● Courrier International
📅 02/06/2026 à 18:23
En Russie, des chefs religieux musulmans ciblés par le pouvoir
Géopolitique
Le président russe Vladimir Poutine remet une décoration au mufti Ravil Gaïnoutdine, à la tête de la Direction spirituelle des musulmans de Russie, le 4 novembre 2025 à Moscou. MAXIM SHIPENKOV / AFP Les premières arrestations ont été rapportées par le quotidien Kommersant : celle de l’ancien représentant de la Communauté musulmane du Nord-Ouest, mais aussi celles de sept autres responsables musulmans, dont l’adjoint du mufti [haut responsable religieux] de la région de Saratov. “Ces personnalités religieuses ont été interpellées il y a environ deux semaines”, écrivait le journal dans son article daté du 23 mai. “Les enquêteurs affirment que les accusés ont participé aux réunions d’une cellule des Frères musulmans, un mouvement interdit en Russie, qui se tenaient notamment à Saint-Pétersbourg.” D’autres cas ont été signalés ensuite dans la presse : le mufti de Mordovie a été arrêté à Saransk, la capitale de la république du même nom, accusé d’avoir versé un pot-de-vin à un responsable universitaire. “Je suis convaincu qu’il y a eu malentendu”, a réagi son adjoint, cité par Radio Svoboda (RS), média russophone affilié à Radio Liberty. Il a rapidement été libéré. À lire aussi : Économie. La Russie autorise le développement de la finance islamique Ajouter aux favoris Le site indépendant Agentstvo évoque aussi l’ancien mufti de la république de Carélie, un Palestinien vivant en Russie depuis 1993, “lié à certains accusés de l’affaire des Frères musulmans”. Aujourd’hui imam [guide religieux dirigeant la prière] dans la banlieue sud de Moscou, il a été arrêté à l’aéroport de Cheremetievo et placé en détention pour quinze jours. Celui qui fut un temps son adjoint, un théologien de la république caucasienne d’Ingouchie, figure aussi parmi les profils concernés. “Une provocation” “Il y a aujourd’hui en Russie une affaire des muftis”, constate Vajnye Istorii, média d’investigation en exil. Une affaire qui retient d’autant plus l’attention du journal indépendant Novaïa Gazeta que, “pour la première fois dans l’histoire post-soviétique de la Russie, on a procédé à des arrestations massives de dirigeants islamiques non pas issus de groupes islamistes interdits, comme Hizb ut-Tahrir, mais de la Direction spirituelle des musulmans de Russie, pleinement fidèle au Kremlin”. Fondée dans les années 1990, la Direction spirituelle des musulmans de Russie est l’une des principales organisations religieuses musulmanes du pays. Ses prises de position conformes aux attentes de l’État, notamment sur “l’opération militaire spéciale” – autrement dit, la guerre contre l’Ukraine – lui valent des décorations de Vladimir Poutine, précise Novaïa Gazeta. À lire aussi : Société. Pour le Kremlin, 95 % des Russes doivent avoir une “identité civique russe commune” Ajouter aux favoris La nature du problème serait en réalité la structuration du culte musulman, qui se distingue nettement de l’actuelle organisation de l’Église orthodoxe russe, fait remarquer Vajnye Istorii. Les associations islamiques sont diverses et ne sont pas soumises à une hiérarchie verticale stricte. “L’idée même de diversité de centres spirituels [comprendre ‘autorités’] au sein d’une même confession, pourtant naturelle en démocratie, apparaît comme une provocation dans un système autocratique. Surtout lorsqu’un centre alternatif se permet de critiquer, même avec prudence, les décisions gouvernementales”, analyse Novaïa Gazeta. La main du FSB Depuis sa création, la Direction spirituelle des musulmans de Russie a à sa tête le mufti Ravil Gaïnoutdine, qui, comme le fait remarquer le média en exil Meduza, a incarné un “islam de vitrine” et permis à la Russie de renforcer ses liens avec la Turquie et les pays arabes. “Cependant, il se permet de s’exprimer sur des questions relatives à la défense des droits”, écrit Novaïa Gazeta. Parmi les prises de position qui auraient déplu au Kremlin, Meduza cite son soutien aux ressortissants étrangers après l’attentat terroriste du Crocus City Hall, en mars 2024, dans un contexte de pression accrue exercée par les forces de l’ordre. À lire aussi : Russie. Attentat du Crocus City Hall : Moscou boucle l’enquête et accuse toujours Kiev Ajouter aux favoris Selon les interlocuteurs sollicités par la presse indépendante, cette succession d’arrestations est de nature politique. “Il s’agit bien sûr d’une opération orchestrée par l’appareil central du FSB [le Service fédéral de sécurité]. Un feu vert a été donné au plus haut niveau, car porter un coup sensible aux structures de Gaïnoutdine est une affaire politique”, estime le politologue tatar Rouslan Aïssine, interrogé par Radio Svoboda. Pas de vagues Cité dans l’essentiel des publications consacrées à cette affaire, l’islamologue Rinat Moukhametov y voit la responsabilité d’un “lobby islamophobe” en étroite relation avec le FSB et secondé par ses relais médiatiques, sur Telegram notamment. Pour ces deux spécialistes de l’islam, l’accusation d’accointances avec les Frères musulmans ne tient pas. “Il faudrait être complètement inconscient pour participer aux réunions d’une organisation interdite en Russie depuis de nombreuses années”, insiste Rouslan Aïssine. Ce dernier souligne “le double discours manifeste du Kremlin, qui reçoit officiellement les délégations du Hamas à Moscou et noue des relations avec le président turc Erdogan, dont le pouvoir politique est directement lié à l’idée de ces mêmes Frères musulmans”. À lire aussi : Décryptage. Le Tatarstan, ambassadeur informel de la Russie dans le monde islamique Ajouter aux favoris À ce jour, la Direction spirituelle des musulmans de Russie “garde un silence absolu”, note Radio Svoboda. “Ils ont décidé de ne pas faire de vagues, en espérant parvenir à un accord avec le pouvoir”, interprète Aïssine, qui tire de cette affaire un enseignement pour les institutions religieuses : la nécessité de manifester un loyalisme sans faille à l’égard du Kremlin. Étienne Bouche Religion Islam Justice Sur le même sujet Russie. La grande Mosquée de Moscou : vitrine de l’islam anti-Daech Ajouter aux favoris Article réservé aux abonnésÉconomie. La Russie autorise le développement de la finance islamique Ajouter aux favoris Article réservé aux abonnésSociété. Pour le Kremlin, 95 % des Russes doivent avoir une “identité civique russe commune” Ajouter aux favoris Article réservé aux abonnésDécryptage. Le Tatarstan, ambassadeur informel de la Russie dans le monde islamique Écouter l’article Ajouter aux favoris Nos services HORS-SÉRIE Que faire quand la température atteint les 50 °C ? Quand la mer monte inexorablement ? Que faire au quotidien dans un monde bouleversé par le dérèglement climatique ? Des rues de Kigali à celles de Singapour, des clubs de foot d’Argentine aux appartements de Delhi, des champs du nord de la Chine aux prairies italiennes, les citoyens s’organisent, s’entraident et cherchent des solutions pour s’adapter. Je découvre → Éditions Bamboo Tentez de remporter la BD « Invulnérable II » de Damían, Sanz & Martínez, proposé par les éditions Bamboo. Je reçois ma bande dessinée → Éditions Steinkis Tentez de remporter un exemplaire « Beyrouth malgré tout » de Sophie Guignon, Chloé Domat & Kamal Hakim aux éditions Steinkis (collection « Témoins du monde ») Je reçois ma bande dessinée → Slow Autriche [Contenu partenaire] Ici, la marche se décline de mille façons. 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