les quatre ans — est spectaculaire. Mais la quantité ne dit pas tout sur la capacité réelle d’emploi. L’exercice libyen de 2011 est révélateur. La Chine devait évacuer ses ressortissants lors de la chute du régime Kadhafi. L’opération s’est bien terminée, mais elle a surtout mis en lumière l’improvisation et la réaction dans l’urgence, bien plus qu’une réelle maîtrise de la projection de puissance. Depuis, la Chine a progressé, mais les lacunes demeurent. Les manœuvres d’appontage de nuit sur porte-avions, par exemple, ne semblent pas encore pleinement maîtrisées. Or ce type de compétence technique ne s’acquiert que par des milliers d’heures de pratique. Lire aussi : La Chine déploie sa marine Le dernier conflit de haute intensité auquel l’Armée populaire de libération (APL) a été confrontée remonte à 1979, contre le Vietnam, et il s’est soldé par une défaite. Depuis, les confrontations ont été d’intensité moyenne : harcèlement en mer de Chine du Sud face aux Philippines, incidents dans les Senkaku avec le Japon, exercices autour de Taïwan. « La Chine a les outils d’une grande puissance militaire, mais pas encore l’entraînement collectif ni l’expérience au feu qui lui permettraient de tout faire avec. » Ce n’est pas comparable aux opérations conduites par la Russie dans les espaces baltes ou en Ukraine, qui traduisent une expérience de l’affrontement réel. La Chine a les outils d’une grande puissance militaire, mais pas encore l’entraînement collectif ni l’expérience au feu qui lui permettraient de tout faire avec. La coopération antipiraterie : un succès à ne pas surinterprèter La coopération antipiraterie en mer Rouge est souvent citée comme le seul exemple probant de projection militaire chinoise. Qu’en penser ? C’est en effet l’exemple le plus significatif, et il mérite d’être pris au sérieux. L’amiral Vaujour, dans son ouvrage, est relativement élogieux sur les capacités chinoises dans ce cadre opérationnel, ce qui surprend de la part d’un officier par ailleurs sans illusion sur les ambitions stratégiques chinoises et leurs risques pour l’Occident. Son témoignage est celui d’un praticien qui a côtoyé des interlocuteurs chinois et en a tiré une impression de professionnalisme. Mais ce cas précis mérite d’être bien délimité. Il s’agit d’une opération dans une zone de confort bien balisée, adossée à la base de Djibouti, avec des objectifs clairs et un cadre opérationnel consenti. Quand ces conditions sont réunies, il y a une capacité réelle. La question est de savoir si cette capacité est transposable à d’autres contextes, plus complexes, plus éloignés, plus contestés. Et là, la réponse reste ouverte. Lire aussi : La piraterie, ce fléau des routes maritimes de l’Indopacifique Les purges : corruption ou lutte de pouvoir ? Les purges successives au sein de l’état-major, notamment à la Rocket Force et parmi les ministres de la Défense, relèvent-elles vraiment de la corruption, ou y a-t-il autre chose ? La motivation officielle — échange de secrets avec la Russie — est difficile à tenir, et pour cause : la Chine entretient des coopérations avancées avec Moscou, notamment sur des questions de propulsion. Accuser des officiers de haut rang d’avoir travaillé avec un partenaire stratégique avec lequel on collabore soi-même est pour le moins paradoxal. La corruption existe certainement, mais elle n’explique probablement pas à elle seule ces évictions. Ce qui est beaucoup plus vraisemblable, c’est qu’il y a eu des désaccords, peut-être sur Taïwan — certains officiers évoquant la difficulté, voire l’impossibilité d’une opération militaire réussie —, peut-être sur la gouvernance interne des relations entre le Parti et l’APL. Car c’est là le fond du sujet : Xi Jinping s’est attaché depuis des années à réduire l’influence de l’armée dans la gestion du pouvoir, à la ramener à son rôle d’outil au service du Parti. Ce n’était pas toujours évident historiquement, l’APL pouvant légitimement revendiquer d’avoir permis au Parti communiste de s’imposer face aux nationalistes. Dès qu’un contre-pouvoir se structure — le numérique avec Alibaba, le militaire aujourd’hui —, il est neutralisé. C’est une logique de concentration du pouvoir qui se vérifie dans plusieurs domaines. Lire aussi : Purge à Pékin. Xi Jinping renforce son emprise sur l’armée Le risque d’une armée décapitée Ces purges ne risquent-elles pas de freiner la montée en compétence de l’APL, à l’image de ce qui s’est passé avec les états-majors staliniens ? Le parallèle est tentant, et il a sa logique. Sous Staline, les purges des années 1930 ont produit un état-major proprement incompétent, inadapté aux grands mouvements de troupes et aux conflits de haute intensité. Or la Chine se retrouve à écarter des officiers expérimentés dans une armée qui cherche précisément à gagner en expérience. Cela étant dit, la prudence s’impose. Les choses ne se passent pas toujours en Chine comme notre logique l’anticiperait. On observe régulièrement, y compris dans les sujets économiques, que des réalités chinoises qui « ne devraient pas fonctionner » selon nos grilles d’analyse finissent par fonctionner selon une logique qui leur est propre. Le manque de transparence interdit les conclusions définitives. Ce qui est certain, en revanche, c’est que quelque chose dans ce système cadre mal avec la logique d’une puissance qui cherche à s’imposer militairement, et que cette incohérence n’échappe probablement pas aux cercles les plus proches du pouvoir. Lire aussi : Xi Jinping. La concentration des pouvoirs
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