● Le Monde Diplomatique 📅 30/05/2026 à 17:14

La face obscure du pari ukrainien

Géopolitique 👤 Serge Halimi & Pierre Rimbert
Illustration
D’abord il fallait défendre l’Ukraine agressée par la Russie. L’armer, la financer par centaines de milliards d’euros. L’appuyer en lui ouvrant les portes de l’Union européenne. Accélérer son accession afin d’éviter que la Russie ne tente à nouveau de l’attaquer. Nul n’ignorait que l’élargissement se paierait d’une implosion de la politique agricole commune (PAC) et d’un dumping salarial excédant ce que l’Europe avait déjà vécu avec la Pologne ou la Roumanie. Mais les dirigeants de l’Union, et les médias à l’unisson, promettaient que cette intégration crédibiliserait la politique de défense européenne contre la Russie en apportant aux États membres une expérience militaire et une base industrielle plus rassurante qu’un « parapluie américain » dont l’ouverture paraît aujourd’hui trop tributaire des humeurs changeantes du locataire de la Maison Blanche. Selon The Economist (1), pourtant fervent partisan de Kiev, une raison encore plus impérieuse d’élargir l’Union aiguillonne désormais chefs d’État et de gouvernement européens : « S’il est risqué d’accueillir l’Ukraine, il est plus dangereux de la laisser dehors. » L’hebdomadaire britannique résume ainsi des conversations en « off » tenues à Bruxelles : « Quand la guerre avec la Russie s’achèvera, l’Ukraine comptera des centaines de milliers d’anciens soldats endurcis par les combats. Si l’Union la rejette, rien ne garantit que des factions puissantes ne se détourneront pas de l’Occident. Au nombre des dangers cités, une Ukraine emportée par des conflits internes, des combats pour s’approprier ses ressources, un rapprochement avec la Russie. » Que le pays armé et financé depuis quatre ans pour porter « nos valeurs » face à au « maître du Kremlin » puisse demain se métamorphoser en avant-garde prorusse hostile au Vieux Continent marquerait assurément un nouveau triomphe du génie stratégique de Bruxelles. Il interviendrait après des sanctions énergétiques autoadministrées qui ont anémié l’industrie allemande, et le mol acquiescement aux tocades proche-orientales de M. Donald Trump par crainte qu’il ne se venge en « lâchant » l’Ukraine. Mais il en faut plus pour décourager l’Europe… Afin de continuer à équiper Kiev de matériel américain, l’Union a accepté un mécanisme humiliant : désormais Washington ne livre plus à l’Ukraine que des armes que les Européens lui ont préalablement achetées — et à condition qu’il en reste assez au Pentagone pour bombarder l’Iran, remplir les arsenaux d’Israël et protéger leurs alliés régionaux communs au Proche-Orient, comme l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis. Concrètement, les Européens versent de l’argent à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), à charge pour celle-ci d’acquérir auprès des États-Unis les armements qu’elle offre à l’Ukraine. Avec M. Trump à la Maison Blanche, ce genre de circuit indirect favorise des fuites en ligne. Selon le Washington Post, une partie des 5,5 milliards de dollars alloués à l’OTAN par les alliés de Kiev aurait servi non pas à l’armée ukrainienne, mais à… réapprovisionner les arsenaux américains (2). La guerre d’Iran, explique le Pentagone, nous contraint à reconstituer nos stocks de munitions, de radars et de missiles autrefois offerts au gouvernement de M. Volodymyr Zelensky par l’administration Biden. Dépités que les États-Unis se payent directement sur la bête (ukrainienne) grâce à des fonds européens, Kiev et Bruxelles disposent toutefois d’une carte à jouer. Elle a le visage de M. Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN et champion incontesté de la flagornerie vis-à-vis de M. Trump. Lors d’un sommet de l’Alliance atlantique en juin 2025, le président des États-Unis, premier du genre à n’avoir pas de chien à la Maison Blanche depuis la seconde guerre mondiale, a paru attendri par les débordements d’affection de M. Rutte (love bombing en anglais), notamment quand celui-ci l’a appelé « papa ». Le prochain sommet de l’OTAN, prévu en juillet à Ankara, devrait offrir à son secrétaire général l’occasion de se rouler aux pieds du président américain afin qu’il exerce davantage sa suzeraineté au bénéfice de la cause ukrainienne. (1) « To fight Russia, Europe needs Ukraine », The Economist, Londres, 2 mai 2026. (2) Noah Robertson et Ellen Francis, « As Iran war hits US weapons stocks, allies fear impact on Ukraine », The Washington Post, 12 mai 2026. En cliquant sur « S’inscrire », je reconnais avoir pris connaissance de la politique de confidentialité du Monde diplomatique et des droits dont je dispose sur mes données personnelles.
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