● Diploweb
📅 05/06/2026 à 11:16
L’Europe dépendante, otage et proie ? Entretien avec P. Mirel
Géopolitique
👤 Pierre MIREL , Pierre VERLUISE
Pierre Mirel, Docteur en Droit public (Université de Poitiers), a servi dans les ambassades de France au Caire (1971-1974) et à Saïgon (1974-1976), ainsi qu’à l’Institut international d’Administration publique, Paris (1979-1981). Entré à la Commission européenne en 1981, il y a été Directeur pour les négociations d’adhésion avec Hongrie, Slovaquie, Tchéquie et Slovénie, puis Croatie et Turquie, avant d’avoir la responsabilité des Balkans occidentaux jusqu’à sa retraite fin 2013. Chargé d’enseignement à Sciences Po-Paris (2010-2022) sur l’UE et ses voisinages, il a publié des articles à la Fondation Robert Schuman, Politique étrangère et Défense nationale sur ces thèmes. Il continue à intervenir dans les Balkans (formation, séminaires, missions). Il a également publié « L’Égypte des ruptures », Ed. Sindbad, 1982. Pierre Mirel vient de publier « L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages », Paris, L’Harmattan, 2026. Propos recueillis par Pierre Verluise, docteur en géopolitique, fondateur du Diploweb.com. Alors que les Européens étudient l’ouverture du premier chapitre du processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, voici une solide expertise pour éclairer le débat public. Fort de son expérience et sans langue de bois, Pierre Mirel invite à la prudence. Il apporte aussi d’utiles clarification à propos de la Turquie et des Balkans Occidentaux. Pierre Mirel publie "L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages", Paris, L’Harmattan, mai 2026. Il répond aux questions de Pierre Verluise pour Diploweb. Pierre Verluise (P. V. ) : Pierre Mirel, vous avez été de 1981 jusqu’en 2013 très impliqué à la Commission européenne, notamment dans des processus d’élargissement. Vous publiez aujourd’hui un ouvrage – remarquablement informé et rédigé : « L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages », (Paris, L’Harmattan). Votre propos est souvent critique. Quelles illusions, voire quelles erreurs, ont été faites par l’Union européenne dans ses voisinages ? Pierre Mirel (P. M. ) : Dans le monde apaisé de l’après-guerre froide, chacun pensait que le soft power de l’Europe, ce que j’appelle le « consensus de Bruxelles », allait prévaloir sur le continent : démocratie libérale, économie de marché, normes communes, coopération régionale par le compromis entre États et relations de bon voisinage. Notamment après le succès du grand élargissement de 2004. D’où le lancement de la politique de voisinage à l’Est, étendue au voisinage Sud. Et de la politique d’élargissement à la Croatie, à la Turquie et aux Balkans occidentaux. Tout cela entre 2003 et 2005. L’Union européenne se voulait alors « acteur international majeur », couronnée par le prix Nobel de la Paix en 2012. C’était sans compter sur le retour des passions, nationalistes, religieuses, identitaires. Pierre Hassner a parlé de leur revanche. Comme si la substitution des passions calmes de l’économie et du consensus politique avait échoué face aux crises successives dans l’Union et aux ruptures extérieures. Passions exacerbées par des « entrepreneurs identitaires » (selon l’excellente formule de Bruno Tertrais) qui manipulent l’histoire et érigent la victimisation en principe politique, comme Viktor Orban en Hongrie, Aleksander Vucic en Serbie, Recep Tayyeb Erdogan en Turquie. L’Europe devient bouc émissaire et le repli national la voie à suivre. P.V. : Et quelles sont les évolutions de ces voisinages ou du reste du monde qui devraient nous mobiliser davantage ? P.M. : Les métastases de l’idéologie nationale populiste de Viktor Orban ont gagné de nombreux partis politiques européens et essaimé dans les voisinages. Idéologie en concordance avec les thèses professées à Moscou et, de façon étonnante, à Washington depuis le second mandat de Donald Trump. Où « la paix par la force », délibérément pratiquée en Ukraine et au Moyen-Orient, a provoqué un basculement du monde, reléguant le droit international au cimetière des principes défunts et le « doux commerce » de l’Europe au paradis des illusions perdues. Dépendante des États Unis stratégiquement, l’Europe est devenue otage de la Russie y compris dans ses voisinages. Ce que révèlent les fragilités de l’Arménie et de la Bosnie- Herzégovine, les dépendances assumées de la Géorgie, de la Serbie et de l’Algérie. C’est aussi l’irruption spectaculaire de la Chine qui constitue l’évolution la plus forte, bien loin d’être achevée. Le fossé technologique et commercial de l’Europe avec elle est béant. Proie des entreprises chinoises, l’Europe perd ses marchés face à elles en Turquie et en Serbie. Et surtout dans le voisinage Sud où les pays pratiquent un non-alignement actif pour profiter des avantages que peuvent offrir toutes les grandes puissances dans le monde multipolaire. Pékin y brandit fièrement ses succès spectaculaires et son modèle qui remettent en cause le « consensus de Washington » (notamment démocratie libérale et privatisations) par son mélange de planification, de capitalisme d’État, de mécanismes d’économie de marché et d’exportations agressives. Quel attrait pour de nombreux autocrates, las des leçons de l’Europe sur les droits de l’homme ! Même le président Vucic se plaisait à souligner devant la première conférence parlementaire des BRICs à Belgrade : « les BRICS n’imposent pas de conditions et respectent la souveraineté, là où l’Union européenne établit des conditions strictes contre les intérêts serbes. » On mesure la perte d’influence de l’Europe s’agissant d’un pays en négociation d’adhésion à l’UE, qui a souhaité librement en devenir membre. Face à ces bouleversements puissants, c’est une mobilisation urgente et énergique que l’Union devrait lancer. P. V. : Venons-en à un sujet majeur des dernières et des prochaines années : l’Ukraine. Pourquoi écrivez-vous : « L’Europe a en tout cas payé cher de lancer une politique audacieuse sans avoir la volonté et les capacités de l’appliquer et de la faire respecter. » (p. 66) P. M. : Pologne, Suède, États baltes, trouvèrent vite que les résultats de la politique de voisinage n’étaient pas à la hauteur des attentes. Ils souhaitaient surtout que l’Union offrît à l’Ukraine une « perspective européenne », comme elle le fît aux Balkans occidentaux au Sommet de Thessalonique en 2003. Le Partenariat oriental est lancé le 7 mai 2009 à Prague sous leur impulsion. Il va se traduire par des accords d’association, couplés à des « accords de libre-échange complets et approfondis » proposés à l’Ukraine, à la Moldavie, à la Géorgie et à l’Arménie. L’Allemagne et la France, en particulier, se sont opposées à la candidature de l’Ukraine. Ce double accord est donc un compromis. Il va pourtant très loin : association politique, y compris alignement sur la politique étrangère de l’Union, et intégration économique très large par l’adoption de plus de cent directives européennes. L’Agenda 2000 (1997) sur les perspectives du grand élargissement de 2004 avait expressément souligné la nécessité de relations prudentes avec les nouveaux voisins de l’Est. Le double accord proposé répondait-il à cette prudence, alors qu’il étendait implicitement la zone d’influence de l’Union ? Le refus du président ukrainien Viktor Ianoukovitch de le signer déclencha en décembre 2013 la « révolution de Maïdan. » En réaction, Moscou intégra en 2014 la Crimée dans la Fédération de Russie et ouvrit le conflit du Donbass. Comment lancer une politique audacieuse sans la volonté, l’unanimité et la capacité nécessaire à la mettre en œuvre et à la faire respecter ? Pour la seconde fois – après la Géorgie en 2008 – la paix des vainqueurs de 1945 était brisée par l’agression d’un État souverain aux frontières reconnues. Or, et c’est là le point clé, l’Europe ne réagit pourtant que par condamnations et sanctions, face à ce qui se révèlera comme le prologue à 2022. D’où effectivement ma question : comment lancer une politique audacieuse sans la volonté, l’unanimité et la capacité nécessaire à la mettre en œuvre et à la faire respecter ? Bien que les situations fussent totalement différentes, on peut mutatis mutandis, tirer la même leçon quant à l’offre d’adhésion aux Balkans occidentaux, ainsi qu’à la politique avec le voisinage Sud. Là-encore, l’unanimité autant que les moyens et capacités de les mettre en œuvre ont fait défaut. Conséquences : affaiblissement de l’Union dont la crédibilité pâtit et influences extérieures accrues. La géopolitique a horreur du vide ! P. V. : La Russie a commencé la guerre contre l’Ukraine en 2014 (Crimée, Donbass) et lancé une agression totale le 24 février 2022. Quelques mois plus tard, l’Ukraine obtenait le statut de pays candidat à l’UE. Quels sont les défis que pose son adhésion à l’Union européenne ? P. M. : Le veto de Viktor Orban aux négociations d’adhésion de l’Ukraine a rassuré ceux qui n’étaient pas mécontents que le processus soit ralenti. L’élection récente en Hongrie de Peter Magyar a rétabli l’unanimité des 27 États membres de l’Union, sans enthousiasme toutefois à Budapest et dans d’autres capitales. En effet, une chose était de manifester la solidarité de l’Europe avec l’Ukraine au lendemain de l’agression et d’infliger un revers à Vladimir Poutine, une autre est de la soutenir jusqu’à l’adhésion. C’est la taille du pays, sa population, les caractéristiques de son économie et bien sûr sa situation géographique qui en font un candidat exceptionnel. Son adhésion changera les équilibres au sein de l’Europe, dont le centre de gravité se déplacera à l’Est. Ce sont les défis de son adhésion plus que la volonté des parties qui vont conditionner le processus. Le premier défi est d’ordre financier. Il est impossible de l’estimer aujourd‘hui sans connaître les périodes de transition qui seront négociées pour l’application intégrale de la législation européenne. Il s’agirait en tout cas de montants substantiels s’ajoutant au coût de la reconstruction que la Banque mondiale a provisoirement estimé à 588 milliards de dollars. Le second défi concerne l’agriculture qui figure parmi les plus compétitives au monde. Dès lors, comment l’intégrer dans l’agriculture européenne sans détruire celle-ci ? Dans les autres secteurs économiques, nul doute que la Commission européenne trouvera des solutions transitoires. L’Europe aura d’ailleurs beaucoup à gagner à la reconstruction du pays. De même que dans les industries de défense où ses innovations rapides et surprenantes attirent déjà des entreprises de l’UE. La mise en place d’une justice indépendante et transparente restera un grand défi. Des décennies de gouvernance faible et de corruption endémique ne vont pas s’effacer rapidement malgré les efforts, alors que des aides colossales affluent. Les pas en arrière récurrents le confirment avec de graves cas de corruption. La voie sera donc étroite et semée d’embûches. Sans compter sur le veto possible d’États membres puisque l’unanimité est requise à tous les stades du processus. P.V. : Qu’en est-il du défi sécuritaire s’agissant d’un pays en guerre, partiellement occupé par la Russie ? Comment voyez-vous la suite du processus ? P.M. : Voilà bien là l’obstacle majeur, celui des frontières et de la sécurité. D’aucuns clament aujourd’hui que l’adhésion de l’Ukraine à l’Union serait un gage de sécurité et font même pression pour qu’elle devienne membre rapidement. Quelle naïveté génératrice d’illusions graves ! La guerre actuelle a précisément souligné les faiblesses militaires de l’Europe hors OTAN. Or, l’article 42.7 du Traité de l’UE prévoit que « au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir. » On voit mal comment le soft power de celle-ci pourrait terrasser le hard power de la Russie, en l’absence d’une défense européenne solide et autonome. L’occupation de parties du territoire ukrainien dans des républiques créées et reconnues par Moscou est un autre obstacle qui rend l’Europe otage de Moscou. Osons la question gênante : cette adhésion saurait-elle être sûre et durable sans des accords de sécurité continentaux, appuyés par de solides garanties ? En toute hypothèse, la seule option raisonnable et sûre serait d’intégrer l’Ukraine à l’Union de façon graduelle, secteur par secteur, avec participation aux organes gérant ces secteurs mais sans droit de vote. C’est aussi la formule que vient de proposer le chancelier Merz, avec en outre le statut de « membre associé » pour sceller son appartenance à la famille européenne. Il conviendrait, à mon sens, de maintenir ouverte une étape finale jusqu’à un accord satisfaisant avec la Russie. Face à cette perspective improbable à moyen terme, de solides garanties de sécurité devront être au cœur des négociations d’un cessez-le-feu avec une capacité suffisante pour prévenir de nouvelles attaques. Le président Zelinsky vient de rejeter cette adhésion graduelle. Gageons que le Conseil européen de juin 2026 sera fort divisé. Gageons aussi que les Ukrainiens, auxquels certains ont laisser imprudemment miroiter une adhésion rapide, vont se sentir frustrés, voire abandonnés. D’autant que Washington plaide pour une adhésion rapide [1] : plus le fardeau serait lourd pour l’Europe, plus difficile serait son intégration. Donald Trump ajouterait même, plus sûre serait sa désintégration ! Et plus perturbée serait son opinion publique, loin d’être acquise à cette cause. P. V. : Vous abordez aussi dans votre ouvrage, « L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages », (Paris, L’Harmattan), les candidatures des pays des Balkans occidentaux. La relance de la guerre russe en Ukraine a indirectement placé ces pays en mesure d’exiger de ne pas être « les dindons de la farce », en redynamisant les négociations. Comment ces candidatures sont-elles chacune engagées ? P. M. : Il y a quelques années, une blague avait cours dans les Balkans : « l’Union fait semblant de vouloir nous intégrer, nous faisons semblant de nous réformer ! » Il est vrai que les crises européennes successives (financière, économique, migratoire, du Covid) n’ont guère incité à de nouvelles adhésions. Alors même que la Hongrie puis la Pologne inventaient l’illibéralisme. Les élites au pouvoir dans les Balkans préféraient les avantages du pouvoir plutôt que les bénéfices lointains d’adhésions incertaines. Et lorsque les réformes étaient jugées suffisantes pour avancer, le veto d’un État membre venait enrayer le processus et mettre en cause la crédibilité de l’UE, comme la Grèce, puis la Bulgarie, avec la Macédoine du Nord. C’est le paradoxe des vingt dernières années : une intégration européenne limitée face à une stabilisation inachevée. Ce qui présente un risque pour la sécurité de l’Europe face aux influences extérieures habiles à profiter des incertitudes géopolitiques. Où en est-on aujourd’hui ? La Macédoine du Nord doit intégrer dans sa constitution l’existence d’une minorité bulgare pour satisfaire Sofia. Mais sans garantie que la Bulgarie ne mettra pas son veto au cours des négociations d’adhésion. En Bosnie-Herzégovine, une ethno-oligarchie (Bosniaques, Croates, Serbes) continue à se déchirer sans pouvoir réaliser les quelques réformes nécessaires à l’ouverture des négociations. La Serbie a versé dans l’autoritarisme, si loin de l’État de droit que la poursuite du processus d’adhésion est compromise. Le Kosovo n’est toujours pas reconnu par cinq États membres, ce qui bloque son avancée vers l’Union (Chypre, Espagne, Grèce, Roumanie et Slovaquie). Le dialogue pour la normalisation entre Belgrade et Pristina n’avance plus. Pour ces quatre pays, l’adhésion graduelle est à ce stade la seule voie réaliste. Avec, là-aussi, l’octroi du statut de « membre associé » sous conditions, par exemple, de l’adoption de la Charte des droits fondamentaux et d’un alignement sur la politique étrangère de l’Union. P. V. : Quels sont les pays qui pourraient intégrer l’UE à l’horizon 2030 ? Pour quels bénéfices réciproques ?
🔗 Lire l'article original
👁️ 0 lecture