● Silicon.fr Télécom 📅 02/06/2026 à 09:19

Cloud et logiciels : ce que les hausses de prix coûtent à l'économie européenne

📡 Télécom & Opérateurs 👤 Clément Bohic
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Chaque année, environ 260 Md€ de valeur ajoutée échappent à l’économie européenne du fait des achats de services cloud et logiciels à des fournisseurs américains. Le cabinet Asterès avait communiqué cette estimation en avril 2025, dans le cadre d’une étude commandée par le Cigref. Quoique fondé sur l’extrapolation d’un échantillon restreint à défaut de données macroéconomiques exhaustives, le chiffre a été largement repris depuis. Asterès y a donné suite en abordant les conséquences des dépendances technologiques sous l’angle des hausses tarifaires des services de cloud-logiciel. Il estime notamment que sur la période 2026-2030, ces hausses pourraient, chaque année, représenter un surcoût moyen de 140 Md€ et priver l’économie européenne de 107 Md€ de valeur ajoutée. Des inputs d’une cinquantaine de DSI L’étude s’est appuyée sur un questionnaire auquel ont répondu 54 DSI européens membres ou partenaires du Cigref, dans 14 secteurs d’activité et 3 pays (France, Belgique, Pays-Bas). Asterès a corrigé les résultats en fonction du poids de chaque secteur dans l’économie européenne en termes de chiffre d’affaires. Il admet l’existence d’un biais d’autosélection, les entreprises les plus concernées étant « vraisemblablement les plus enclines à répondre ». Lire aussi : Cloud : comment protéger l'Europe de lois à portée extraterritoriale Avant l’enquête, il y eut un état des lieux de la littérature sur le sujet. Asterès mentionne principalement 5 sources : Deux rapports de ses économistes Guillaume Moukala et Charles-Antoine Schwerer D’un côté, Cloud computing : préserver la concurrence pour supporter l’économie de la concurrence (2023, pour Google). De l’autre, Le cloud computing : entre contribution à la croissance et pratiques anti-concurrentielles (2022, pour la Fondation Concorde). Deux analyses de l’économiste Frédéric Jenny pour l’association CISPE D’un côté, Cloud Infrastructure Services: An analysis of potentially anti-competitive practices (2021). De l’autre, Potential Market Distorsions in the Cloud Infrastructure Services Market (2023). Un livre blanc de la société de conseil Elée : Explosion des coûts logiciels : comment reprendre la main sur vos budgets ? (2026) Cette littérature, explique Asterès, illustre une concurrence limitée sur ce marché, maintenant les utilisateurs dans une situation de dépendances vis-à-vis de leurs fournisseurs. Lesquels, de par leur pouvoir de marché, peuvent imposer une inflation supérieure à la moyenne. Asterès mentionne une enquête qu’il avait menée en 2022 avec Vanson Bourne. Il en était ressorti que 90 % des entreprises françaises étaient touchées par des hausses de prix facial, de l’ordre de 3 à 6 % par an. Et que 70 % s’étaient déjà vu proposer une offre groupée avec un différentiel de coût de 26 % en moyenne. Une inflation annuelle moyenne de 8,7 % Sur la foi des témoignages des 54 répondants, les hausses de prix facial sont le mécanisme d’inflation le plus courant. D’autres effets sont constatés (volume, structure de coûts, périmètre…), fondés sur des pratiques commerciales potentiellement abusives : Vendor lock-in (40 % des répondants disent en avoir été victimes au cours des 3 dernières années) IA by design (34 %) Obsolescence programmée (30 %) Bundlisation (26 %) Réduction de métriques (21 %) Les répondants déclarent une hausse moyenne de 8,7 % du coût des services cloud-logiciel sur les 3 dernières années. Sur l'ensemble de l'échantillon, le budget numérique représente 4,1 % du CA (ou, pour les administrations publiques, de la contribution au PNB). Il est fléché à 28 % vers les services cloud-logiciel. Selon la trajectoire inflationniste actuelle, cette proportion pourrait atteindre 42 % en 2030. Pour absorber les surcroûts, 47 % des répondants réduisent leurs autres dépenses numériques. En priorité les prestations externes auprès d'ESN (57 %), les achats de matériel (27 %) et les ressources humaines IT (13 %). Ils sont 33 % à augmenter leur budget numérique global. Au déttriment de la R&D (32 %), de la trésorerie et des marges (26 %), du recrutement (21 %) et des augmentations de salaires (12 %). 140 Md€ de surcoût annuel sur 2026-2030 Dans son étude de l'an dernier, Asterès avait estimé à 400 Md€ le montant annuel des dépenses européennes en services cloud-logiciel. À partir de ce chiffre, il a projeté le surcoût net d'inflation moyen sur 5 ans. Ce à deux échelles : celle des acheteurs et celle de l'économie européenne. Concernant cette dernière, il a estimé qu'elle bénéficiait du réinvestissement de 34 % des hausses de revenu. Une hypothèse là aussi tirée de l'étude de l'an dernier. Laquelle avait montré que sur 1 € de dépenses cloud-logiciel, 17 centimes revenaient directement à des fournisseurs européennes et 17 centimes supplémentaires étaient réinvestis en Europe par les fournisseurs extra-européens. Lire aussi : Cloud : 11 principes pour une relation client fournisseur "équitable" Malgré les 8,7 % constatés par les DSI, Asterès a retenu, pour ses projections, une inflation moyenne de 12 %. Cela résulte principalement d'un prolongement mécanique de dynamique : l'enquête de 2022 avec Vanson Bourne n'avait révelé qu'un taux de 5,8 %. Un autre élément a pesé : l'IA comme relais de hausse des prix. Les annonces récentes de GitHub et d'Anthropic, passés sur un modèle de facturation à l'usage, en témoignent. Avec ces paramètres, le cabinet juge que les hausses de prix coûteraient aux entreprises et administrations publiques européennes 140 Md€ par an en moyenne sur 2026-2030, dont 93 Md€ de pertes nettes à l'échelle de l'économie européenne. 65 Md€ par an non injectés dans l'économie européenne En répartissant les hausses de coûts par mode de financement et en y intégrant la part des importations, Asterès a évalué l'effet d'éviction. C'est-à-dire l'ensemble des dépenses et investissements auxquels les entreprises renoncent pour financer les hausses tarifaires. On parle donc là, comme sus-évoqué, de la réduction d'autres postes de dépenses numériques. Ou bien de la réduction d'autres dépenses pour permettre la hausse du budget numérique. Sur les 140 Md€ de coûts, 108 Md€ seraient financés par ces leviers. Détail des dépenses non réalisées : 37 Md€ pour les prestations d'ESN 26 Md€ pour les ressources humaines 24 Md€ pour la R&D 18 Md€ pour l'achat de matériel 3 Md€ pour la formation Asterès juge que 60 % des dépenses non réalisées auraient été effectuées auprès de fournisseurs européens ou en interne. Cela donne 65 Md€ d'effet d'éviction en Europe (60 % de 108 Md€). Dont 23 Md€ pour les prestas ESN, 17 Md€ pour les RH, 16 Md€ pour la R&D, 7 Md€ pour le matériel et 2 Md€ pour la formation. 1,4 million d'emplois à l'horizon 2030 Asterès a mesuré les conséquences de l'effet d'éviction en termes de perte d'activité sur trois plans : Entreprises et les administrations publiques (effet direct) Fournisseurs de rang 1 (effet indirect) Reste de l'économie européenne (effet d'entraînement) Il a traduit chacun en chiffre d'affaires, en valeur ajoutée et en emplois. Lire aussi : Oodrive : une « caution Cigref » et des envies d'Europe Concernant l'effet direct, les comptes nationaux d'Eurostat ont été traduits en dépenses de recrutement non réalisées à partir du salaire moyen dans l'économie européenne, puis en VA via la productivité du travail et en CA via le taux de valeur ajoutée. Sur l'effet indirect, les dépenses non réalisées par les utilisateurs correspondent à une perte de CA pour leurs fournisseurs. Perte ensuite traduite en VA et en emplois via les ratios sectoriels issus des comptes nationaux. Sur l'effet d'entraînement, Asterès a utilisé un modèle d'impact basé sur les tableaux entrée-sortie de l'OCDE. Bilan : les hausses pourraient coûter à l'économie européenne 107 Md€ de valeur ajoutée par an (soit 0,6 point de PIB). Et 1,4 million d'emplois à l'horizon 2030. Plus précisément : Chiffre d'affaires : 44 Md€ de pertes directes, 48 Md€ indirectes, 113 Md€ en chaîne Valeur ajoutée : 22 Md€ en direct, 27 Md€ en indirect, 58 Md€ en chaîne Emplois : 311k en direct, 318k en indirect, 737k en chaîne Trois scénarios alternatifs L'étude n'approfondit que la trajectoire tendancielle dans laquelle l'inflation continue d'accélérer au rythme observé sur les 6 dernières années, en étant faiblement compensée par des gains de productivité. Asterès distingue néanmoins au moins 3 autres scénarios plausibles. Dans un de ces scénarios, un gain de productivité de 0,8 % par an (soit 2 jours de travail) lié à l'IA compenserait les hausses tarifaires. Ce taux correspond à la borne haute des estimations académiques, qui varient de moins de 0,1 % à 1,3 %. Autre éventualité : une pression déflationniste. Elle pourrait résulter de l'arrivée d'un acteur résolu à casser les prix, comme Free l'a fait sur le mobile (les prix avaient baissé de 45 % en 5 ans). Ou de la diffusion de la GenAI, dans un « scénario de destruction créatrice classique », pour rendre les termes d'Asterès. Les utilisateurs bénéficieraient des baisses de coûts et pourraient réinvestir les gains, mais le secteur des logiciels se contracterait fortement. Troisième scénario, déjà évoqué dans l'étude de 2025 : une politique européenne volontariste de soutien à l'industrie numérique. Elle limiterait les effets d'éviction sur l'économie européenne. Par exemple, une hausse de 15 points de la part de marché des fournisseurs européens permettrait de préserver 120 000 emplois et 9 Md€ de valeur ajoutée par an. Illustration principale © Molodec – Shutterstock.com
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